Raconter une histoire

Il est très difficile et à peu près vain d’essayer de cerner le genre du roman, on le sait, tant depuis ses débuts en vers et en prose à l’époque hellénistique et sans doute bien avant (l’Odyssée est un roman) on y a fait entrer d’éléments hétéroclites : poésie théâtre, essai, discours social ou politique, réflexion morale, en fait n’importe quoi.


Drago Jančar, Six mois dans la vie de Ciril. Trad. du slovène par Andrée Lück-Gaye. Phébus, 320 p., 23 €


Il vaut mieux peut-être chercher le quelque chose en l’absence de quoi le lecteur finit par penser : « ceci n’est pas un roman ». Or, tout compte fait, il me semble bien qu’on peut tout enlever à un texte long sans lui retirer la substance romanesque : le réalisme, l’intrigue, les personnages, le contrepoint d’une société et d’un monde donné, la vraisemblance, le sérieux, évidemment la linéarité de la construction, la cohérence, évidemment la moralité et le souci des bonnes mœurs, la clarté du dessin, bien sûr certaine logique narrative. Tout, absolument tout, sauf une histoire.

Le roman raconte une histoire, celle d’Ulysse ou de Tristan, de Tristram Shandy avant de naître, de deux cloportes comme Bouvard et Pécuchet, de Lol V. Stein, de Bardamu, d’un voyageur de commerce qui vend des montres, d’un nommé Finnegan qui rêve.

Or, dans tout ce qu’on appelle aujourd’hui encore abusivement roman, souvent se substitue à l’histoire racontée, au moins en France, soit le récit de vie plus ou moins brut de décoffrage d’un auteur occupé à régler ses comptes avec de petites histoires constituant la trame de sa propre existence et en aucun cas une histoire qui lui serait un tant soit peu extérieure et s’ancrerait en imaginaire plutôt qu’en décalcomanie ; soit, dans le meilleur des cas, le ressassement d’un malaise existentiel devant un quotidien peu satisfaisant que critique véhémentement la voix unique d’un narrateur assimilable à l’auteur.

Au moins en France… Ce qui veut dire qu’ailleurs il n’en est pas toujours ainsi, qu’on ne privilégie pas la confession projetée sur papier en écriture blanche, qu’on continue bon an mal an à produire des histoires, bref qu’on écrit toujours du roman, éventuellement du bon roman centré autour d’une bonne histoire bien structurée, compréhensible et pas pour autant mal écrite.

Un exemple parfait de ce genre devenu rare, impeccablement manié par un auteur qui veut seulement raconter une histoire et sait où il va, l’amateur d’histoires en trouvera un dans le dernier roman de l’écrivain slovène Drago Jančar, traduit en un français excellent par Andrée Lück-Gaye : Six mois dans la vie de Ciril.

Drago Jančar, Six mois dans la vie de Ciril, Phébus

Un jeune homme sans qualités est ramassé à Vienne où il joue du violon dans la rue par un compatriote jovial qui le ramène à Ljubljana, capitale charmante de la Slovénie, ville bijou construite autour de la sinueuse rivière la Ljubljanica, qui y serpente entre des quais fleuris.

Ce sauvetage se révélera un piège. Le bon samaritain est un promoteur immobilier qui travaille avec de l’argent sale transitant par la Bulgarie dans des conditions louches. Il se dispute sans cesse avec son épouse, qui aurait voulu être cantatrice et s’est bêtement sacrifiée pour lui. Leur fille tente de mettre le grappin sur le jeune homme qui loge dans la famille où le promoteur lui a fait une place, mais Ciril ne parvient pas à aimer la demoiselle dont il a un peu peur, comme il a peur des autres membres de cette étrange maisonnée composée de caractériels et pelotonnée sur ses secrets.

Ou plutôt n’est-ce pas lui, velléitaire et immature, qui se montre incapable de décider une fois pour toutes de sa vocation ? La femme dépressive et alcoolique de son hôte, presque pour lui un second père, le pousse à rompre avec son mari, à renoncer à l’avenir de brasseur d’affaires que celui-ci lui fait miroiter. La fille lui propose une liaison durable, un exil amoureux très loin de la Slovénie et des magouilles de son père. En somme, le sort serait à Ciril de tous côtés favorable, tout le monde l’aime et veut son bonheur, mais il se sent enchaîné par ces gens qui veulent guider ses choix de vie et profitent de sa disponibilité, de son inexpérience.

Surtout, la volonté manque à Ciril, une volonté de se dépêtrer du présent, de refuser les facilités matérielles, de rejoindre vraiment une amie d’université qu’il a quittée naguère pour se rendre à Vienne et devenir un grand artiste, une volonté de s’affranchir enfin de sa petite patrie exiguë des Balkans, d’aller retrouver en Autriche le groupe de musiciens désargentés qui joue dans une cave des morceaux du folklore klezmer.

Cette incertitude permanente dans laquelle Ciril se débat, cette aboulie, ce marasme, il les voit et les vit comme s’il y était d’une certaine façon étranger Un curieux cas, quasi clinique, de garçon d’aujourd’hui, attachant, plein d’un humour détaché, d’une lucidité mutique et à éclipses. Son aventure finira mal, une aventure à peine intériorisée qui, sur fond d’affairisme peu ragoûtant et de compromissions successives endossées par étapes, pourrait être traitée en polar psychologique.

Mais le livre, jamais démonstratif, demeure trop complexe pour susciter une lecture aussi rassurante. Complexité des personnages, dont on se demande à chaque instant : « Sont-ils bons ? sont-ils méchants ? » Complexité de l’environnement économique et social : ce pays slovène isolé par sa langue et la spécificité de sa culture, l’une et l’autre préservées du fait d’une exceptionnelle unité ethnique (95 % des habitants de la Slovénie sont slovènes « de souche », bien que coincés entre Autriche, Italie, Croatie et Hongrie), cette entité minuscule de moins de trois millions d’habitants est peut-être au fond le sujet principal du texte.

Drago Jančar, Six mois dans la vie de Ciril, Phébus

Drago Jančar © Héloïse Jouanard

Même si la critique sociale et politique du premier fragment de l’ex-Yougoslavie à avoir adhéré à l’Europe, évité ainsi les luttes fratricides, choisi l’euro dans l’euphorie de rejoindre au plus vite le capitalisme mondialisé, ne se lit qu’en filigrane chez Jančar – l’auteur est bien trop malin pour risquer la pesanteur du « roman engagé » –, une révulsion à l’égard de la loi du marché y est implicite. Cette profondeur satirique, qui n’envahit pas tout, permet toutefois au lecteur de replonger l’échec individuel du héros dans un contexte plus vaste. Ciril est coupable de ne pas sacrifier son confort immédiat à des ambitions plus hautes, mais il n’est pas le seul parmi ses anciens condisciples à avoir succombé à une absence d’idéal qui semble bien constituer la caractéristique d’une génération, et pas seulement en Slovénie.

L’histoire brillamment racontée possède donc aussi une dimension morale cachée. Celle-ci se découvre nettement à la fin, à l’occasion de l’accident de voiture où périt un jeune homme dépourvu du courage qui lui aurait permis de rompre les liens peu honorables l’attachant à sa famille d’adoption et de rejoindre les joyeux et libres musiciens de Vienne. Cet accident, qui s’apparente à un suicide, est pourtant l’unique faiblesse du livre. Est-ce une facilité, l’auteur ne voyant guère comment trouver une issue plausible à la dérive de son héros vers la nullité des destinées communes ? Ou bien a-t-il opté pour une fin un peu trop moraliste précisément, et édifiante, comme s’il fallait à tout prix que le manque de vertu d’un petit gars prometteur qui se révèle quelconque fût sanctionnée ?

Là, et là seulement, le narrateur paraît montrer le bout de l’oreille d’un prédicateur. On l’aurait souhaité impassible ou goguenard afin que l’ambiguïté essentiellement romanesque de son histoire fût préservée. Mais la légère déception du lecteur constitue bien une preuve supplémentaire que l’ensemble de l’affaire ne l’a pas laissé indifférent. Et ça, ça n’est pas tous les jours, n’est-ce pas ?

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