Le mystère de la chambre noire

Bon sang ne saurait mentir … Peter Stephan Jungk, écrivain de renom, est le fils de Robert Jungk qui connut le sort des exilés pour cause de nazisme et s’illustra en son temps comme militant antifasciste et antinucléaire, candidat malheureux à la présidence de la République autrichienne et pionnier de la recherche sur le futur. Jungk junior s’intéresse ici au destin peu commun d’une de ses parentes, agent du KGB, mêlée de près au recrutement d’espions qui déjouèrent les services occidentaux durant la Seconde Guerre mondiale et eurent leur heure de gloire au temps de la guerre froide. Un documentaire sur cette femme engagée dans le mouvement de l’Histoire devrait sortir l’année prochaine.


Peter Stephan Jungk, La Chambre noire d’Edith Tudor-Hart. Histoire d’une vie. Trad. de l’allemand par Denis Michelis, Éditions Actes Sud / Jacqueline Chambon, 272 p., 23 €


Peter Stephan Jungk, La chambre noire d’Edith Tudor-Hart, Jacqueline Chambon

La Grande Roue du Prater, à Vienne, en 1931

Le livre, pour nous mettre dans l’ambiance, fait discrètement, mais explicitement allusion au Troisième Homme, roman de Graham Greene et film de Carol Reed (une citation de Graham Greene mise en exergue, et surtout la traque du « troisième homme » par les services britanniques qui alimente le récit et fournit le titre d’un chapitre). Un clin d’œil supplémentaire à ces grands prédécesseurs en matière d’histoires d’espionnage fait commencer l’action en 1967, à Vienne, sur la grande roue du Prater, où l’auteur adolescent parle musique avec sa grand-tante Edith Tudor-Hart, agent soviétique à la retraite : un véritable plan cinématographique qui nous invite sans doute à considérer ce que nous tenons en mains comme un jalon vers le film que Robert Stephan Jungk consacrera à la double vie de cette aventurière d’apparence si modeste.

Tous les agents secrets ne sont pas James Bond, toutes les espionnes ne sont pas Mata Hari. Edith Tudor-Hart n’a pas plus accédé à la célébrité (serait-ce à titre posthume) qu’elle ne s’est enrichie grâce à ses activités au service de l’Internationale communiste. Du moins a-t-elle sauvé sa vie, ce qui ne fut pas le cas de tous les honorables correspondants du Komintern dans l’Occident capitaliste, disparus dans les geôles de la Lubianka quand Staline vit en eux un danger potentiel…

Le titre allemand, qui met « chambres noires » et « histoires » au pluriel, semble mieux correspondre à l’intention de l’auteur de nous entraîner sur les traces d’Edith sans suivre le déroulement chronologique, au rythme de l’enquête, le fil conducteur étant les différentes rencontres qui l’ont conduite à travailler depuis sa prime jeunesse pour l’Union Soviétique (un Who’s Who des personnages cités joint au texte ainsi qu’une iconographie se révèlent souvent très utiles). La vie d’Edith Tudor-Hart est totalement imbriquée dans les grands événements traversés par sa génération et dont elle fut une des actrices : les suites de la Grande Guerre et de la révolution russe dans une Vienne capitale du mouvement ouvrier ; la montée du fascisme en Europe après le succès de Mussolini et la répression des partis de gauche en Autriche sous la férule de Dollfuss, puis en Allemagne après janvier 1933 ; la guerre civile espagnole ; les interrogations suscitées par le pacte germano-soviétique ; la Seconde Guerre mondiale, et enfin la guerre froide et le désir sans nul doute sincère d’aider l’URSS à disposer d’une force de frappe équivalente ou supérieure à celle des États-Unis d’Amérique – et donc à devenir puissance nucléaire …

Peter Stephan Jungk, La chambre noire d’Edith Tudor-Hart, Jacqueline Chambon

Autoportrait d’Edith Tudor-Hart, en 1936

Les « chambres noires » (au pluriel) correspondent non seulement à l’univers normal de la photographe professionnelle que fut Edith, mais aussi aux espaces secrets de cette guerre de l’ombre. Et aux zones qui restent, au moins provisoirement, obscures de la biographie d’Edith. Faut-il compter, pour les éclairer, sur la découverte de documents qui dormiraient encore dans les archives secrètes de l’un ou l’autre pays ?

On a souvent dans sa famille un parent qui a mené une vie « romanesque » … Quand la réalité dépasse la fiction, le romancier n’a pas à chercher bien loin son personnage ! Peter Stephan Jungk convoque aussi bien les documents que les derniers témoins, mais les pistes sont souvent brouillées ou aboutissent à des impasses. Quand l’information se dérobe, il tente dès le début du roman d’invoquer l’ombre de celle qu’il a à peine connue afin d’obtenir des renseignements de première main, mais en vain : « De mon côté, je tentai de rejoindre Edith dans un autre monde, celui des rêves, espérant ainsi apprendre à mieux la connaître, et lui poser toutes les questions que je souhaitais. Mais elle n’apparut dans aucune de mes visions nocturnes. Elle demeurait une énigme. Ce que je voulais, c’était découvrir ses secrets, les lui arracher. Je n’avais d’autre choix que de me lancer, d’abord avec hésitation, puis de façon plus acharnée, dans l’investigation de son histoire. » Derrière ce trait d’humour s’exprime clairement la volonté de l’auteur d’échapper à une certaine mode de parler de soi et de sa famille sous forme d’une autofiction ou d’une biographie plus ou moins fausse ou déguisée, dans laquelle les blancs laissés par les sources historiques avérées sont complétés par la création littéraire. Mais est-ce possible dans le cas présent ?

Edith était une cousine de la mère de Peter Stephan Jungk. Mais qui était vraiment cette parente qu’il a à peine connue, et comment arracher à l’oubli celle qui fut apparemment en Angleterre une remarquable pourvoyeuse d’espions pour Staline ? Et non des moindres, puisque leur « travail » n’est pas étranger à l’accession de l’Union Soviétique au rang de puissance nucléaire. Pourquoi cet oubli ? Kim Philby – les moins jeunes de nos lecteurs s’en souviennent probablement – fit la une des journaux dans les années 1960, mais celle qui est censée l’avoir recruté (et par ricochet ceux qui sont restés dans l’histoire de la guerre secrète sous le nom des « cinq de Cambridge ») est demeurée dans l’ombre. Les femmes seraient-elles victimes de discrimination dans le monde des espions comme ailleurs ? Il suffit de regarder l’autoportrait qui figure sur la jaquette du livre pour ressentir tout le mystère qui habite cette femme, sérieuse, profonde, mélancolique, songeuse et belle tout à la fois. Parlant des photos réalisées par Edith, Peter Stephan Jungk écrit : « Tout est dur. Tout est grave. Elle tire le monde derrière elle, comme Mère Courage traîne sa carriole à travers le pays. » Celle dont le patronyme marital « Tudor » renvoie pour partie, comme par un malicieux hasard, à l’histoire des rois d’Angleterre, tandis que son autre partie « Hart » signifie « dur » en allemand, se posait-elle déjà la question que lui pose d’entrée de jeu son parent devenu son biographe : « Cela en valait-il la peine ? »

Peter Stephan Jungk, La chambre noire d’Edith Tudor-Hart, Jacqueline Chambon

Kim Philby en 1955

« Dans la famille, personne n’était au courant » : quoi de plus normal, sans doute, pour une espionne … Quant aux recherches que Peter Stephan Jungk a menées jusqu’à Moscou, elles trouvent pour l’instant leurs limites puisque, selon un responsable des Archives autrichiennes, aujourd’hui encore, « les Russes n’aiment absolument pas qu’on fouille dans leurs secrets ». De plus, être le fils de Robert Jungk (qui avait, semble-t-il, lui-même travaillé pour les services occidentaux pendant la guerre contre l’Allemagne hitlérienne avant de militer contre l’armement nucléaire) ne contribue guère à ouvrir les portes … Bref, la quête d’informations n’est pas simple, même si l’auteur a d’ores et déjà fait de belles découvertes grâce aux archives britanniques et aux témoignages directs. Ce qui est sûr, c’est que celle qui s’appelle encore Edith Suschitzky a été repérée très tôt par les services de renseignement soviétiques, et que, dès son arrivée en Angleterre, sous la couverture du métier de photographe, elle a été « l’un des dix chasseurs de têtes les plus importants recrutés par le KGB », selon un article du London Daily Express publié après la chute de l’URSS et cité par l’auteur. À son palmarès figure évidemment en place d’honneur Kim Philby, l’agent double que les Britanniques ne démasquèrent qu’après sa fuite à l’Est en 1962. Edith est d’ailleurs selon toute vraisemblance l’auteure du célèbre cliché qui représente Philby la pipe à la bouche, même si elle en a détruit le négatif (comme beaucoup d’autres, alors que les agents du M15 britannique la traquaient et multipliaient les perquisitions).

La vie d’Edith, qui s’est achevée en 1973, fut donc tout sauf un long fleuve tranquille ! Elle l’amena à lire très tôt Wilhelm Reich, à connaître Maria Montessori, Anna Freud, et bien d’autres gloires de l’époque. Entre Alexander Tudor-Hart (qui l’épousa, partit combattre en Espagne et ne s’occupa guère d’elle par la suite), et Arnold Deutsch (agent soviétique qui fut son amant et son mentor politique, mort en 1942), elle n’eut guère de chance avec les hommes qu’elle rencontra. Mère d’un fils lourdement handicapé psychiquement qu’elle essaya d’aider au mieux toute sa vie malgré son manque de moyens financiers, harcelée par le MI5, elle passa son temps à chercher travail et logement – car ses activités occultes ne rapportèrent jamais d’argent à la militante convaincue qu’elle resta contre vents et marées. Contrainte par les services britanniques à abandonner son métier de photographe (qu’elle avait appris à Dessau, à l’école de Gropius, et qui lui vaut toujours une certaine reconnaissance), elle survécut en exerçant différentes activités, jusqu’à retrouver une relative stabilité avec un petit commerce d’antiquités. Elle mourut très isolée, et apparemment sans que le KGB lui ait, depuis de longues années, confié d’autres missions.

Peter Stephan Jungk, La chambre noire d’Edith Tudor-Hart, Jacqueline Chambon

Moving and Growing (1951) © Edith Tudor-Hart

En nous plongeant au cœur des événements tragiques du siècle dernier, l’ambition de Peter Stephan Jungk ne se limite probablement pas à retracer une existence purement individuelle : dans l’ombre d’Edith, qui sut dissimuler ses activités rocambolesques derrière des apparences banales, se dessine une communauté de destin partagée par nombre de militants forgés à la lutte dans les années Trente. Au nom de la guerre menée contre le nazisme et ses premiers succès militaires, sa fureur meurtrière, raciste, ses ambitions hégémoniques, l’idéologie internationaliste communiste leur semblait souvent le seul recours, l’Union Soviétique ne devait disparaître à aucun prix. Leur engagement était total, ils n’en attendaient aucune récompense, et beaucoup furent sacrifiés. On se demande bien sûr après coup jusqu’où on pouvait pousser l’aveuglement. Très loin, semble-t-il, mais plus que de juger, il s’agit ici de comprendre et d’écrire l’Histoire.

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