Le goût amer de la révolte

Dans son nouveau roman, David Vann reprend le mythe de Médée en en excluant tout surnaturel et « reste fidèle aux découvertes archéologiques dans un souci de réalisme constant (il n’y a ni centaures ni chariots volant dans les airs) ». La sorcière laisse donc place à une femme luttant pour la liberté et le pouvoir dans un monde patriarcal grossier et brutal. Parallèlement, s’exprime toujours à travers elle une sauvagerie archaïque présente chez l’être humain mais réfrénée pour des raisons sociales. En écho à ses précédents livres, ces deux aspects de la Médée de David Vann en font un être doublement et tragiquement révolté contre toutes les formes d’autorité qui restreignent sa liberté : les pères, les rois, les dieux. 


David Vann, L’obscure clarté de l’air. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Laura Derajinski. Gallmeister, 272 p., 23 € 


Le roman commence après le vol de la toison d’or, avec la fuite des Argonautes sur les mers, et se termine par la sortie de Médée traînant ses enfants morts hors de Corinthe. Les exploits de Jason n’intéressent pas Vann, pas plus que la princesse de Colchide ou, plus tard, la reine athénienne séduisant Égée et tentant d’empoisonner Thésée. Il prend le contre-pied des mythes : la toison d’or n’est qu’une peau de mouton mise à tremper dans une rivière pour y recueillir des paillettes aurifères, les Argonautes, une bande d’aventuriers louches, anonymes, maladroits et craintifs, qui auraient été vite massacrés et instantanément oubliés sans les stratagèmes de Médée. Figure autrement plus forte, celle-ci n’est pourtant qu’une paria, pourchassée, traîtresse à son peuple, entièrement soumise au bon vouloir de Jason et à ses talents personnels pour survivre. Le danger, planant constamment, crée une tension étouffante, une temporalité concentrée sur l’instant grâce à un récit au présent, ramassé sur lui-même par des phrases nominales.

Avec son père, au visage caché par un masque d’or, et dont le navire ne cesse de réapparaître à l’horizon, c’est la vengeance, c’est la loi implacable qui poursuit Médée coupable. Elle a trahi en faveur de Grecs à la médiocrité évidente, « des menteurs, un peuple aux paroles scandaleuses et aux faits d’armes inexistants », peuple arriéré dont les villes sont « de boue et de merde », et dont la nef Argo n’est qu’un piètre navire, « engourdi, bâti par des hommes faibles et une déesse faible ». Mais elle n’avait pas le choix : elle a saisi la seule occasion de liberté qui s’offrait à elle, fille, et comme telle ignorée par son père, vouée, quoi qu’il arrive, à être abandonnée par le mariage à un roitelet étranger.

Pour se préserver, seule femme au milieu de cinquante hommes, elle doit user d’expédients. Spéculer sur la crédulité et la crainte, jouer de ses connaissances en matière de plantes et d’animaux, se faire passer pour sorcière. Mais la toile de terreur protectrice qu’elle tisse autour d’elle la sépare toujours plus de l’humanité moyenne l’entourant. De plus en plus menacée, elle accentue son isolement et sa souffrance.

La nature pourrait lui être un refuge si, chez David Vann, elle n’était pas toujours sauvage et hostile à l’être humain. Le jour, le soleil – grand-père supposé de Médée, un dieu, un ascendant oppresseur de plus – écrase, assèche. Au contraire, la nuit, territoire d’Hécate et de l’antique déesse égyptienne Nout, se fait accueillante, on peut y ressentir – le récit insiste sur les sensations et en particulier sur les odeurs – mais pas y agir assez. Les forêts sont sombres, l’obscurité trop épaisse. Lorsqu’on n’a pas un feu sur lequel mettre à bouillir un roi, on reste enfermé dans les ténèbres et la solitude. Quant aux dieux, ils ne sont que ce que les êtres humains en font. Ils peuvent servir un peu : « bien qu’Hécate ne soit qu’une rumeur et une histoire et une ombre, rien qui puisse manifester sa colère, son pouvoir réside en Médée, et tous le vénéreront ». Mais le jour revient toujours, dissipant les fantasmagories, et livrant la pseudo-sorcière aux lois des hommes, à leurs lenteurs et à leurs hésitations.

David Vann, L'obscure clarté de l'air

David Vann © Jean-Luc Bertini

Portée par une soif de liberté et de pouvoir sans cesse contrariée, par l’envie d’embrasser l’univers dans son ensemble, alors qu’elle n’en effleure que des portions médiocres, l’exaspération de Médée ne peut que nourrir une rage qui habite aussi les tensions de l’écriture. Cette frustration s’exprime par l’écart entre le style du récit, qui reste en partie marqué par l’ampleur épique propre au mythe, et la trivialité du quotidien décrit.

Les seules phases de détente relative de cette créature d’absolu qui est aussi une femme blessée naissent dans le temps libérateur du voyage, « l’éloignement constant de ce qui nous est familier, et c’est justement cela qui constitue la moitié du plaisir. La perspective de ce qui nous attend, mais aussi l’abandon de tout ce qui a été ». Et elles naissent aussi, paradoxalement, des actes violents et terribles et de leurs préparatifs, seuls moments où la volonté de l’héroïne plie le monde : « Les filles de Pélias invoquent Hécate et la lune, elles brandissent des torches vers le ciel. Tous les habitants d’Iolcos, agenouillés devant cette sphère lumineuse et tombante, implorant la déesse de Médée. Un terrible gâchis d’années, mais tout finit par arriver. Dans sa pièce, seule avec le feu et la vapeur, à mélanger les morceaux de Pélias et du bélier, à préparer un simple ragoût, rien de plus, une viande coriace qui cuit. Poséidon, silencieux. Le monde entier, silencieux, la paix immense d’un roi assassiné. À quoi ressemblerait le monde, si aucun homme n’y régnait plus jamais ? » Mais cela ne dure pas, un nouveau roi arrive.

Si le lecteur adhère à ces excès, à ces tableaux barbares à la lueur des feux, c’est qu’ils manifestent la révolte de femmes opprimées en même temps qu’une faim d’absolu qui, même si elle se trompe et échoue, confère la grandeur. Face à la génération des pères – tyranniques et cruels – ou à celle des maris – insuffisants, pusillanimes, hésitants –, les personnages féminins forment par contraste de superbes figures de constance et d’erreur, telle l’innocente et terrible Astéropée, fille de Pélias : « Astéropée entame une épaule, un os blanc et une articulation entourée d’une fine membrane qui reflète la lumière des flammes, une vie nouvelle en Pélias, ressuscité par le feu, pas le fils de Poséidon, finalement. Soigné par une nymphe marine exilée dans un monde morne de sang et de cendres. Elle œuvre seule, fend et grogne dans une lumière d’ombres, jette un bras dans le chaudron, puis le second ». Les convulsions de l’écriture sont aussi certainement celles de l’écrivain en lutte contre l’insuffisance des mots, cherchant à leur faire exprimer une puissance qui n’est ni de ce monde ni de ce langage.

En démythifiant le mythe, en en déplaçant légèrement le sens, David Vann en actualise la force : Médée reste un monstre archaïque refusant les compromis et la mesure de la civilisation, une survivance sauvage et primitive, tout en étant en même temps une femme bafouée qui, en se débattant pour affirmer ses droits, serre peu à peu autour de son cou le nœud tragique. L’intérêt de ce roman intense réside dans la conscience aiguë de la contradiction entre la fin et les moyens d’une quête de la liberté absolue. Ce qui, parce qu’ils ne peuvent y renoncer, fait hurler de rage Médée et David Vann : « Médée, roi brisé qui traîne ses fils à la surface du monde, un dans chaque main, la bouche rougie de leur sang. La forme de la peur, un dieu terrestre sans nom. Jason n’osera pas la suivre. Personne ne la suivra. Au-delà des lois humaines, en guerre contre le soleil. »

Sébastien Omont

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