Ce qui importe : langue et intrigue

Les succès littéraires de Colum McCann l’autorisent pleinement à jouer les moniteurs d’écriture. Une quarantaine de textes libres, incisifs et pertinents, au fil d’une déclinaison suivie sur une année, offre ici un objet insolite. Si les Lettres à un jeune auteur s’inscrivent dans la dynamique du respect de l’apprenti et du partage professionnel, elles témoignent de la foi de l’écrivain McCann et brossent un portrait de l’artiste.


Colum McCann, Lettres à un jeune auteur. Trad.de l’anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre. Belfond, 169 p., 16 €


Comme dans ses Treize façons de voir (Belfond, 2016), où il posait que « chaque mot que nous écrivons est autobiographique » et que « la littérature prend des chemins inimaginables », Colum McCann reprend la forme sérielle pour traiter de l’acte d’écriture. Comment sublimer l’ordinaire ? Comment ne pas capituler ? Comment façonner la première phrase et, au-delà, la vérité ? Né à Dublin, McCann vit à New York, enseigne la littérature au Hunter College, et il a répondu à une commande de textes sur la vie d’écrivain. L’exercice a duré une saison, alignant conseils et exhortations, points techniques et notes d’encouragement pour donner l’envie de sauter le pas, de danser sur la page : un mélange de baume et d’acide, d’encre bleue et de feutre rouge.

D’entrée de jeu, McCann se place dans le sillage de Rainer Maria Rilke, sollicité il y a plus d’un siècle par le jeune Franz Xaver Kappus à qui il écrira dix fois en six ans, une correspondance qui deviendra les Lettres à un jeune poète. Même si McCann pose comme postulat qu’« il n’y a pas de règles », il en suggère quelques-unes, touchant à la structure et au point de vue. Il établit clairement le rapport de maître à élève, une relation basée sur l’expérience, la notoriété, le savoir-faire, et empreinte de bienveillance directe et d’autorité légitime pour rappeler des nécessités et redonner vaillance au débutant transi. Drôle d’entreprise que celle de décrire « un procédé essentiellement mystérieux » ! En pédagogue, McCann analyse tous les aspects complémentaires d’un métier. Affaire d’étapes : la page à écrire, l’éditeur, le lecteur, le critique. Affaire de renversements : de la poubelle au succès. Question d’acharnement : du credo aux « cafards dans la tête ». En conseiller habile, il débusque des pièges comme la pornographie littéraire de la quatrième de couverture. Mais il veut avant tout imprimer un élan, une vigueur, prescrivant tour à tour la rage, les recherches, la lecture à outrance, la patience porteuse de « bonheurs innommables » à venir. Et, plus encore, la ténacité. « Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux », disait déjà Beckett.

Colum McCann, Lettres à un jeune auteur

Colum McCann © Jean-Luc Bertini

Très imprégné de la tonalité des campus américains – McCann enseigne à un groupe de douze étudiants choisis dans un vivier de plusieurs centaines de postulants –, notre guide pour jeunes talents s’emploie à faire œuvre stimulante et utile, bousculant les affects, sortant ses aiguillons, prêt à la familiarité qui console. Plus fondamental, il rend sa place dans le monde à l’écriture, instille la ferveur, le désir de frapper à la poitrine. Il fait sien l’argument de ses collègues écrivains qui ont une chaire de « creative writing », bien convaincus que chacun doit pouvoir sortir de soi-même, entrer dans la tête des autres et par là vivre plusieurs vies. Chemin faisant, il a pour alliés ses pairs et confrères dont il met souvent une citation en exergue, si bien que se dessine alors son panthéon littéraire où squattent Joyce, Marques, Nin, Rushdie, Borges, Gordimer, Capote, Albee, Jim Harrison, Virginia Woolf et quelques autres. Précis, il élargit les enjeux et, fort de ses blessures, anticipe les amertumes avec une ferme empathie. Il s’agit de « jouer l’oncle », comme  disent souvent les maîtres des campus pour décrire leur relation, qui englobe la férule et le soutien, la distance et la proximité.

Ce vade-mecum est réfléchi, utile, généreux et donne du plaisir à la lecture : c’est un bréviaire en mode gospel. Non qu’il propose des recettes, des tours de main et de plume, mais plutôt une mise en condition et en perspective. McCann est impératif pour exiger une « langue unique », jusqu’à prescrire : « Dresse toi », « Continue d’enrager » ; il est malin, à double détente, avec des titres tels que : « Laisse le lecteur exercer son intelligence » ou encore « La littérature est un divertissement », ce qui n’interdit pas la conviction politique, très présente en conclusion lorsque l’écrivain au statut reconnu fait le réquisitoire de la crise du monde contemporain. En définitive, le jeune auteur ainsi parrainé par Colum McCann doit relever un défi salutaire :« N’oublie pas qu’écrire est l’expression d’une parole libre contre le pouvoir. Une forme d’engagement non violent, de désobéissance civile. Il faut se placer à l’écart de la société, se préserver de toute intimidation, contrainte, coercition, cruauté. Partout où le pouvoir s’efforce de simplifier, restitue la complexité. Partout où il donne des leçons de morale, exerce ton esprit critique. Partout où il se veut menaçant, sois pénétrant. » La désobéissance civile, vieille tradition américaine depuis la Société religieuse des Amis au milieu du XVIIe siècle et l’action du quaker William Penn qui fonde Philadelphie jusqu’à l’individualisme démocratique d’Henry David Thoreau qui en 1849 publie une conférence sous le titre « Résistance au gouvernement civil ». Fondant toute décision sur la primauté de la conscience du citoyen, il va exercer une influence considérable non seulement sur Gandhi mais aussi sur Martin Luther King et, à l’évidence, sur McCann qui prône une pratique de contestation, une mobilisation et une implication radicale. Ses Lettres à un jeune auteur posent des questions cruciales à la croisée de plusieurs disciplines, elles appellent au rayonnement, à la clairvoyance, elles nourrissent un appel à changer le monde par les mots, à créer des héros qui « jouent contre la guerre. Contre la cupidité. Contre les murs, la schématisation, la superficialité, l’ignorance ». Mieux encore, dans cette phase de mise au monde d’un écrivain, McCann conseille à son jeune protégé : « Fais de ta confrontation avec le désespoir une minuscule frange de beauté. »

Liliane Kerjan

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