Marché de la poésie (1) : pour faire son marché

Un dossier en trois volets à l’occasion du 34e Marché de la poésie. Pour ce premier épisode, un entretien avec Jean-Michel Maulpoix, poète, professeur et directeur du Nouveau Recueil et un inédit de Patrice Delbourg.

Attaqué par une « horreur » spéculative ne supportant pas qu’un seul un euro puisse lui échapper, le champ poétique est au bord de la dislocation. En trois années, la plupart de ses institutions ont été réduites à presque rien par des suppressions budgétaires que contient pour quelques temps encore la nécessité de sauver les apparences de la pluralité. Certes, il y a toujours un Centre National, une Maison de, une médiathèque…, mais désormais privés des moyens nécessaires à la menée d’une politique conséquente. Les responsables des associations qui survivent aux coupes n’ont pas d’autre solution que de devenir des gestionnaires de crise. De « faire des choix », de supprimer la main sur le cœur, de licencier.

Le libéralisme sait s’y prendre à l’avance. Il transforme le cadre législatif et provoque les faux débats (médiatiques ou internes) avant d’avancer à visage découvert. Comme les dérégulations fiscales et les refontes administratives sont loin d’être achevées, que les luttes de pouvoir au sein du monde poétique sont toujours prêtes à les relayer, on peut être certain que la situation va empirer. Il faut au moins déconstruire organisme après organisme, action après action, idée après idée, ce qui a été mis en place depuis trente ans.

Dans ce contexte, le Marché de la Poésie a une importance particulière. Les achats de livres, les abonnements souscrits risquent d’être déterminants pour la survie à court terme de nombre de ces « petits éditeurs » que l’on ferait mieux d’appeler des « petits diffuseurs ». Les poètes qui ne pensent qu’à faire lire leurs manuscrits, les amateurs qui aiment tant la Poésie qu’ils se contentent de relire Hugo et Baudelaire devraient y songer. Même si, quoi qu’il arrive, on continuera bien sûr d’écrire des poèmes. Pour le cloud.

Entretien avec Jean-Michel Maulpoix

Dans La poésie a mauvais genre qui vient de sortir chez Corti, Jean-Michel Maulpoix continue le travail incessant de questionnement de la chose poétique amorcé en 1978 par la publication de Locturnes aux éditions Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau. Il nous a semblé judicieux de l’arrêter avec quelques questions, le temps de jeter un œil dans le rétroviseur.

Jean-Michel Maulpoix par Louis Tartarin

Jean-Michel Maulpoix par Louis Tartarin

Depuis le milieu des années 80, tu défends l’idée d’un « lyrisme critique ». Livre après livre tu as enrichi cette notion. Peux-tu résumer ici ta pensée ?

L’idée est simple, mais il convient de la répéter, tant il s’attache d’illusions ou de complaisances à la perception de la poésie : l’écriture poétique constitue un travail critique sur la langue et non pas un simple jeu verbal ou une effusion de sentiments ! Et si nourrie d’affects, de sensations, de négativité ou de révolte soit-elle, la poésie vise une certaine forme d’objectivité. Loin de s’opposer à cela, le lyrisme, paradoxalement, y contribue car il est cet élan qui dynamise l’écriture, assure sa mobilité, sa motricité, son enfièvrement, tout en la conduisant à se retourner sur ou contre elle-même. Le lyrisme est pour le poète un risque, qu’il prend ou qu’il ne prend pas, mais vis-à-vis duquel il est nécessairement conduit à se situer.

Dans ton dernier essai, tu intègres à tes conceptions deux œuvres qui jusque-là pouvaient paraître éloignées de toi : celle du Éluard de Capitale de la douleur et celle, dans sa totalité, de Celan. Qu’est-ce qui a rendu cela possible ?

J’aime ces grands écarts, ces tensions extrêmes, ces incompatibilités apparentes. Dans les deux cas, ce qui m’intéresse, c’est le sort du subjectif : que devient-il, de quels traitements particuliers est-il l’objet, quel « reste chantable » (pour reprendre une formule de Celan) donne-t-il à entendre ? Où et comment la parole poétique s’établit-elle ? Cela reste une grande question : la poésie amoureuse d’Éluard, dans sa version « originale » serais-je tenté de dire, me la pose, comme me la pose d’autre manière l’œuvre menacée d’aphasie de Celan… Quand je travaille sur la poésie, je suis loin de cantonner mes lectures à la seule famille lyrique et je trouve aussi bien mon compte dans l’œuvre d’Emmanuel Hocquard ou de Dominique Fourcade que dans celle de Rilke ou de Michel Deguy !

À te lire, on voit que tu distingues au moins deux modes d’écriture : le mineur et le majeur…

Sans doute… Comme il y a une tonalité majeure du côté de Rimbaud et une tonalité mineure du côté de Verlaine… La poésie m’importe aussi bien par sa variété acoustique que par sa plasticité formelle : les textes monocordes, monotones ne rendent pas la langue aussi vivante que ceux où l’on perçoit une stimulante variété de régimes – comme on dirait cela du moteur d’une voiture qui tourne à plus ou moins grande vitesse ! Il me semble également important de distinguer entre hautes voix (Saint-John Perse, René Char…) et voix basses (Philippe Jaccottet, Antoine Emaz)… Les confronter n’est pas dépourvu d’intérêt !

 Tes poèmes, tes interventions théoriques ont fait que tu es très vite apparu comme un porte-drapeau pour certains et comme un ennemi pour d’autres. Comment as-tu vécu ce clivage ?

Je ne suis chef d’aucun parti, aucune troupe ne me suit, et si j’ai des « ennemis » ce sont surtout des poètes ou des critiques vindicatifs que je ne cherche pas à combattre. Je compte des amis dans ce que l’on a pu appeler la famille « littéraliste » (Royet-Journoud et Fourcade, par exemple) : le clivage ne passe pas par les choix d’écriture, si exclusifs soient-ils parfois, mais plutôt par ces petites jalousies mesquines et ces brutalités médiocres dont les poètes ont depuis toujours le secret ! Dans l’ensemble, mes livres se vendent : ce n’est pas apprécié ! Par ailleurs, je suis à la fois écrivain et universitaire : là passe un clivage qui me vaut d’autres inimitiés…

En 2016 les tensions se sont apaisées. Mais, curieusement, cette « paix » n’a-t-elle pas eu pour rançon une dissolution de la vie poétique ?

Je crois que la « dissolution » de la vie poétique ne résulte pas de cette apparente « paix » idéologique, mais d’un déplacement des lieux et des modes d’expression, aussi bien que d’un affaiblissement généralisé de la littérature. Observons par exemple le retrait, la fatigue, l’usure des revues qui étaient naguère des lieux où la poésie s’affirmait, observons la démission complète des médias, le renoncement fatal de beaucoup d’éditeurs… A la place, que voit-on ? Des blogs où trop souvent règne le narcissisme et où prévalent les publications hors-contrôle : pas de comité de lecture, pas de dialogue, pas de retour critique, mais de l’affichage et de l’affect… Une forme d’inculture l’emporte, conjuguée à un étourdissant bavardage, qui asphyxie notre rapport à la langue !

Un inédit : « En terrasse » de Patrice Delbourg

Romancier, journaliste, homme de radio mais poète avant tout, Delbourg est celui qui incarne le mieux la dimension de l’artiste- dandy illustrée par Baudelaire. Un rien détaché, haut en culture, se tenant volontiers entre regard amusé et détresse, il nous fait signe de temps à autre. Profitant de la publication aux éditions du Castor Astral de Solitudes en terrasse, un recueil « de complaintes des rues et des crus », nous lui avons demandé un inédit pouvant se savourer quelque part dans un des cafés qui environnent Saint-Sulpice.

Patrice Delbourg par Louis Tartarin

Patrice Delbourg par Louis Tartarin

tête renversée il lampait à pleins poumons
cette liqueur d’étoiles recueillie dans les alambics
au loin les batteries des shrapnels battaient le tempo
actionnées par les légions de doryphores
délivrant leur mitraille sur les vareuses bleu horizon
dans le boyau de la tranchée le poète sentinelle
se déplaçait comme le fou sur l’échiquier
selon une diagonale de calligrammes en cascades
se sentait dans la peau du mohican de fenimore cooper
son cœur bougeait telle une bigorne
guillaume apollinaire rêvait à cette brasserie borgne
du nom de marizibill
trois réverbères allumés là-bas la patronne poitrinaire
vieux bougnat éventré par les averses d’obus de 75
dans les feux des bivouacs
on n’était pas à la closerie ni même chez baty
-inutile de préciser que l’auteur d’alcools
n’y buvait pas naguère que de la grenadine
et tandis que les chevaux de frise montaient à l’assaut
le pioupiou tentait de saisir quelques opus de référence
on aurait dit que le vent chuchotait des phrases latines
son glorieux mal de tête présageait déjà
ce front légendaire mutilé ceint d’un cabochon de cuir
et son calice de vin trembleur réduit en miettes
dans les brisures de l’aurore en champagne pouilleuse


Image à la une : © Sophie Patry

À la Une du n° 11

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