L’humanité déplacée

Quatre ans après L’enfance de Jésus, Coetzee poursuit logiquement avec L’éducation de Jésus, continuant d’occuper le blanc des Évangiles qu’avaient déjà tenté de remplir quantité de textes apocryphes. Mais nous ne sommes plus en Palestine au 1er siècle et aucun des personnages ne s’appelle Jésus. Parce que tout est déplacé, il faut reprendre toutes les questions, sans forcément trouver de réponses.


J.M. Coetzee, L’éducation de Jésus. Trad. de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory. Seuil, 230 p., 21 €


Le dernier livre de Coetzee est stupéfiant. En le lisant, je me suis surprise à penser que mon sentiment devait ressembler à celui que certains lecteurs ont ressenti lorsqu’ils ont lu Kafka en 1913, d’être face à des textes si en avance sur leur temps qu’ils confrontent à une énigme. L’éducation de Jésus est le roman de l’humanité déplacée. En ce sens, il pourrait être un roman emblématique de notre temps : un monde de migrants, où chacun est conduit à s’adapter sans cesse, à de nouveaux métiers, à une nouvelle langue, où les places n’existent pas. Mais il va beaucoup plus loin car il n’y a plus d’autre monde : plus d’autre monde face auquel la condition migrante apparaîtrait encore comme choquante ; plus de points d’ancrage, plus de socle, plus de pôles opposés. Le prénom de l’enfant, David, n’est pas son prénom. Ses parents ne sont pas ses parents. Ils forment un couple pour l’éduquer mais ne sont pas un vrai couple. Les piliers de la société que sont une terre, une langue, une famille, un nom sont entièrement rasés, sans qu’on sache même s’ils ont jamais existé.

Ce monde étrange – mais qui entretient suffisamment de ressemblances avec le nôtre lorsqu’on envisage son avenir pour être vraisemblable – est un donné. Il y a un pays (mais pas d’autres pays), une langue (l’espagnol, qui n’est pas celle des personnages, qui ont été contraints à l’apprendre dans le précédent volume où on les voyait débarquer là sans armes ni bagages et sans savoir d’où ils venaient), des villes qui ont des noms de comètes (Novilla, Estrella)… On y fait des métiers qu’on n’a pas appris à exercer (dockers ou paysans) ou des métiers où il n’y a rien à apprendre du tout (déposer des prospectus dans des boîtes aux lettres pour des produits dont on ignore tout et qui se servent à rien). Il y a un genre, le roman d’éducation, dont les codes sont radicalement bouleversés. À quoi éduque-t-on dans un monde sans transmission ? Comment éduque-t-on dans un monde sans morale et sans passion ?

J.M. Coetzee, L’éducation de Jésus

J.M. Coetzee © Jerry Bauer

L’enfant insupportable et génial de L’enfance de Jésus a maintenant presque sept ans. Il faut bien lui donner une éducation, mais il oppose un refus obstiné à toutes les tentatives classiques. Il ne cesse de raisonner mais refuse d’apprendre à compter. La forme du roman repose sur des dialogues surprenants où l’enfant pose des questions auxquelles Simon, son « père », avec courage, tente de donner des réponses. Il finit par trouver son lieu d’apprentissage dans une école de danse tenue par une ancienne ballerine, Ana Magdalena et son mari, le professeur Arroyo, qui affirme que l’apprentissage consiste à chercher la question, non à trouver des réponses. David va apprendre là la danse et les nombres, et « aimerait croire à un royaume des cieux où les nombres danseraient éternellement ». Il y trouve un autre monde à sa mesure, dans lequel il refuse que ses parents pénètrent et dont le livre, dès lors ne fait qu’entrouvrir la porte (notamment dans la description magnifique, salutaire pour le lecteur, d’un spectacle de danse). Un événement particulièrement violent referme d’ailleurs presque aussitôt cette porte, mettant fin à l’apprentissage scolaire de l’enfant, ce qui réenclenche son intarissable questionnement.

« – Pourquoi me faudra-t-il oublier ?
Parce que c’est la règle. Tu ne peux pas revenir de l’autre vie et raconter ce que tu as vu là-bas.
Pourquoi cette règle ?
La règle n’est qu’une règle. Les règles n’ont pas à se justifier. Elles existent, c’est tout. Comme les nombres. Il n’y a pas de pourquoi concernant les nombres. L’univers est un univers de lois. Il n’y a pas de pourquoi concernant l’univers.
Pourquoi ? »

Pourquoi être en vie ? Pourquoi être un humain ? Pourquoi ne pas tout simplement être un tigre ? Simon lui explique : « Les tigres ne sont pas bons non plus. Ce ne sont pas des humains, ils échappent à la notion de bonté et de méchanceté. – Eh bien, je ne veux pas être un humain non plus. » Simon use de paraboles : « Nous sommes en train de marcher dans le désert, toi, Inés et moi. Tu me dis que tu as soif, je t’offre un verre d’eau. Au lieu de boire l’eau, tu la verses dans le sable. Tu dis que tu as soif de réponses. “Pourquoi ci ? Pourquoi ça ?” » David l’épuise, mais il tente encore de lui apprendre quelque chose en le confrontant à l’homme qui a commis ce crime incompréhensible qui a fermé la porte de l’école de danse. Mais il n’est pas certain que la justice puisse encore s’appliquer dans un monde si changé : c’est une des grandes questions de Coetzee depuis Disgrâce et Elizabeth Costello.

Ce roman d’une force à couper le souffle apparaît parfois comme une épure glaçante, comme le monde qu’il décrit. D’autres fois, en particulier par le biais du personnage de Simon (un des nombreux doubles de l’auteur), par l’amour si tenace qu’il porte à l’enfant, par la confiance qu’il a encore dans le savoir et dans la parole, il donne à voir des liens neufs. Il ne croit pas au salut, mais à des lueurs de salut. L’enfant, lui, sait déjà que les questions ne peuvent pas trouver de réponses. S’il est allégoriquement « Jésus », c’est qu’il sait peut-être confusément qu’il est lui-même la réponse à sa question.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Tiphaine Samoyault

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