Lié à un voyage en Chine où venait d’être redécouvert le temple dans lequel Saint-John Perse affirme avoir composé Anabase, le livre d’André Velter a des allures de légende.
André Velter, Loin de nos bases. Gallimard, 88 p., 11,50 €

André Velter © S. Nauleau
Empruntant la structure du texte du poète, saluant au passage l’épopée des 10.000 mercenaires de Cyrus écrite par Xénophon, il donne la parole à un peuple nomade voué à des expéditions sans but autre que de défier l’infini, un peuple qui, en dépit de mœurs parfois peu civilisées, est un ressourcement possible pour notre humanité.
Comme cela monte encore à la tête, sans ferment de repentance ! Ne sont bannis que l’ennui, l’indifférence, les parenthèses fourbues. Le gant jeté dans les quatre directions est à relever en rafale et volonté hasardeuse : au nord magnétique qui contre et résiste, au sud insolé qui blesse et cautérise, à l’ouest véridique qui invente et navigue, à l’est primordial qui aiguise l’épée de Manjushri et l’œil du Garuda.
Emporté de la première à la dernière syllabe par une énergie constante, Loin de nos bases gagne très vite ses lecteurs. Ceux qui pensent que le rythme est la qualité première du poème. Ceux, pour qui un intellectuel se doit de combattre les entropies. Ceux qui savent combien nous avons besoin d’éphémère, de gratuité, de dépassement des limites. Nourris par une connaissance très concrètes des déserts et des pistes de « l’empire du milieu », ces treize chants encadrés de deux chansons avancent amplement, un bonheur d’expression après l’autre, comme on marche d’étape en étape L’écriture double, triple, quadruple les propositions, puis arrête la cadence d’une affirmation définitive… à moins qu’à l’inverse elle se contente d’une formule sibylline.
Ma foi, je suis sans foi ni peur, obnubilé par ce qui s’appelle uniment la grandeur, la splendeur, le destin samouraï, le destin torero, le destin magicien. Oui, j’exècre les sermons et les pleurs, et m’en remets à la beauté ! Oui, je vais en ces terrains découverts qui ne gardent guère d’empreinte ni de trace ! Juste l’écho d’une chevauchée, dans l’embuscade du soir, entre Thiksé et Choglamsar.
Et je m’identifie à la dernière minute, déjouant les sentences, les supplices.

Ma chanson tourne de loin en loin, elle change de lexique et de lèvres, on la reconnaît au refrain. Joyeuse sur fond de tragédie, c’est bien ainsi qu’elle défie ses incartades, ses avalanches, c’est bien ainsi qu’elle se détourne de la guimauve, des charités, de la bienveillance sans éveil.
Par latitude et longitude, il n’est aucun législateur, aucun prédicateur, aucun médecin légiste qui puisse m’interdire d’aimer, de vivre et de mourir à mes risques et périls.
Allégresse à tous crins, I presume ?
Allégresse, à toute fin utile !
