Un retour compliqué

Un flacon d’encre violette, une enveloppe kraft, un chèque pas entièrement libellé : ces trois objets sont au cœur de Trois jours chez ma tante, le nouveau roman d’Yves Ravey. On ajoutera quelques personnages : une tante très riche, un neveu pas très clair, une ex-épouse plutôt manipulatrice, et on aura compris que le suspense nous tiendra jusqu’à la dernière page. Mais pas que le suspense.


Yves Ravey, Trois jours chez ma tante. Minuit, 192 p., 15 €


La marque Ravey, c’est la sécheresse de l’intrigue, l’économie de la langue, l’absence d’adjectifs et donc de sentiments « lisibles ». Ce roman ne déroge pas à ces quelques règles. Ajoutons un étonnant usage du discours direct et de l’interrogation indirecte pour laquelle, de façon systématique, Ravey brise les constructions attendues. Sans doute pas par hasard.

Et puis, comme le dit la quatrième de couverture, comme le dit aussi Marcello Martini, narrateur et héros de cette histoire : « ça commence très fort ». Depuis vingt ans, Marcello vit au Liberia. Il y dirige une école pour des réfugiés, victimes de la guerre civile qui a sévi dans ce pays du temps de Charles Taylor. Il reçoit pour ce faire l’aide du HCR et attend une visite d’un inspecteur de cette organisation, pour le samedi. Mais, entretemps, il doit passer trois jours en France pour retrouver Vicky Novak, sa tante, et apprendre une mauvaise nouvelle : elle suspend les virements mensuels qu’elle lui adressait. Et pire : elle veut aller chez son notaire, accompagnée de Marcello, pour le déshériter. Il a donc trois jours pour l’amadouer, ou tempérer sa décision. Elle habite Le Palais d’Asclépios, une résidence pour personnes âgées, tout en ayant gardé le grand appartement de la place Kléber, à Lyon, dans lequel habitait Marcello avant son départ précipité pour Monrovia.

Il a en effet fui, muni d’un passeport qu’elle a réussi à lui obtenir en moins de vingt-quatre heures. Entretemps, le directeur financier de la fondation Novak, un certain Walter, se faisait arrêter à la frontière suisse après dénonciation anonyme, avec un sac rempli de billets. Marcello n’est sans doute pas étranger à l’affaire et sa disparition élude des questions délicates. Vingt ans après, les questions n’ont pas trouvé de réponse et Marcello est mieux placé que quiconque pour le savoir. Il a laissé une enveloppe kraft dans un coffre, elle contient des pièces compromettantes. Il est urgent de les récupérer, comme il sera urgent que la tante, le troisième jour de sa visite, après l’avoir déshérité, remplisse quand même le chèque à son ordre. Mais elle tient à le remplir avec un stylo plume rempli d’une encre violette dont elle ne dispose plus à la résidence. Marcello aura toutes les peines du monde à en retrouver, et à la lui apporter pour que ce chèque puisse être encaissé.

Yves Ravey, Trois jours chez ma tante

Yves Ravey © Jean-Luc Bertini

« La combinaison à douze chiffres, droite… gauche… de mémoire. La moindre erreur et la serrure se bloque. Chaque manipulation, un léger déclic : enfin le coffre s’est ouvert. » Cette description du coffre-fort qu’ouvre le narrateur, on pourrait la lire comme une métaphore : Yves Ravey écrit comme on ouvre un coffre-fort, tous les déclics importent et exigent de la minutie, de l’attention, de la patience. Cette image du coffre-fort est aussi celle qu’utilise Lobo Antunes, le grand romancier portugais, pour expliquer son style. Il est attentif à chaque déclic.

Ici, le déclic ce sont les objets dont la présence insistante nous empêche de « lâcher » la lecture, c’est aussi l’entrée en scène des personnages, tous plus tordus les uns que les autres. Tordus ou sournois, c’est le mot. Commençons par la tante, Vicky Novak. Elle n’a rien perdu de son assise, de son autorité sur les siens, de son pouvoir. Elle est lucide, assez en tous cas pour percer à jour les intentions de ceux qui l’entourent : « Le loup sort du bois », dit-elle en songeant à son neveu venu la voir. Elle a connu la guerre, a été spoliée et déportée. Elle a lutté pour recouvrer ses biens. Elle a ses affidés, ses serviteurs. Walter a été l’un d’eux. D’abord ami de Marcello. Ils se sont rencontrés dans un train ; Walter avait volé le billet d’un passager. Il est devenu l’amant de Lydie, l’ex-épouse de Marcello, qui a été le dernier à le savoir.

L’arrivée de Lydie est une surprise, plutôt mauvaise pour le narrateur : elle entre dans l’appartement de la place Kléber au moment où il cherche à cacher l’enveloppe kraft trouvée dans le coffre. Elle lui apprend qu’il a eu une fille, Rebecca, et qu’il doit la reconnaître, voire payer une pension à titre rétroactif. Lydie a su plaire à Vicky Novak, assez pour que la vieille dame couche le nom de Rebecca sur son testament. Et que penser de Paméla, auxiliaire de vie chargée, exclusivement de la vieille dame ? On la sent attentive, sinon attentionnée. On la retrouvera, elle aussi place Kléber, jetant Marcello dans un embarras qu’il aurait pu s’épargner.

Malmené par sa tante et son ex-épouse, menacé par l’auxiliaire de vie qui sait certaines choses, Marcello n’a aucun secours à attendre de Monrovia. Ce d’autant qu’il entretenait quelques liens avec Charles Taylor, le bourreau de son pays… En ce temps pressant, les communications téléphoniques avec Honorable, son assistant sur place, n’ont rien de rassurant. L’argent manque, ses dettes s’accumulent, et la visite du HCR a été anticipée sans que Marcello ait eu le temps de cacher certaines réalités. Bref, un piège se referme et la fuite d’il y a vingt ans n’aura fait que retarder un dénouement inévitable.

Trois jours chez ma tante décrit un engrenage dont tous les rouages sont conçus pour broyer. Marcello est prisonnier de son passé, il se trouve prisonnier à Lyon, entouré de femmes (pour l’essentiel) qui le tiennent comme on serre une proie, et le retour à Monrovia, s’il a lieu, ne promet rien de bon. Comme souvent dans les romans de Ravey, l’argent qui sépare en classes ou qui manque et qu’on essaie par tous les moyens de se procurer est le moteur. Et la culpabilité, la mauvaise conscience. Ici, c’est le souvenir de la mère défunte, enterrée à Hermenoncourt en l’absence de Marcello, qui suffit à la tante pour l’empêcher de rester en paix. L’argent, la famille, les dettes de toutes sortes… Au fond rien de neuf, sinon la jubilation qu’on a à lire les variations Ravey sur ces thèmes essentiels.

Norbert Czarny

À la Une du n° 39

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