La Syrie existe

Comment parler de la Syrie au cœur de Paris ? Comment parler de cet interminable conflit sanglant ? Comment parler de 7 millions de déplacés, de 6 millions d’exilés et plus de 600 000 morts et disparus (sur une population de 22 millions d’habitants en 2011) ?  Catherine Coquio nous propose d’en parler, de regarder, à tous les sens du terme, ce problème en face. En rendant compte, ici, de trois livres liés, et par un événement d’une ampleur inégalée organisé par elle, par Nisrine Al Zahre et par Hala Alabdalla, qui se tient du 9 au 17 décembre, Syrie : à la recherche d’un monde, où l’on pourra voir des films d’animation, des photographies, des dessins, du théâtre, assister à un colloque et vivre enfin plus près de ce pays que l’on sait martyr mais que l’on continue d’ignorer.


Justine Augier, De l’ardeur. Histoire de Razan Zeitouneh, avocate syrienne, Actes Sud, 320 p., 21,80 €

Yassin Al Haj Saleh, La Question syrienne. Trad. de l’arabe (Syrie) par Ziad Majed, Farouk Mardam-Bey, Nadia Leïla Aïssaoui. Actes Sud, 240 p., 22 €

Majd al-Dik, avec Nathalie Bontemps, À l’Est de Damas. Au bout du monde. Le témoignage d’un révolutionnaire syrien. Préface et chronologie de Thomas Pierret. Don Quichotte-Seuil. 304 p., 17,90 €


« On raconte que des gens se mettent à pleurer à l’écoute de leur propre voix, quand ils prononcent dans les cortèges les cris de liberté (huria)…».
Justine Augier. De l’ardeur.

« Je me suis approché du corps des enfants. Je leur ai demandé de nous pardonner de ne pas être morts, et de les photographier dans cet état. »
Majd al Dik. À l’Est de Damas, au bout du monde.

« Nous avons besoin de discours critiques enracinés dans la réalité et qui disent notre appartenance au monde, sans murs de séparation et sans “frontières naturelles” ».
Yassin Al Hadj Saleh, La Question syrienne.

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Image du film « 300 Miles » d’Orwa Al Mokdad

Le prix Renaudot vient d’attribuer son Prix de l’essai à Justine Augier pour son livre De l’ardeur. Histoire de Razan Zeitouneh, avocate syrienne. C’est un essai à la fois brillant, bouleversant et passionnant, un livre d’écrivain – son auteure avait auparavant publié trois romans, dont un pour la jeunesse, et une évocation de Jérusalem où elle a passé cinq ans. Mais je ne dirai rien ici de ces livres et ce n’est pas de l’écrivaine Justine Augier que je souhaite avant tout parler ici. Plutôt qu’évoquer seul cet essai paru dans le « Domaine français » d’Actes Sud et primé en France, je voudrais le présenter dans une constellation syrienne, qu’il forme avec deux livres sortis un an plus tôt : le recueil d’articles critiques de Yassin el Haj Saleh, La Question syrienne, paru chez Actes Sud aux éditions Sinbad de Farouk Mardam Bey, qui l’a en partie traduit ; et le témoignage de Majd al Dik, À l’Est de Damas, au bout du monde, rédigé avec Nathalie Bontemps — laquelle, en plus de réaliser par ses traductions un considérable travail de passeur, a écrit un autre bel essai lui aussi paru l’an dernier, Gens de Damas (Al Manar, 2016), qui mériterait sa propre recension littéraire.

Ces trois livres ne se ressemblent pas, et leurs auteurs n’appartiennent pas aux mêmes mondes. C’est en Française que Justine Augier, née en 1978 à Paris, s’est engagée dans l’humanitaire à Kaboul avant de devenir écrivaine voyageuse au gré de déplacements familiaux ; Yassin Al Haj Saleh et Majd al Dik sont tous deux syriens, nés de familles modestes, mais ils sont d’une autre génération et leur expérience diffère profondément, même si elle les a conduits à la prison et à l’exil. L’un, né à Raqqa en 1961, est un des « dinosaures » dont parle Justine Augier dans De l’ardeur, qui sont venus à la révolution de 2011 après avoir connu de longues années de dissidence et de prison sous le règne d’Hafez el Assad, pour leur engagement politique, ici communiste. L’autre, né dans un village de la région de Damas en 1987, a rejoint à 23 ans les manifestations du printemps 2011 à Douma, puis s’est lancé dans l’activisme humanitaire, créant un organisme de soutien psychique aux enfants. Son livre, comme le dit son sous-titre, est le « témoignage d’un révolutionnaire syrien ». Celui de Justine Augier est une enquête biographique. Celui de Yassin Al Haj Saleh est un recueil d’articles (2011-2015) augmenté d’une introduction inédite.

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Justine Augier

Mais il y a entre ces trois livres des liens profonds, presque intimes. Des liens tragiques aussi. Qui ne tiennent pas seulement à l’histoire de cette révolution populaire, écrasée par un régime tyrannique d’un côté, dénaturée de l’autre par la confessionnalisation des groupes armés et la montée en puissance des brigades islamistes, puis de Daech. On sait l’ampleur et la gravité de cet interminable conflit sanglant, qui semble ne pouvoir évoluer de mois en mois que pour devenir plus atroce, et dont l’arithmétique sinistre atteint des degrés d’irréalité insensés : sur 22 millions d’habitants au début 2011, six ans de répression et de guerre ont fait plus de 7 millions de déplacés, 6 millions d’exilés et plus de 600 000 morts et disparus, dont un grand nombre de personnes torturées et tuées en prison, pour l’heure impossible à évaluer.

Mais ce qui relie ces trois livres est plus précis et plus vivant, et tient à quelques noms propres : noms de lieux concrets et de personnes qui s’y sont croisées, accompagnées, aimées, dont certaines vivent parmi nous tandis que d’autres ont disparu. Cette constellation est indissociable de la ville de Douma, capitale de la « Ghouta orientale » au sud-ouest du pays, « à l’Est de Damas, au bout du monde », comme le dit le titre de Majd al-Dik : au bout, car le régime en perdit le contrôle en octobre 2012 mais la fit assiéger et bombarder des années durant, et l’affame à mort aujourd’hui. Cette ville alors grosse de 300 000 habitants fut gouvernée par l’Armée syrienne libre et les « Conseils locaux », qui s’étaient expérimentés à Derayya et essaimés dans tout le pays : tandis que les « Comités de coordination » documentaient la révolution, les Conseils étaient chargés de pourvoir aux besoins vitaux d’une population enfermée, mais aussi de faire exister la démocratie et d’exercer une justice sous les bombes.

Arche d’immenses espoirs et fragile laboratoire d’autogestion citoyenne, Douma fut le terrain de divisions croissantes au sein de l’Armée libre, y compris parmi les groupes islamistes, dont certains d’obédience salafiste s’imposèrent grâce aux financements saoudiens, avant d’être reprise par le régime. Douma aura été la ville d’une révolution précoce et persistante, de grandes ardeurs et de grandes résiliences, d’exaltations immenses suivies d’épreuves et prostrations violentes. Quelle ville syrienne ne l’aura pas été ? À Douma pourtant s’est noué un drame singulier à l’intérieur de l’infinie tragédie qu’aura été cette guerre, et ce drame a été raconté : celui d’une ardeur révolutionnaire devenue ferveur documentaire et funéraire périlleuse, suivie d’une disparition sans trace. Cette comète porte un nom féminin qu’on n’oubliera pas, un nom plein de a et de z qui semble à la fois sourir, siffler et pleurer : celui de Razan Zeitouneh, Antigone syrienne. Mais derrière ce nom et ce visage il y a d’autres noms et d’autres visages, d’autres paroles aussi, qui forment un monde propre à élargir le nôtre.

L’ardeur et l’erreur

De l’ardeur raconte l’existence brûlée de cette femme devenue avocate née en 1977 et qui, après avoir défendu les détenus et recueilli leur témoignage, créa en pleine guerre et dirigea sous les bombardements à Douma un Centre de documentation des violations des droits humains (« Violations Documentation Center ») et une plateforme de financement pour les projets humanitaires locaux (« Local Development and Small Projects Support »). Beaucoup d’autres centres s’étaient créés dans les villes insurgées, destinés à enregistrer, filmer et chiffrer les crimes, produisant des statistiques des nombres de blessés, de morts et de prisonniers. Mais celui de Douma gagna une autorité singulière liée à la rigueur de son travail et à la notoriété de Razan Zeitouneh, qui avait été couronnée en 2011 du Prix Sakharov pour la liberté de pensée et du prix Politkovskaïa pour les droits de l’homme. Malgré son atypie, cette femme d’exception finit par incarner à la marge ce mouvement révolutionnaire syrien, placé par Justine Augier sous le signe de l’ardeur – une ardeur qui parfois devient candeur.

Saisie par son apparition dans le film Our Terrible Country, l’auteure tente de pénétrer son univers intérieur par les instruments de l’enquête avec témoins et archives, et de l’imagination empathique. Elle circonscrit l’énigme de cette femme secrète, joyeuse et sombre, autoritaire et introvertie, qu’elle n’a pas connue ni ne connaîtra, mais son livre la fait « appartenir à la communauté de ceux qui ont connu Razan » — dont font partie Majd al Dik et Yassin Al Haj Saleh. L’enquête est précise et l’empathie efficace. La distance prise l’est aussi, qui lui fait questionner ce destin brûlé autant qu’aimer son héroïne : Justine Augier délibère et hésite, au bord de sa mauvaise conscience, sur la bonne manière de s’engager entre les livres et l’action : délibérations étrangères à Razan, et qu’on peut juger superflues. Mais en utilisant ainsi ses débats intimes, l’auteure redonne chair à cette vie d’activiste débordée par son action judiciaire et politique, et pénètre dans les plis d’une révolution dont elle interroge les enjeux, les tournants et les drames sous l’angle moral, à l’échelle d’une vie. En ceci De l’ardeur rejoint les réflexions que livre Yassin Al Haj Saleh dans La Question syrienne sur la « bataille existentielle » qu’a été la révolution de 2011.

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Razan Zaitouneh

Razan Zaitouneh s’était créé une place singulière parmi les opposants en installant une relation de confiance avec les détenus de tous bords et de toute génération, islamistes compris, alors qu’elle incarnait à leurs yeux des valeurs refusées ou haïes. Blonde aux yeux clairs, femme laïque portant le pantalon, elle tranchait sur le paysage conservateur de cette région où elle avait choisi de s’installer pour agir. Elle y déploya une activité inlassable sur plusieurs fronts à la fois : jouant un rôle moteur dans la création des Conseils locaux, puis dans leurs délibérations et votes, publiant des textes où elle défendait des positions irréductiblement démocratiques et nationales avec une fermeté et un ton particuliers. De larges extraits en sont cités dans De l’ardeur, qui procède par montage, et cette polyphonie est une des forces du livre. Surtout, Razan créa ce Centre de documentation des violations qui devint une référence dans les médias et ONG internationales soucieuses d’exactitude. L’enjeu de cette entreprise est tel qu’on regrette que Justine Augier en dise peu de choses. Mais son objet n’est pas de documenter la guerre et les exactions à son tour, même si son récit ne les contourne en rien. C’est plutôt de comprendre l’âme de Razan, une âme énergique, survoltée, mais blessée et ravagée par l’horreur de cette guerre : la jeune femme qui chantait et tapait des mains dans les rues comme une enfant radieuse, qui écrivit le mot « révolution » le 21 mars 2011 avant d’entrer en clandestinité, lutta par l’espoir et le désir contre l’effroi grandissant, puis perdit ses forces à son travail de fossoyeuse impossible. On la voit devenir une justicière épuisée, irritable, noyée de morts et honnie par les Créon locaux.

La réussite du livre de Justine Augier est de nous plonger dans cette âme livrée à l’idée folle d’une mémoire totale des crimes, vertige que connaissent les témoins et héritiers d’un génocide : en ceci l’histoire de Razan Zeitouneh s’apparente à celle de l’écrivaine arménienne Zabel Essayan, qui avait témoigné des massacres de Cilicie avant de documenter la grande déportation de 1915, soumettant à dure épreuve son système nerveux en recopiant et traduisant des centaines de témoignages atroces pour les faire passer en Occident, en vue d’un procès auquel elle croyait dur comme fer. De l’ardeur dit ce que peut devenir l’âme et le corps d’un être livré corps et âme à sa propre croyance en la justice, à sa légitimité folle. Zabel, qui avait cru au dialogue avec les Jeunes Turcs, puis au rêve communiste, disparut un jour dans une geôle soviétique, accusée de nationalisme arménien. On ne sait dans quelle cave a disparu Razan, qui aura tant cru, autant qu’à la justice, aux vertus du dialogue.

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En 2013 son centre enregistrait les crimes commis par le régime de Bachar el Assad, mais aussi par les groupes armés, alors que la Brigade de l’Islam (« Liwa al Islam ») gagnait en puissance. Cette évolution fut fatale aux efforts de Razan et de ses proches, qui non seulement échouèrent à imposer la voie non violente, mais perdirent cette liberté dont ils avaient hurlé le nom, et probablement leur vie. Une nuit de 13 décembre 2013, Razan fut enlevée avec trois personnes : son mari Wael Hamade, un ami poète, Nazim Hammadi, et une amie, Samira al-Khalil. L’enlèvement ne fut pas revendiqué, et personne n’a retrouvé leurs traces. Plusieurs signes laissent penser que la responsabilité en revient à l‘Armée de l’Islam; mais alors que d’autres crimes commis par celle-ci ont été révélés ou reconnus, la disparition est ici si totale que l’idée avance d’une opération accomplie par le régime. Dans De l’ardeur cette idée s’exprime par la voix de Yassin Al Haj Saleh. Une voix visiblement familière à l’auteure, qui l’a associé de près à son enquête, pour une raison bien précise.

L’amie qui fut enlevée avec Razan Zeitouneh, Samira al-Khalil, était l’épouse de Yassin el Haj-Saleh. Plus âgée que Razan, elle était, elle aussi, une ancienne dissidente, avait passé quatre ans en prison sous Hafez el Assad (1987-1991), et était la première interlocutrice de Yassin dans son travail d’écrivain. Le couple, qui vivait à Damas depuis leur rencontre en 2000, s’était installé dans la clandestinité dès la fin mars 2011, afin d’éviter l’autocensure : connus des services de sécurité, ils se séparaient souvent et passaient d’un appartement à un autre, avant de rejoindre Douma à leur tour au début 2013. Samira s’engagea dans l’action humanitaire, épaula Razan dans ses enquêtes, comme le fit aussi Majd al Dik, qui avait obtenu le soutien de Razan dans ses propres démarches. Lorsqu’eurent lieu dans toute cette région les attaques chimiques d’août 2013, Majd, Razan et Samira, présents à Douma, travaillèrent à documenter le crime : dans un chapitre terrible de son livre, « Les gens de Zamalka sont morts », Majd al Dik raconte comment il partit photographier les corps sans vie tombés par centaines dans les dispensaires de la région. Ce fut la dernière grande enquête menée au centre de Douma par Razan avec Samira et Majd.

L’épreuve fondatrice

Présent aux côtés de Razan peu après son arrivée à Douma, Majd al Dik avait activement participé à la création de ce centre : il partageait ses journées entre l’enregistrement photographique et sa propre activité fébrile de soutien psychologique aux enfants dans l’association qu’il avait lui-même créée, « Source de vie », tout en participant aux activités du centre créé avec Samira, « Les Femmes au présent », destiné à apprendre aux femmes un métier pour subvenir à leurs besoins, qu’elles soient ou non veuves. Chacun œuvrait au sous-sol pour se protéger des bombardements, et ces centres devenaient alors des abris pour tous. Le bureau de Razan était un lieu de rassemblement, et un des étages était habité par intermittences par ses compagnons de travail. Majd s’y était lui aussi installé un temps à la demande des deux femmes, qui se sentaient déjà menacées.

À l’Est de Damas. Au bout du monde raconte tout cela, et complète par son témoignage majeur le travail de documentation des crimes auquel il collaborait. Mais le livre est beaucoup plus que cela : il témoigne aussi de ce que Justine Augier appelle « l’ardeur », et de ce que Yassin Al Hadj Saleh appelle « l’épreuve fondatrice ». « J’ai comme tant d’autres entamé un cruel périple dont la destination était la liberté », dit l’avant-propos, où l’auteur s’engage à servir à la fois la fidélité aux morts et la liberté des enfants. Le livre raconte l’initiation à la vie d’un jeune homme qui, interdit d’études par une famille trop pauvre, recruté par le Croissant rouge grâce à un oncle, s’est révélé à lui-même en aidant des enfants de réfugiés libanais et irakiens. L’engagement humanitaire et la découverte de la psychologie enfantine précèdent de peu l’exaltation des manifestations, qui donnent le vertige : celui de parler et de se sentir relié à un peuple, à un monde. Très vite vient la riposte, d’une violence inouïe, qui désempare les Syriens : le livre restitue le présent de cette chaîne d’exactions vécues comme autant de surprises, puis de résistances et d’accoutumances.

Arrêté et torturé à la prison d’al-Khatib, relâché quelques semaines plus tard, Majd assiste aux exécutions sommaires et aux massacres, à l’escalade de la violence meurtrière, des tirs de mortiers aux bombardements, qui multiplient les deuils et lui font perdre beaucoup de ses amis et proches. Il travaille d’arrache-pied au développement de son centre « Source de vie », dont, en l’espace d’un an, il parvient à créer cinq antennes en un an, grâce à une aide venue de Damas, puis du Liban, et tente d’y mettre en place un enseignement alternatif, en rupture avec la pédagogie en vigueur et en lutte contre la violence domestique. Il observe la création de l’Armée syrienne libre, assiste à son essor, à sa victoire contre l’armée régulière qui lui fait libérer Douma et toute sa région. Alors qu’il multipliait dangereusement les allers et venues entre Damas, Douma, et son village natal de Rihane où vivaient ses parents, lui aussi bombardé, il se fixe dans la Ghouta. Maj al Dik vit dès lors entre son centre de Misraba devenu sa maison, et le bureau de Razan à Douma. Il observe les groupes armés se doter de factions politiques et lutter pour l’hégémonie, engendrant des divisions fratricides. Il voit les groupes islamistes mettre en place des cours de justice parallèles, et refuse à l’un d’eux le contrôle de son association, soutenu par la rue dont il observe le pouvoir persistant, comme le confirmera l’éjection de Daech. Il voit les engagements et agendas qui bifurquent, entre les civils sans étiquette, les socialistes soucieux de citoyenneté, les Frères Musulmans et les salafistes, observe les effets de leurs rivalités, et le tournant pernicieux que provoque l’engagement saoudien, qui, en finançant l’Armée de l’Islam, lui donne une force de frappe supérieure à celles qui luttent pour leur indépendance. Il voit arriver des protagonistes iraniens, libanais, et un jour jordaniens : un soldat de Daech le menace mais ne se sent pas assez soutenu par la rue pour le tuer.

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Son combat à lui consiste à trouver de quoi nourrir chaque jour les enfants et les femmes dans Douma assiégée. Il raconte les aliments de substitution, les galettes de fourrage et les dattes animales, la saccharine et le pain au soja, le tournis de chacun le matin, l’évanouissement des enfants dans les salles de jeu, la cueillette des herbes par les vieillards affamés, les ruses quotidiennes déployées pour sauver des existences dans une ville sans cesse bombardée où sévit le commerce de guerre. Il raconte enfin les attaques chimiques du 21 août 2013, jour de cauchemar où, comme l’écrit le jeune homme, les « grandes puissances ont délivré au régime une licence pour tuer ».

Au chapitre « Source de vie » de ce livre de feu, Majd al Dik évoque avec précision sa collaboration avec Razan Zeitouneh et leur soutien mutuel : la transcription quotidienne des témoignages filmés, l’envoi du travail au centre de violations de Turquie, où les textes sont traduits et diffusés avec les vidéos, et leur projet d’écrire un « rapport médical », rendant compte d’une moyenne de 250 blessés par jour « en dehors des grands massacres ». Témoin des conditions effarantes dans lesquelles les blessés sont soignés, il décide d’écrire un jour sur la situation des médecins, noyés dans le sang, les corps déchirés et la « souffrance psychique de ne pouvoir tous les sauver » : des hommes, dit-il, dont « la vie conjugale avait pris fin », et qui « ne savaient plus s’ils aimaient ou haïssaient leurs semblables » (p 260).

Alors qu’il a avec Razan un rapport de camarade autant que d’estime, la relation avec Samira se teinte d’une affection liée à leur différence d’âge : un jour qu’il arrive blessé au crâne par un éclat d’obus, recousu à la va-vite dans un centre médical, Samira pousse un cri, tombe en larmes, puis lui apporte un thé et un cendrier. « Depuis cet instant, je l’ai considérée comme ma mère », écrit-il. Le jeune homme évoque les menaces de mort contre Razan, leur projet de transférer le centre, puis l’enlèvement de ses quatre amis. « Je revoyais Samira en train de nous faire à manger, de préparer du thé ou du café. Elle qui attendait une occasion de rejoindre son mari Yassin en Turquie ».

L’entêtante singularité syrienne

Avant de partir en Turquie, Yassin avait lui-même partagé avec Samira le domicile de Razan au cours de l’été 2013. Durant cette période, il publia sept portraits de combattants de l’Armée libre, un article sur l’attaque chimique de Jobar, une « Lettre aux intellectuels en Occident » les appelant à condamner le régime, et un article intitulé « Un portrait, deux drapeaux et une bannière » : c’est le sixième texte repris dans La Question syrienne, un des plus frappants. Il y évoque une « guerre des drapeaux », celle en particulier du « drapeau noir » – le drapeau djihadiste – qui tend à détrôner le drapeau vert de la révolution.

Lors des attaques chimiques à Douma d’août 2013, Yassin était parti pour Raqqa. Mais il dut fuir très vite, menacé cette fois par Daech, qui venait d’enlever ses deux frères, opposants de gauche comme lui. Il gagna la Turquie, et attendit Samira. Il l’attend encore. Aux premières pages de La Question syrienne, il revient sur la « fatale erreur » de n’avoir pas pris plus au sérieux les menaces de mort dont Razan avait été l’objet, et écrit que les deux ans passés depuis l’enlèvement ont été plus douloureux pour lui que ses seize ans de prison : « c’est l’épreuve la plus affreuse de ma vie », dit-il. Et cette épreuve implique un nouvel engagement à dire : « Je me suis engagé à raconter leur histoire, à l’expliquer, à la faire connaître tant que les quatre n’ont pas réapparu, et tant que je suis en vie » (p 27). C’est pourquoi la voix de Yassin Al Haj Saleh se fait entendre si souvent dans le livre de Justine Augier. De l’ardeur est nourri de leurs conversations, mais aussi de la lecture de ses livres. Des livres où il travaille à assimiler d’autres « épreuves » : celle de sa longue détention, celle de sa liberté, puis celle de la révolution, qu’il perçut en 2011 comme une « expérience nouvelle » et un « immense projet de refondation ».

La proximité de Yassin avec Razan et ses proches suppose une mutation politique profonde : celle d’un homme qui découvrit en prison le monde de la culture, et gagna une indépendance de pensée qu’il n’avait jamais expérimentée jusque-là. Yassin el Haj Saleh fait partie des dissidents communistes que Hafez el Assad avait fait enfermer pour de longs pans de vie dans les années 80-90 : 16 ans pour lui, dans trois prisons successives, dont Palmyre, la « prison absolue ». Si les conflits politiques sont toujours reconduits par lui aux clivages sociaux, son expérience d’ex-détenu, celle de l’incarcération et de l’humiliation chronique, l’ont rendu sensible à l’exigence prioritaire de liberté et de dignité dans le jeune mouvement révolutionnaire. Priorité qu’il s’est aussi employé à penser, comme chacun des phénomènes dont il a été le témoin et l’acteur.

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Au cours de ces cinq années de déplacements incessants entre 2011 et 2015 — Damas, Douma, Raqqa, Istanbul — Yassin Al Haj-Saleh a énormément écrit : un livre considérable, où il médite sa détention des années Hafez, édité au Liban en 2012 et traduit sous le titre Récits d’une Syrie oubliée. Sortir la mémoire des prisons (2015); et près de 400 articles, parus à Beyrouth puis à Istanbul. Les huit textes réunis dans La Question syrienne sont une petite partie de l’iceberg, mais leur caractère synthétique en fait un ensemble substantiel et dessine une courbe intellectuelle remarquable. Chacun a une histoire précise, rappelée dans l’introduction, rédigée à Istanbul. Chaque texte s’est écrit dans ce mouvement de fuite et de résistance, en prise directe sur le présent, mais la pensée y manifeste un effort de recul réflexif, un effort cathartique colossal. La chronique critique de la révolution, la méditation sur sa naissance, ses enjeux, son devenir et son avenir, s’appuient sur une radiographie sociale et morale du régime et de ses soutiens, qui conduit à une interprétation de type culturel, philosophique, parfois psychique. Le décryptage des univers symboliques montre une attention soutenue aux faits de langage, aux slogans, aux insultes, aux styles. Analysant la façon dont la révolution a investi la langue tout en engageant radicalement les corps, il donne de quoi penser « l’ardeur ». L’expérience révolutionnaire, suivie de la guerre et de l’exil, a fait de chaque une personne publique : expérience amère. Mais chaque activiste a été « doublement créateur d’une nouvelle réalité » : en sortant dans la rue pour changer les choses, et en « témoignant par un document de cette nouvelle réalité » : sa vie fabrique une « réalité commune » qui s’adresse au monde, et le « système nerveux » des réseaux sociaux brise l’isolement syrien (p 35).

La violence du régime, mais aussi pour une part l’exaltation révolutionnaire, sont considérées à l’aune d’un rapport défaillant au réel qui tient à une longue histoire, d’un manque à dire la réalité lié à un assèchement public de l’esprit, d’une déconnexion qui ne s’arrête pas à la surenchère idéologique, mais que celle-ci a préparée, sur le mode baathiste et assadien, coupant le pays à la fois du réel et du monde. La dévalorisation de l’existence réelle, l’enfermement et la négation de l’histoire sont en Syrie des maux de longue date, qui aident à comprendre l’énigme de l’explosion djihadiste. « Plus le retrait du sens est radical, plus l’Islam en devient le support le plus approprié », dit l’auteur (p 116). Ces maux ont empêché le pays de se penser lui-même, tandis que la nation, confisquée par l’État, échappait à ce peuple fantôme. Le livre a pour objet l’entêtante singularité syrienne, mais celle-ci, toujours saisie en termes historiques, fait chercher ses perspectives d’avenir dans une nouvelle forme d’ouverture au monde — un monde autre que celui qui a fait de la Syrie une « question », héritière de l’ancienne « question d’Orient ». Contre le « nombrilisme » des État-nations, que confirme le cauchemar des Syriens laissés à eux-mêmes, il appelle à ouvrir l’horizon du côté à la fois de l’histoire et du monde, et à créer de nouvelles institutions internationales fondées sur la responsabilité de tous envers tous (p 120, p 31).

La Question syrienne instruit un triple procès moral contre le régime assadien, l’islamisme et le système international. Il propose une méthode de pensée in vivo qui fouille, décrypte, déplace et recentre l’attention en suivant un axe fort à travers les événements historiques. Le premier texte (« La révolution des gens ordinaires ») élabore un lien entre la « société du travail » méprisée par l’élite moderniste et la priorité donnée à la liberté sur la justice dans l’ordre des valeurs de la révolution, et celle-ci est interprétée comme « insurrection contre soi » et apprentissage de la nomination, là où le régime efface les noms de tous sous celui du dictateur. Le second se penche sur le phénomène des « chabbîha », ces milices sécuritaires qui pratiquent la violence aveugle, l’insulte sexuelle et l’humiliation des gens de la rue : mafia alaouite devenue État dans l’État, armée de réserve du régime, elle est aussi son « inconscient », sa face cachée où réside l’essentiel du pouvoir. Le troisième texte distingue les « racines sociales et culturelles du fascisme syrien » : culte baathiste de « l’arabité absolue », sacralisation de la botte militaire, mur paranoïaque dressé contre le monde, communautarisme permettant la délégation des basses œuvres, idéologie laïque de la modernisation mêlée au rejet du pluralisme et au mépris de la masse, le tout aggravé par le culturalisme bon teint des intellectuels. Les deux textes suivants travaillent le concept de nihilisme à propos de la confessionnalisation du conflit (« La montée du nihilisme guerrier en Syrie ») puis du radicalisme du régime (« Le régime du nihilisme politique ») : parus en 2012, ces textes passionnants, qui analysent deux nihilisme en miroir à travers leurs slogans, se confrontent d’un côté à l’essor du djihadisme, de l’autre aux bombardements des civils par une armée aux ordres d’un régime prêt à détruire le pays pour garder le pouvoir (« Al Assad ou nous brûlons le pays »), comme le déclara à l’ONU Koffi Annan avant de démissionner. Le sixième analyse la « guerre des drapeaux » que se mènent « quatre Syries » en conflit et en interaction : la Syrie arabe, la Syrie rebelle, la Syrie d’Al-Assad, la Syrie salafiste, et l’auteur invite les deux premières à se liguer contre les dernières. Les deux derniers articles opposent « l’idée républicaine » invoquée, qui suppose que tous aient démocratiquement accès à la politique, au « sultanat moderne » qu’est le régime assadien, fondé sur le communautarisme dont l’auteur analyse les « sources ».

La Syrie existe Justine Augier Catherine Coquio

Les trois derniers textes ont paru dans la plateforme que Yassin Al Haj-Saleh a fondée en 2012, Al-Jumhuriya (« La République »), organe de discussion qui, au-delà des débats politiques, vise une « connaissance émancipatrice » et invite chacun Syrien à se « réapproprier son destin ». Dans son approche qu’il dit parfois « socio-symbolique », le langage de Marx et celui de Bourdieu jouent un rôle, mais souvent il en joue et l’essentiel vient d’ailleurs : d’une observation empirique et d’un jugement libre, dont on comprend ce qu’il doit à l’expérience ancienne de la prison, devenue conscience morale et politique, mais aussi historique. Il faut lire La Question syrienne comme la « suite » des Récits d’une Syrie oubliée, où l’effort cathartique faisait « sortir la mémoire des prisons ». Ce très grand livre, d’une puissante originalité, surplombe le corpus syrien de la « littérature de prison » d’une réflexivité spécifique. Il rejoint aussi les grands textes de la littérature concentrationnaire, comme c’est le cas aussi de l’extraordinaire récit de Mustapha Kalife, La coquille, dont Justine Augier dit plusieurs fois l’importance. Récits d’une Syrie oubliée contient en outre un entretien avec Razan Zeitouneh, très émouvant à lire aujourd’hui : elle l’interroge sur son abandon de l’activisme politique et son choix de l’écriture et des livres, il se justifie tout en se défendant de le faire, expliquant à Razan pourquoi l’écriture était pour lui la bonne voie.

Comme Primo Levi disait que le camp avait été son « université », la prison a été pour Yassin el Haj Saleh l’expérience d’une émancipation morale qui lui a fait rompre non seulement avec son parti, mais avec l’esprit de parti et l’idéologie, y compris « carcérale » : le livre refuse vigoureusement la martyrologie héroïque partagée par les milieux communistes, baathistes et islamistes, et présente sa découverte de l’univers des livres comme une « dilatation », une libération et une renaissance, qui lui permit non seulement d’« habiter la prison », mais de se confronter au monde après sa sortie. Comme David Rousset l’avait fait à l’égard du trotskisme, Yassin Al Haj Saleh a développé à l’égard des milieux politiques une distance critique qui devient volontiers jeu d’esprit décapant, une ironie qui est à son meilleur quand il investit le domaine de la politique internationale. Mais c’est aussi cette indépendance qui le fait revenir au politique pour penser la Syrie dans le monde d’aujourd’hui et demain. C’est pourquoi sa pensée touche à « l’hérésie », comme il le dit en s’amusant du regard que posent sur lui ses compatriotes. Son écriture rappelle d’ailleurs les propos d’Adorno sur l’essai comme forme « hérétique ». Dès que sa pensée s’introduit dans un champ, elle s’y fraye des voies singulières et en renouvelle le paysage, créant son idiome propre, un idiome réputé difficile à traduire. Il n’est pas étonnant qu’une telle réflexion sur le réel et le symbolique, la langue et le corps, s’exprime dans une langue elle aussi singulière, dense et nerveuse. Le dernier essai de Yassin Al Haj Saleh, qui n’a pour l’instant été traduit qu’en anglais, s’intitule La révolution impossible (The Impossible Revolution, Hurst, London, 2017) , et il s’interroge aujourd’hui sur les modes négatifs et positifs de « réenchantement du monde ».

L’actuelle défaite militaire de Daech au « Levant », par quoi le régime de Damas s’est refait un blason d’invincible guerrier, n’ouvre en rien à des perspectives politiques plus paisibles, tant s’en faut : l’opposition démocratique a toujours été la cible première et cruciale du régime de Bachar el Assad – celle aussi de ses alliés iranien et russe, sans lesquels il serait défait. Elle va forcément le rester. Toute personne qui réclame la liberté, la dignité et la justice, est et restera l’ennemi absolu de ce régime entraîné dans une spirale destructrice que Michel Seurat, évoquant le régime de Hafez avait appelé L’État de barbarie, et qui fait parler à raison de « nihilisme politique ». L’ennemi absolu, disait Carl Schmitt, est celui qu’on peut et doit nier et éliminer parce qu’il veut vous nier et éliminer : une figure « impolitique », née selon lui de l’effacement de la distinction ami/ennemi, dont les démocraties libérales étaient responsables. Mais ce que le régime de Damas a érigé en ennemi absolu est la vie civile comme valeur en soi, la totalité des individus et institutions engagés dans l’effort de sauver les vies, que le régime a méthodiquement criminalisées et ciblées. Son ennemi n’est pas Daech, mais ceux qui combattent pour la vie et sa valeur unique, et dont j’ai tenté de parler ici.

« Notre histoire est l’histoire du monde »

Les trois livres dont j’ai voulu parler sont des plaidoyers pour la vie. Ils nous font pénétrer au cœur de cette vie criminalisée, au cœur des combats qui l’ont fait porter en valeur coûte que coûte, au cœur donc d’une guerre qui n’est, elle, ni une guerre militaire ni un Djihad, mais une guerre pour l’existence comme valeur, pour l’émancipation individuelle au sein d’une émancipation collective, pour la liberté. C’est ce désir d’émancipation et son incroyable résilience qu’on achève d’écraser par la famine à Douma aujourd’hui, après une nouvelle attaque chimique en avril 2017. En matière criminelle toutes les « lignes rouges » ont été franchies, si clairement et souvent que cette idée de ligne tient de la farce mondiale, comme si avec ce consentement au meurtre la communauté internationale avait brandi à son tour la bannière du nihilisme : ni les enfants torturés dès 2011, ni les attaques chimiques, ni les bombardements d’hôpitaux et maternités, ni les viols et disparitions en masse n’auront suffi à ce que cette « communauté internationale » puisse ou veuille déclarer la guerre à ce régime — une de ces guerres militaires qui seules peuvent empêcher un crime de masse en train de se dérouler, comme le savent de source sûre les Européens, et comme on l’a vu encore à Srebrenica, à Kigali, à Grozny.

Lus ensemble, ces trois livres font chercher l’endroit où se nouent le combat révolutionnaire, l’action humanitaire, le combat pour la justice et l’exercice d’une pensée libre et lucide. À eux trois ils forment une méditation fraternelle sur les raisons pour lesquelles on agit jusqu’au bout, pour lesquelles on s’engage corps et âme. Ils nous font voir la ligne de crête où un engagement forcené pour la justice et la vie devient un consentement épuisé à la mort, sur fond de guerre civile. Si ces trois livres sont si bouleversants, c’est qu’ils nous plongent dans le tumulte de combats où la lutte politique devient une « bataille existentielle », comme l’écrit Yassin el Haj Saleh à propos de la révolution. Une bataille qui, dans le climat de désespoir délétère qui nous environne, et que le cauchemar syrien semble horriblement condenser, adresse de grands signes de vie, et appelle chacun d’entre nous à croire encore un peu au monde.

Depuis la disparition de son épouse, Yassin Al Haj Saleh publie régulièrement dans Al-Jumhuriya des « Lettres à Samira », qu’il continue d’appeler sa « partenaire idéale ». L’une des dernières, écrite le 13 août 2017, s’achève par ces mots : « Notre histoire est l’histoire du monde. Puisque c’est le monde qui empêche le changement, il faudrait donc le changer ».


Téléchargez le programme complet du colloque Syrie : à la recherche d’un monde en cliquant sur ce lien.

Catherine Coquio

À la Une du n° 45

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