La cause des femmes

Hanna Johansson, suédoise, la trentaine, n’a échappé au chômage qu’en trouvant un travail à Pôle Emploi. Elle mène une vie médiocrement normale, affrontant chaque jour des collègues stupides ou stupidement entreprenants, recevant régulièrement des demandeurs d’emploi à qui, elle le sait bien, il ne sera jamais fait la grâce d’une offre.


Sara Lövestam, En route vers toi. Trad. du suédois par Esther Sermage. Actes Sud, coll. « Lettres scandinaves », 592 p., 23,80 €


Son compagnon l’ennuie, et elle n’a comme succédané de plaisir que ces barres chocolatées qu’elle consomme de façon industrielle, et comme rappel de l’essentielle douleur de vivre que ces lentilles de contact qu’elle pose chaque matin sur ses yeux, ne s’apercevant même plus qu’elles lui arrachent la cornée.

Mais, un beau jour, par un hasard peu objectif, et qui paraît quelque peu forcé, quatre objets font irruption dans la vie d’Hanna : des lunettes, une broche, une règle et une paire de bottines « vintage ». Il s’agira d’abord pour elle de chausser ces bottines aussi élégantes qu’inconfortables, mais qui la redressent et lui donnent une autre allure, puis de jeter ses lentilles et d’utiliser les lunettes, pour y voir plus clair, peut-être sur elle-même. Hanna n’est pas Cendrillon, ou plutôt c’est une Cendrillon moderne : ces objets vont en effet la mettre sur la route non d’un prince charmant, mais d’une autre femme, vers qui elle va « retourner » (le titre suédois indique en effet un « retour vers elle »). Commencé comme une chronique de la médiocrité ordinaire, engluée dans les « choses », le roman se tourne alors vers la fiction historique, retraçant le combat de la femme aux bottines et lunettes, « Signe » (le jeu de mots ne fait pas sens en suédois), pour le droit de vote des femmes.

Sara Lövestam, En route vers toi

Sara Lövestam © Peter Knutson

Le roman s’ouvrait sur quatre sections consacrées aux quatre objets, le chapitrage commence avec la quête d’Hanna. À partir du chapitre 3, les chapitres alternent : les pairs sont consacrés à la moderne Hanna, les impairs font retour vers Signe. Ce va-et-vient systématique tresse des liens entre Signe et Hanna, entre le temps des chevaux et des moissons, et celui de Google et des voitures ; cette construction ludique et un peu facile s’avère à la longue lassante, car les fausses pistes sont finalement peu nombreuses. Le lecteur pressé sera toutefois trompé : ce n’est pas parce que Hanna est partie sur la trace de Signe qu’elle va devenir « comme elle ». On le découvre vite en effet, Signe s’est éprise d’« Anna ». Un(e) « h » en moins, peut-être, pour l’épaisseur de l’Histoire. Cette Histoire a vu des signes de progrès techniques (l’électricité est arrivée à la campagne) et parfois des avancées sociales qui alimentent encore les débats d’aujourd’hui – inégalité salariale, titres à donner aux femmes (« Madame » ? « Mademoiselle » ?)…

Sara Lövestam, En route vers toiEn route vers toi, toutefois, ne parle pas seulement de suffragettes et de parité. S’il permet au lecteur francophone de se rappeler que les pays « du Nord » n’étaient sans doute pas aussi progressistes que cela, surtout à Tierp, petite ville rurale dans laquelle Lövestam situe son histoire, le livre autorise le lecteur plus averti à croiser les noms de Selma Lagerlöf, Ellen Key, Anna Bugge ou Knut Wicksell (écrit ici « Wiksell »), tous éminents penseurs engagés pour la cause des femmes. Des femmes, de la maternité, de l’amour d’une femme pour une femme, il est évidemment beaucoup question ici. Lövestam, chroniqueuse « à l’important magazine gay QX », nous précise la quatrième de couverture, et aussi auteure de Différente, traduit en français en 2013, évoque ainsi le « secret » des femmes du début du siècle – leur lesbianisme. Signe, qui élève la fille d’Anna, « la petite Signe », est en un sens une mère « non naturelle », mais une mère à part entière : l’auteure montre ainsi que la « filiation » passe par des canaux autres que biologiques. D’autres discussions sur le transgendérisme émaillent la partie « moderne » du roman.

En ce sens, En route vers toi lorgne plus vers Caresser le velours de Sarah Waters que vers Les Bostoniennes d’Henry James. Dans sa postface, Lövestam se défend d’avoir voulu faire un roman « basé sur des faits historiques », tout en relevant la somme de documents authentiques qu’elle a dû consulter pour écrire son livre. Roman historique un peu rapide, chronique des années 2000 un peu superficielle, histoire d’un amour un peu mièvre, mais ouvrage sympathique et vif, doté de brèves fulgurances (la rencontre avec une « ado » étrange, l’aperçu toujours bien vu sur la vie intérieure d’une enfant), En route vers toi est sans doute, par son propos même, un livre important.

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