Le journal de guerre d’un écrivain de l’émigration intérieure

Écrivain, journaliste et scénariste allemand, connu grâce à Emil et les détectives, ce roman policier pour enfants paru en 1929 et traduit en 59 langues, Erich Kästner (1899-1974), dont les œuvres furent brûlées le 10 mai 1933 à Berlin, ne quitta jamais l’Allemagne. La maison d’édition Atrium de Zurich, fondée en 1935 pour publier les auteurs allemands bannis par le IIIe Reich, vient de procéder à l’édition du « journal de guerre » de l’écrivain, accompagnée d’esquisses de projets inachevés mis à disposition par le Literaturarchiv de Marbach et d’un appareil critique. Un travail d’édition et une coopération remarquables à tous points de vue.


Erich Kästner, Das Blaue Buch. Geheimes Kriegstagebuch 1941-1945 [1]. Édité par Sven Hanuschek, en collaboration avec Ulrich von Bülow et Silke Becker. Texte déchiffré à partir de l’écriture de Gabelsberg par Herbert Tauer. Atrium Verlag, 403 p., 32 €


Kästner écrivit son journal en utilisant la sténographie rapide de Gabelsberg, redoutant sans cesse qu’il tombe entre les mains de la gestapo. C’est à sa couverture bleue qu’il doit son titre. Kästner le garda constamment avec lui, ne l’oublia jamais même lorsque les sirènes prévenant des bombardements le propulsaient vers les abris antiaériens. Sans doute courait-il moins de risques que l’auteur de LTI, Victor Klemperer [2], qui mena une activité clandestine comparable car, à la différence du philologue, Kästner n’était pas juif. Mais il n’en était pas moins menacé au moindre faux pas par le régime nazi, lui, le sans parti qui, en 1932, avait lancé un appel à l’unité des deux grands partis ouvriers, le SPD et le KPD, contre les nazis. S’il collecta surtout anecdotes et bons mots glanés çà et là, ce sont tout d’abord davantage des allusions que des critiques qu’on peut lire dans son journal, bien que certaines soient sans équivoque. Ainsi, le 26 janvier 1941 : « Une nouvelle blague : En raison de ses grands succès, la guerre va être prolongée ». Ou encore, le 18 mars de la même année : « Le professeur donne le sujet d’une rédaction : ‟Werther se serait-il suicidé sous le 3e Reich ?” Le petit Fritz rend tout de suite sa copie. Il a écrit : pas Werther, mais Goethe. »

Plus grave, il note fin 1941 : « Récemment un ancien avocat qui aurait dissimulé son étoile jaune sous sa serviette a dû rester cinq heures debout, le visage face au mur. » Par le choix des informations qu’il consigne sans commentaires, on devine que sa sympathie va aux victimes, Juifs et opposants.

À partir de 1943, il prendra de moins en moins de précautions. Ainsi, le 18 février 1943, il évoque la bataille perdue de Stalingrad et le massacre des Juifs auxquels « on raconte qu’on leur enlève auparavant l’or des bagues et boucles d’oreilles ». Deux semaines plus tard, il parle de ces derniers convois de Juifs berlinois, « des camions remplis d’enfants de 3 à 6 ans » dont on ne connaît pas la destination. Au cours de la même année, il note régulièrement les dégâts causés par les bombardements, fait le récit presque au jour le jour des étapes de la destruction de la capitale du Reich.

Kästner a interrompu à deux reprises son journal, en 1942, puis en 1944. Il s’en expliquera dans Notabene 1945. Finalement, même en temps de guerre et malgré la peur constante, consigner les événements de la vie quotidienne était une tâche fastidieuse : « Cela suffisait bien de devoir la supporter et d’y survivre ».

Le 1er mai, il relève, presque en passant, qu’Hitler est mort [4]. Après la guerre, on demandera souvent à Kästner pourquoi il n’avait pas quitté l’Allemagne. À commencer par les Américains qui occupent la Bavière et procèdent à des interrogatoires. À propos de l’officier qui l’interroge, il dit qu’il « le sonda comme un dentiste qui aurait fraisé une dent saine ». Le fait est que son attitude pouvait surprendre. Non seulement il avait assisté en personne à l’autodafé de ses propres livres en 1933 sur la place de l’Opéra à Berlin, mais il n’avait plus le droit de publier et ne put le faire, comme d’autres, que sous un nom d’emprunt au risque de se faire prendre. (Il était resté cependant à l’abri du besoin grâce à ses droits d’auteur de l’étranger qu’il put paradoxalement percevoir jusqu’à la déclaration de guerre.)

C’est de loin l’année 1945 qui est la plus instructive. Le 3 février, les bombardements de la 8e flotte aérienne de l’armée américaine sur Berlin font 22 000 morts. L’Armée rouge n’est plus très loin, on ne l’avait pas attendue aussi tôt. Les Allemands de Poméranie, de Prusse orientale, de Silésie, affluent à Berlin. On raconte des histoires de plus en plus atroces, comme celle d’un bateau de guerre chargé de réfugiés de Königsberg dont l’évacuation aurait nécessité douze heures d’attente dans le port, des enfants seraient morts de froid, les mères les auraient jetés par-dessus bord. L’ordre a été donné de renverser des camions aux grands carrefours de Berlin pour bloquer les tanks russes. Les passants jettent un regard plein de pitié sur ces « ridicules obstacles antichars ». On apprend que le juge Roland Freisler, celui qui avait fait exécuter tous les opposants au nazisme passés devant lui, a été tué au cours d’un bombardement. Par curiosité, il serait sorti du bunker réservé aux « grands serviteurs de l’État », dans le luxueux hôtel Adlon. L’information ne semble pas déplaire à Kästner qui la note à deux reprises.

Se réfugier dans un abri, apprend-on, n’était pas chose simple. C’était « comme arriver au cinéma alors que le film est déjà commencé. Il y a une dame avec une lampe de poche qu’elle allume en vitesse et qui demande : ‟Puis-je voir votre billet s’il vous plait ? Quelles places avez-vous ?” Des loges, loge du milieu, première rangée, naturellement, a répondu Karl ». Même dans les pires moments, l’ordre devait être respecté. Pas question qu’un quelconque sans-papier du IIIe Reich, c’est-à-dire principalement un Juif traqué ou un étranger non déclaré, vienne s’y réfugier.

Le 13 février, c’est au tour de Dresde, où résident les parents de Kästner, de subir plusieurs bombardements consécutifs. Commence alors l’angoisse concernant leur sort. Le 27 février, il note qu’ils ont survécu : « Le matin du 23, jour de mon anniversaire, est enfin arrivée la nouvelle de Dresde. 2 lettres et 2 cartes en même temps. Quel cadeau d’anniversaire ! » Leur quartier a été en partie épargné, les fenêtres ont été soufflées, l’appartement est recouvert de suie, ils dorment dans le corridor, ont froid, mais sont en vie.

Le 1er mars, il inscrit cette phrase mémorable du ministre de la Propagande : « Goebbels a déclaré la veille à la radio que si la guerre était perdue, la déesse de l’histoire serait une putain. » Un jour, quelqu’un lui fait savoir que les SS projetteraient de « faire une soirée d’adieu sanglante avant l’arrivée des Russes, une autre “nuit des longs couteaux” [3] » et que son nom serait sur leur liste. Plus question dès lors de rester à Berlin. Kästner profite d’une évacuation organisée par la UFA, la société de production à laquelle il a coopéré (sous un autre nom) pour le film Munchhausen et se retrouve en Bavière, à Mayrhofen. Il racontera plus tard que le pays ressemblait à une « fourmilière en folie » et qu’il était lui-même une fourmi « qui courait en zigzaguant parmi des millions d’autres ». Il était une fourmi qui tenait un journal : « Je notais ce que je voyais et entendais en courant. J’ignorais ce que j’espérais et ce que je craignais tout en faisant le mort. Je n’ai pas noté tout ce que j’ai vécu. Mais j’ai vécu tout ce que j’ai noté. »

Il est logé dans la pension Steiner. Le père était agriculteur, la mère, sage-femme du village. Le 25 mars, il écrit : « Hier soir le maire et le chef local sont venus. Ce dernier a fait un signe de tête à Viktoria [la fille]… La mère était assise, immobile, sur le divan. Sa fille a couru vers la cuisine. Et tout à coup elle s’est mise à hurler très fort, comme un chien. La mère restait sans bouger et regardait au loin, comme si elle était devenue stupide, elle avait la main sur le visage, comme pour éviter un coup et elle murmurait : ‟Hansel, mon petit Hans”. Puis elle s’est mise à hurler à son tour. […] Ce cri n’avait rien à voir avec des pleurs qui évoquent la douleur. C’était un cri atroce, comme dans un asile de fous. Le second et dernier fils était tombé. Alors la mère a arraché le portrait de Hitler qui était au mur, voulait le jeter dans le jardin et le piétiner. On l’en a empêchée. Le père a eu une attaque et on a rattrapé à deux reprises la mère qui voulait s’échapper n’importe où dans la nuit ». Le lendemain, le portrait de Hitler était de nouveau au mur. « La douleur des soi-disant ‟gens simples” est plus compliquée que la nôtre », note-t-il, laconique.

Erich Kästner, Das Blaue Buch. Geheimes Kriegstagebuch 1941-1945

Le 1er mai, il relève, presque en passant, qu’Hitler est mort [4]. Après la guerre, on demandera souvent à Kästner pourquoi il n’avait pas quitté l’Allemagne. À commencer par les Américains qui occupent la Bavière et procèdent à des interrogatoires. À propos de l’officier qui l’interroge, il dit qu’il « le sonda comme un dentiste qui aurait fraisé une dent saine ». Le fait est que son attitude pouvait surprendre. Non seulement il avait assisté en personne à l’autodafé de ses propres livres en 1933 sur la place de l’Opéra à Berlin, mais il n’avait plus le droit de publier et ne put le faire, comme d’autres, que sous un nom d’emprunt au risque de se faire prendre. (Il était resté cependant à l’abri du besoin grâce à ses droits d’auteur de l’étranger qu’il put paradoxalement percevoir jusqu’à la déclaration de guerre.)

Kästner donna plusieurs raisons à son refus d’émigrer. La première aurait été son désir de rester pour écrire « le grand roman du 3e Reich », tout noter pour en être le diariste. Or, il ne put jamais réaliser ce projet. Comme « roman » du IIIe Reich, il ne reste que ce journal de guerre et la version retravaillée de 1961, Notabene 1945, ce qui est déjà important, mais n’a rien à voir avec l’ambition de départ. La période nazie a-t-elle épuisé son talent de romancier ainsi que semblent en attester les esquisses de romans inachevés jointes à son journal ? Après guerre, il se contenta d’être à nouveau journaliste. Autre hypothèse : ayant assisté au procès de Nuremberg, il est aussi vraisemblable qu’il ait réalisé l’impossibilité d’écrire un roman à la mesure de la catastrophe.

La seconde raison avancée cache peut-être la véritable : « Je suis, dira-t-il, un Allemand de Dresde, dans la Saxe. La patrie ne me lâche pas. Je suis un arbre qui a poussé en Allemagne, quitte à y sécher sur pied ». La patrie de Kästner aurait été sa mère, à qui il était énormément attaché. Cette dernière mourut peu après la guerre. Restée sans nouvelles de son fils le temps que les communications soient rétablies dans le pays, elle perdit la tête au point de ne plus le reconnaître.

Les opposants au nazisme qui, comme Kästner, sont restés en Allemagne appartiennent à ce que l’écrivain Frank Thiess a appelé « die innere Emigration » (l’émigration intérieure). La controverse entre ce dernier et Thomas Mann est célèbre. L’attaque de Thiess contre ceux qui n’auraient pas souffert et essuyé les bombardements en Allemagne, se trouvant à l’abri dans des pays lointains, irrita tant Thomas Mann qu’il décida de s’installer en Suisse à son retour des États-Unis. L’idée d’être enterré en Allemagne lui faisait horreur. Kästner pourrait-il être assimilé à un Ernst Jünger, dont la compromission avec le régime nazi fut évidente, mais qui revendiqua néanmoins son appartenance à l’« émigration intérieure » ? En 1961, dans Notabene 1945, Kästner avait fait cette remarque qui le distinguait de l’auteur d’Orages d’acier: « On dit que la nation devrait surmonter son passé. Nous devrions surmonter ce que nous avons oublié ? Cela sonne comme un prêche creux »…


  1. Le livre bleu. Journal de guerre secret 1941-1945. En 1961, Kästner avait publié un livre basé sur son journal de l’année 1945 (Notabene 1945), véritable travail d’écrivain qui se distingue par sa forme de l’original ici publié.
  2. Victor Klemperer, LTI. La langue du Troisième Reich, Pocket Agora, 2003.
  3. Référence à la nuit du 30 juin 1934 où les SS ont éliminé leurs opposants regroupés autour des SA de Röhm.
  4. Hitler s’est suicidé dans son bunker, à Berlin, le 30 avril 1945.

Sonia Combe

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