Eric Blair, alias George Orwell

Un Orwell à hauteur d’homme, avec ses forces – son exigence de justice, son ardente obligation de solidarité avec les opprimés de tout poil – et ses faiblesses – virilisme, androcentrisme, homophobie. De quoi écorner, sans rien du monde la brouiller, l’image du « modelle commun et humain » (Montaigne), d’emblée convoquée par Philippe Jaworski, responsable d’une édition qui, elle aussi, est un modèle du genre. Cette très cohérente Pléiade fera date, à n’en pas douter, entre autres parce que, pour la toute première fois, le signifiant maître qu’est Big Brother est traduit : place, enfin, au « Grand Frère ».


George Orwell, Œuvres. Trad. de l’anglais par Véronique Béghain, Marc Chénetier, Philippe Jaworski et Patrice Repusseau. Édition de Philippe Jaworski avec la collaboration de Véronique Béghain, Marc Chénetier et Patrice Repusseau. Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1 664 p., 66 € jusqu’au 31 mars 2021


On le sait peu en France, mais George Orwell n’est qu’un nom de plume – un nom de guerre plutôt. Le véritable patronyme de l’écrivain était Eric Blair, et c’est lors de la parution de Dans la dèche à Paris et à Londres (1933) qu’il franchit le pas : son nouveau prénom sera celui du saint patron de l’Angleterre, excusez du peu, et il portera le nom d’une rivière coulant tout près de la demeure de ses parents, dans le Suffolk, un signifiant dont il aimait la « rondeur » tout anglaise.

Orwell en Pléiade : Eric Blair, alias George Orwell

George Orwell

Rien de melliflue, pourtant, dans le propos. Tranchante, impérieuse, férocement partiale à l’occasion, quoique continûment cristalline, telle est sa prose. Plongeant ses racines, donc sa radicalité, loin dans l’imaginaire du dissent, du non-conformisme protestataire tel qu’il naît puis s’amplifie au long des XVIe et XVIIe siècles anglais, Orwell perpétue une tradition hérétique, refusant « de faire insulte à sa propre conscience » et n’ayant pas peur de dire leurs quatre vérités aux puissances d’« empêchement ». Tradition que l’éditeur, dans la Pléiade déjà, de Herman Melville, Philip Roth, Francis Scott Fitzgerald et Jack London, connaît intimement, dans la mesure où, de la Vieille à la Nouvelle-Angleterre, elle n’a fait que se déplacer d’est en ouest, sans que change sa nature profonde. Autre veine, anglo-américaine toujours : l’exploration des marges urbaines et de leur « imaginaire social », ainsi que le dirait le regretté Dominique Kalifa. D’où les nombreuses passerelles, reliant l’« Abîme » de Jack London à la « Dèche » de George Orwell, et qui nous font entrer dans le secret de la fabrique d’une écriture commune, celle du « terrain ».

Il revient à Véronique Béghain, autre américaniste, de lever un lièvre : les deux récits dont elle a la charge et dont elle assure la traduction, Dans la dèche et Wigan Pier. Au bout du chemin, font apparaître, au terme d’une analyse serrée, combien la volonté de se tenir aux côtés des classes populaires et laborieuses a pu conduire Orwell à survaloriser une forme de virilité ouvriériste, à craindre, aussi, pour le « pénis et la démoralisation de l’Occident », pour le dire avec les mots de la passionnante enquête menée en leur temps par Jean-Paul Aron et Roger Kempf. Faire œuvre d’homme – l’expression est de Marc Aurèle – ne va pas sans rejets, phobies et aveuglements, par exemple aux souffrances des vulnérables au féminin. Ces critiques, notamment féministes, il importait de les entendre et, en ne le ménageant en rien, cette édition en tout point scrupuleuse n’en sert que mieux la cause de l’écrivain. À l’inverse, le précieux témoignage personnel que signe son ami George Woodcock, sous le titre Orwell à sa guise. La vie et l’œuvre d’un esprit libre (Lux), qui commence par le dépeindre sous les traits d’un Don Quichotte, n’échappe pas tout à fait à la loi du genre hagiographique.

Orwell en Pléiade : Eric Blair, alias George Orwell

Ce volume est traversé par trois lignes directrices, un geste, un principe et un paradoxe, au service d’une rigueur, d’une honnêteté de bout en bout exemplaires. Le geste consiste à verser l’artiste résolument du côté des victimes, de l’homme ordinaire (common man) et de sa dignité (decency), qu’il ait le visage de Winston Smith ou de John Flory (l’expatrié d’En Birmanie). C’est l’homme quelconque, universel, non le prolétaire, qui est le héros orwellien par excellence, soutient Philippe Jaworski. Et pan sur plus d’un bec… Le paradoxe qui en découle, c’est que jamais commentateur avant lui se sera aussi peu intéressé à Big Brother, aura fait si peu de cas de la société de surveillance qu’il symbolise à tout jamais. Pis, la technologie qui la rend possible se voit ici traitée de bidouillage indigent, dérisoire, faible pour tout dire. Et ce, alors que pour la première fois dans l’histoire de la traduction en français de 1984, Big Brother n’est plus : Big Brother est ici remplacé par « Grand Frère ». À peine traduit, voilà son spectre déjà éclipsé !

Faut-il s’en réjouir ? Oui, dans l’absolu, même si subsiste l’ombre d’un doute quant à la forme. Sous le premier septennat de François Mitterrand, on se souvient que les « grands frères » travaillaient, dans les cités et les quartiers, à rétablir une forme de fraternité, en faisant œuvre utile de médiation, voire d’intégration. On imagine assez mal, même à travers le prisme de l’ironie, le dictateur à la tête de l’Océania dans ce rôle-là. Reste le principe, auquel on souscrira sans réserve. Traduire, c’est tout traduire, avec la transparence de la vitre, d’autant plus que 1984 – c’est l’une des convictions les plus fortes de Philippe Jaworski – impose la question du traduire au cœur du dispositif. Avec sa démesure, ses barbarismes, sa laideur monstrueuse, cette nouvelle version du « néoparle » orwellien (anciennement la « novlangue ») procède d’une compréhension en profondeur du mal qui gangrène la langue, qu’elle soit anglaise, allemande ou française.

Orwell en Pléiade : Eric Blair, alias George Orwell

Un autre Orwell était-il possible ? Peut-être, mais on le dit sans grande conviction, tant la lumière répandue sur notre présent par cette lecture de ce classique « imparfait » est vive. Pour cela, il aurait fallu mobiliser le patriotisme de l’écrivain ; dans une série de courts textes écrits en 1941, alors qu’un déluge de bombes allemandes s’abat sur Londres, sa plume caustique fait mouche : « Une lady en Rolls Royce est plus nuisible au moral des troupes et du pays qu’un escadron de bombardiers de Goering ». Et puis il y a la perspective de la « révolution anglaise », dans laquelle l’intellectuel de gauche continue de croire : « Nous devons ajouter quelque chose à notre héritage ou le perdre ; nous devons grandir ou devenir tout petit, aller de l’avant ou reculer. Je crois en l’Angleterre, je crois que nous irons de l’avant. » Mais c’eût été encourir le reproche de chauvinisme.

Ou davantage solliciter la veine romanesque d’Orwell. Non, il ne fut pas toujours ce romancier « malhabile » sous les traits duquel il se dépeignait à loisir, avec un sens très consommé de la self deprecation (auto-dépréciation) poussée jusqu’au masochisme. On peut se montrer plus indulgent que Philippe Jaworski, dont l’appréciation portée sur le corpus romanesque, en dehors bien sûr des textes de fiction ici retenus, tient du réquisitoire. Un peu d’air frais (1939), par exemple, ne mérite pas forcément la charge sévère dont il fait ici l’objet ; le roman a ses fans, et son premier mérite est d’apporter, justement, une bouffée d’oxygène, un appel d’air, dans la grisaille étouffante de ces années d’avant-guerre, en proie aux querelles idéologiques sans merci, aux injonctions contradictoires sommant de prendre position pour un camp ou pour l’autre. En des accents quasi lawrenciens, ressuscite, le temps d’une brève escapade, assurément sentimentale et régressive, un paysage d’enfance, quand la ville – la banlieue, spectre encore plus hideux – n’avait pas encore dévoré la campagne. A-t-on du reste noté l’étrange ressemblance physique entre Orwell et D.H. Lawrence, deux écrivains emportés au même âge, mais à vingt ans de distance, par la même maladie (la tuberculose) ? Une mine pareillement sombre, une maigreur d’ascète, des yeux brûlants de fièvre, un semblable air de cadavre ambulant, de stylite sur sa colonne, tous deux dévorés, en définitive, par le démon de l’écriture, cet instinct « qui pousse le nourrisson à brailler pour qu’on s’occupe de lui ».

Orwell en Pléiade : Eric Blair, alias George Orwell

À ce titre, on a longtemps voulu voir en Orwell la figure d’un saint, presque d’un martyr, en tout cas d’un prophète, dans la lignée d’un William Blake marchant dans les rues de Londres, et imprimant chez ses contemporains des « marques de tourment et d’affliction ». C’est la pente suivie par une certaine critique britannique, qui se plaît à retracer la filiation vétéro-testamentaire dans les écrits d’Orwell. Portrait d’Orwell en Daniel dans la fosse aux lions :

Ose agir comme Daniel,

Ose te dresser seul,

Ose ne rien céder

Ose le faire savoir.

Résolument laïque, l’Orwell de Philippe Jaworski ne mange pas de ce pain-là. L’essayiste incisif se nourrit de « vache enragée » (ancien titre français de Dans la dèche), invariablement présente au menu des damnés de la terre. Il s’incarne ici-bas, dans le monde qui est le nôtre, dans la suie et la crasse, mais aussi au plus vif et au plus près des sensations ; il prend racine dans l’observation, dans l’attention de chaque instant portée aux détails, aux « choses vues ». Il rejette la littérature qui trouverait, à l’instar d’un Henry Miller, refuge « Dans le ventre de la baleine ». Rien de douillet ni de confortable chez Orwell, pour qui écrire c’est s’empoigner, c’est s’exposer, et dont le « complexe » serait, à tout prendre, celui d’un anti-Jonas. Il se préoccupe de socialisme, de ses contenus réels, et non formels, mais sa ligne n’est jamais celle du parti – elle demeure, « contre vents et marées », dit George Woodcock, celle de l’écriture faite souverainement politique. Le pire cauchemar de ce franc-tireur impénitent ? Une botte de soldat qui écrase un visage d’homme ou de femme, sous toutes les latitudes. En vérité, ce soi-disant oiseau de malheur œuvrait pour le bien (Or-well) de ses semblables – de ses « Frères humains ».

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