Entretien avec Jeanine Baude

Même si elle a signé un nombre important de récits et d’essais, Jeanine Baude est avant tout (elle se méfie de la féminisation du mot) un poète.  Depuis Ouessanes (1989), au moins vingt recueils se sont articulés, plus que succédé, selon des réseaux d’interrogations que le concret des lieux et de l’existence a diversifiés, sans pour autant rompre le « continuum » dont ils procèdent. Deux affirmations rendent bien compte d’un parcours qui n’a jamais cédé à la facilité : « J’écris avec mon corps, je marche avec mon esprit » ; « écrire est avant tout un exercice sur la page, même si cela va plus loin ».


Jeanine Baude, Œuvres poétiques, tome 1. La Rumeur libre, 336 p., 21 €

Soudain. La Rumeur libre, 144 p., 18 €

Oui. La Rumeur libre, 144 p., 17 €


Née dans les Alpilles en 1946, éblouie par la découverte de la Méditerranée, séduite par les paysages bretons, Jeanine Baude s’est d’abord fait connaître par des recueils où ses avancées dans les territoires du minéral (les « rocs majestueux et érodés ») et le minimal (le sel, le sable des plages) l’ont amenée à sculpter la phrase avec ses vides et ses pleins : « C’est l’espace autour qui m’importait. Je l’installais là, au creux, au plus près du mot serré, celui qui peut exprimer plus totalement la pensée. » Par la suite, la vie, avec la fracture qu’entraînèrent en quelques mois les épreuves dues à la mort de ses parents et à un divorce, l’a violemment poussée vers les villes, l’a conduite à voyager. La rencontre de Venise, avec ses îles et ses palais, a converti ses obsessions, le saisissement provoqué par la découverte de New York a introduit l’Histoire dans son écriture.

Aujourd’hui, alors que cette boulimique de lecture (de T.S. Eliot à Joyce, de Juarroz à Ponge, d’Octavio Paz à Char, sans oublier Cortázar, Jaccottet ou Sarraute) a, en peu de temps, publié deux nouveaux livres et le premier tome de ses Œuvres poétiques, il semblait évident de discuter avec elle des chemins souterrains, des logiques qui parcourent son travail désormais salué dans divers pays : le Portugal, le Canada, l’Angleterre et les États-Unis.

Jeanine Baude, Œuvres poétiques

Nous nous sommes rencontrés il y a une trentaine d’années à la Maison des Écrivains. Puis, je n’ai eu de tes nouvelles que par des revues. En lisant les livres que ton éditeur m’a fait parvenir, j’ai été frappé par les changements des thèmes et le degré de formalisation de tes textes.

Il m’est très difficile d’exprimer la signification profonde de ma recherche. Je vais du sens de la vie au sens des mots, ou plutôt l’inverse, car l’écriture conduit à une véritable découverte de soi, du monde, du faire. Le lien tenu et fort qui peut exister entre mes textes depuis le début, c’est en écrivant qu’il se fait. Il s’agit d’un « continuum », signe après signe, mot après mot. D’une bascule où le dehors et le dedans s’affrontent ; où l’Histoire tranche le vers.

Si Soudain et Oui, qui ont paru en 2015 et 2017, diffèrent de ce que tu as pu écrire pendant que tu étais au comité de rédaction de Sud, ne crois-tu pas qu’ils diffèrent aussi entre eux ?

En disant « continu », je ne sous-entends pas identique. Chaque livre est un chantier. Nous reprenons la truelle, le fil à plomb pour la justesse. J’aime le terme d’artisan des mots. Que sommes-nous d’autres que des artisans quand nous écrivons, même si nous utilisons « à fond » notre intellect. Nous disposons sur la page des signes, des mots, des phrases, pour qu’ils s’entrechoquent, se bousculent, s’harmonisent à la fin comme dans un concert. Un livre est un vaste concert.

Y a-t-il une évolution repérable qui t’amène à découper ton œuvre poétique en deux périodes ?

Pour aller vite, je dirai que l’on peut repérer deux étapes dans mon travail. Dans la première, il s’est agi de sculpter les mots sur le blanc de la page, et ce n’est pas un hasard si j’ai dirigé un numéro de Sud autour de Caillois, Guillevic et Lacarrière, autour du Minéral, minimal. Dans une seconde étape, il faut faire « sonner » les mots, les phrases, leur longueur. Cette seconde étape coïncide avec mon installation définitive à Paris, après ce qui a été une fracture puisque j’ai dû, simultanément, affronter le décès de mes parents et un divorce. J’ai découvert la ville, son roulis, le fait de se frotter à l’autre sur les trottoirs, mais aussi la misère, la révolte, l’étonnement d’un corps qui voyage… et l’ampleur. Déjà familière de Venise, je me suis retrouvée dans New York puis Buenos Aires. Aujourd’hui, mes révoltes et mes enthousiasmes sont plus complets, peut-être, plus accomplis.

Jeanine Baude, Œuvres poétiques

Oui, ton dernier livre, donne libre cours à l’émotion mais il doit sa force à une formalisation très exigeante. La séquence d’ouverture est composée de 31 textes comprenant systématiquement une strophe de 7 vers vouée au « non », une suivante d’également 7 vers vouée au « oui », puis deux vers qui sont un peu comme une coda de cette opposition.

Ce que tu nommes séquence est, en effet, un peu comme une scène d’exposition au théâtre. La bataille est rude qui commence là, entre tous les « non » qui nous fabriquent et les « oui » qui viennent lentement, profondément du substrat. Puis se succèdent, dans des formes que je souhaite très maîtrisées, mes obsessions : Venise, Richard Serra, la sculpture, l’île, le désert, la fraternité avec mes amis archéologues.

J’ai vraiment apprécié Oui, mais le livre qui le précède de peu, Soudain, m’apparaît comme une borne et dans ton travail et dans la production poétique de ces dernières années. Avec ses centaines de vers et de versets commençant obstinément par « soudain », il est tour à tour, au fil des neuvains et des onzains, lyrique, surréaliste, aléatoire.

J’espère que tu ne le vois pas comme un accident de parcours. Ce livre, je l’ai eu aux tripes et dans la tête. J’ai complètement voulu ce travail de métrique sonore, cette forme qui m’habite dans ce que j’appelle ma deuxième période, depuis Le chant de Manhattan.

On comprend vite que cela ne peut être un accident. Le dispositif, en apparence simple, permet de mettre en mouvement différents états de langage : le langage voulu, le langage automatique, le langage de l’émotion, le langage de la sensation perturbante et ce langage profond qui n’apparaît que sous la plume de ceux qui ont connu un choc psychique.

Soudain apporte l’ampleur, le dépassement, le débordement dans une rigueur difficile à tenir, qui a été mon exigence constante. Allonger le vers encore et encore, mais aussi le faire « sec », dur, rude, avec la contrainte de la versification : neuvains, onzains et même versets.  Le poème tient debout dans son ensemble parce que le rythme est son épine dorsale, son architecture, mais grâce aussi à « l’harmonie » et à la « dysharmonie » voulues : bascule, bouscule, violences sonores qui transcendent le faire. Ce « fatum », notre monde.

Jeanine Baude, Œuvres poétiques

Peux-tu nous faire entrer dans l’atelier de ce poème paradoxal qui parvient à faire naître une grande unité d’une matière par définition éclatée ?

Au départ, je me suis installée devant mon ordinateur et j’ai écrit deux mots sur l’écran : « Soudain l’ampleur ». Le chemin était tracé avec beaucoup de pointillés, bien sûr, seulement cela dansait déjà. Puis a surgi le premier vers : « Soudain la violence de l’écriture me traverse ». Les dés étaient jetés. C’était un début de scénographie, un geste lancé dans l’espace, l’obscur, le vide. « Violence de l’écriture » et « écriture de la violence » communiaient. J’ai avancé. Au bout d’un temps, j’ai écrit à des amis des éditions Tipaza, qui m’avaient demandé un livre d’artiste, que j’avais plus de 100 vers un peu fous.  Mes amis m’ont communiqué avec enthousiasme le nombre de pages et le nombre de vers par pages. Cela m’a fourni un canevas, J’ai travaillé avec la partition et la répartition du livre d’artiste. J’ai ainsi écrit, portée par l’anaphore, les deux cent deux vers de la première partie, avant les neuvains. L’élan a tout brassé : la métrique, l’écriture automatique, le mutisme, les parfums, les rythmes. Après ce travail, mon « besoin » n’était pas épuisé. Il me fallait continuer. C’est là qu’est intervenue la versification pour assembler, rassembler, étirer ou resserrer le tout avec rigueur : 63 neuvains, 33 onzains, 91 versets. Quand j’y repense, je me dis que Soudain fut un risque, un grand risque, un pari. Bien sûr, l’aventure de Soudain n’était pas prévisible, mais cette composition demeure dans le continuum dont j’ai parlé précédemment. Il y a des forces dans certains recueils qui conduisent vers le suivant et le suivant fait éclater une démarche jusque-là inconsciente. Il existe une « balance » entre les recueils. J’en ai un exemple très précis dans trois titres de ma première période : C’était un paysage, Océan et Incarnat désir. C’était un paysage contient une force qui n’éclatera que dans Incarnat désir, après avoir traversé Océan.

Après tant d’années consacrées à la poésie, es-tu toujours prête à ce que tu nommes « l’aventure » ?

J’écris tous les jours, ou presque, des essais, des articles, des poèmes pour des revues. Mais l’aventure d’un nouveau recueil, c’est autre chose. J’attends longtemps parfois. J’attends le besoin, l’urgence du commencement. Andiamo ; « E la nave va », dirait Zanzotto.

« Soudain la lettre seule appelée appelante

Soudain pliée et dépliée sa rondeur sa musique

Soudain aux autres s’emmêlant usinant sa longueur

Soudain sans théorème et sans robe sans appâts

Soudain sa nudité spectrale spirale ou sceptre

Soudain agrandissant son diadème nuptial

Soudain reptile au ruisseau marié aux abysses

Soudain serpente et s’abreuve et tournoie

Soudain glisse et remue déplaçant le vivant »

Alors que se prépare la publication du tome 2 de tes Œuvres poétiques, aurais-tu un autre élément à mettre en avant ?

Peut-être revenir à ma conception des lieux. Je les vois, comme un prolongement du corps. Une rencontre de soi à soi. C’est pourquoi ils sont rares, précis. Je les traverse, ils me traversent. Je me coule dedans (comme se glisser à l’intérieur de la terre, des sables du désert). Je me métamorphose à leur contact. La transformation se fait durable, sur la page et dans mes gènes. Je pense à Duras, à la vieille femme de Savannah Bay : ne reste de sa mémoire, de son passé, qu’un « rocher blanc et brûlant ».

Gérard Noiret 

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