Une odyssée gréco-américaine

Le retour de la fugitive, de Susan Glaspell (1876-1948), fut un énorme succès lors de sa publication en 1929, avant de tomber dans l’oubli aux États-Unis, où il est toujours épuisé. Redécouvert par sa traductrice, il paraît pour la première fois en français. C’est un chef-d’œuvre.


Susan Glaspell, Le retour de la fugitive. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Marie Céline. Phébus, 277 p., 22 €


Irma Shraeder veut se tuer. Abandonnée d’abord par son mari, ensuite par sa fille, laquelle est morte d’une paralysie infantile, elle estime que sa vie est un ratage. Son suicide aussi : sa cousine Janet arrive à la maison à l’instant où elle comptait avaler la potion fatale. Condamnée à vivre, retrouvera-t-elle le pouvoir de la parole ?

Janet, sa parente la plus proche, la convainc d’embarquer pour une croisière, direction Athènes. Irma cède à sa volonté, sans ouvrir la bouche. Il s’agit d’un retour aux origines, et d’abord à celle du langage. Pendant la traversée, Irma ne pipe mot, observant les voyageurs, tous fascinés par l’élégante dame silencieuse. Quelle tragédie se cache derrière son visage énigmatique ?

Une fois arrivée en Grèce, où elle s’établit, Irma exerce le même effet sur les autochtones. À Delphes, on lui octroie la seule maison se trouvant à l’intérieur de l’enceinte sacrée ; elle acquiert auprès de la population locale le statut de sainte. Sans comprendre l’idiome du pays, elle devient la confidente des villageois, communiquant par gestes. L’oracle de Delphes, muet depuis longtemps, se voit ainsi réincarné en cette Américaine trentenaire : la sagesse n’est-elle pas inversement proportionnelle à la volubilité ?

Le silence sera le leitmotiv de ce roman, les personnages se distinguant par leur plus ou moins grande capacité à s’y adapter. À commencer par Stamula, qui apprendra à l’héroïne l’art du tissage, activité à laquelle les deux femmes consacrent des journées entières pleines de quiétude. La Kyria – c’est sous ce surnom qu’Irma sera connue à Delphes – contemple tout ce qui l’entoure : les fleurs, les moutons, les ragots, les romances. À Pâques, elle insiste pour que ses hôtes épargnent son agneau préféré, New York, pourtant destiné à constituer le repas festif.

Dans le monde anglophone, Le colosse de Maroussi de Henry Miller est souvent considéré comme le meilleur livre existant sur la Grèce. Mais il me semble que celui de Susan Glaspell est bien supérieur, non seulement grâce à l’absence d’ennuyeuses diatribes pseudo-philosophiques, mais surtout parce qu’il réussit mieux à transmettre au lecteur les gouts, l’harmonie, les croyances, la violence et la contradictions d’une région pas encore transformée par le tourisme de masse de l’après-guerre.

Susan Glaspell, Le retour de la fugitive,Phébus

Comme chez Miller, on décèle une petite odeur impérialiste dans la vision de l’Américain à l’étranger dont témoigne Glaspell. Sans même connaître la langue et les coutumes de ses hôtes, la Kyria devient l’arbitre de leurs disputes, l’interprète de leurs espoirs et de leurs ambitions, l’image idéalisée de leur identité.

Mais à quel prix ! Elle sait bien que sa présence dans l’enclos du temple est due à son silence ; si jamais elle se mettait à exprimer ses réserves concernant les pratiques locales, elle risquerait jusqu’à sa vie. Afin de la conserver, elle demeure prudente, quittant rarement son domicile, si ce n’est pour des promenades au village où, telle une ombre surgissant du passé, elle regarde son domaine. Ses journées, comme celles de Pénélope, sont occupées par le tissage.

La Kyria n’a-t-elle pas toujours été inadaptée à son environnement ? On le voit dans le flash-back au milieu du roman, où on apprend des choses sur son enfance dans le Midwest, sa vie à Boston et sur le cap Cod, et sur l’échec de son mariage, du fait qu’elle tenait la réussite de son couple pour « acquise », refusant d’entendre les consignes de sa cousine : une femme doit « reconquérir » son mari chaque jour. La vision tragique de Glaspell tranche avec le portrait manichéen du mariage si caractéristique du roman contemporain.

Selon cette vision, la faute n’incombe jamais à personne, les malentendus sont une question d’incompatibilité, de dissonance. Comment accorder deux voix si différentes ? D’abord, il faut apprendre à placer la sienne, en écoutant celles de son environnement, ce que la Kyria fait à Delphes, entourée par des sons intemporels : « Ses oiseaux chantaient dans le temple ; elle descendait là-bas en même temps que le soleil dans le ciel. Elle aimait être près d’eux, savoir qu’en sa présence ils étaient en sécurité. Se pouvait-il que, parmi tout ce qui était et avait été sur terre, ils fussent les seuls à savoir comment profiter de leurs instants de vie ? Se pouvait-il que, dans un dessein qui le dépassait, l’homme eût érigé ce temple afin qu’il s’effondre et que les ruines procurent aux oiseaux refuges, points de rencontre et flaques d’eau pour boire ? »

Irma n’avait pas su entendre la voix de sa fille défunte, surnommée Birdie. Celle-ci n’avait-elle pas exprimé son désir, le jour où elle s’est rendue dans un village voisin sur le cap Cod, endroit où elle a contracté la maladie qui allait l’emporter, de rester près de la maison, afin de jouer avec des camarades rencontrées sur la plage ?

À Delphes, forte de sa souffrance et de sa solitude, la Kyria ne refera pas la même erreur : elle saura résoudre le cas délicat de Constantina, bergère muette, bannie par les villageois à cause de sa laideur, de son comportement masculin et du viol qu’un garçon du village lui a fait subir. Chassée par les habitants après s’être vengée, Constantina trouve refuge sous les pierres de la scène du théâtre. Seule la Kyria connait sa cachette : l’Américaine, oracle du XXe siècle, semblait être la mieux informée !

Comment faire pour exfiltrer ce bouc émissaire, poursuivi par sa communauté et les bandits du Parnasse ? Une alliance helléno-américaine, composée de deux femmes héroïques, suffira-t-elle pour sauver sa peau ? La Kyria devra-t-elle reprendre le bateau en sens inverse, quittant son paradis primitif, reléguée de nouveau au statut de fugitive ?

Est-ce qu’une femme libre doit toujours fuir ?

Steven Sampson

À la Une du n° 31