Malaparte, pas si fasciste

La vision ordinaire du fascisme des années vingt est tellement caricaturale que l’on ne reconnaît pas pour tels ses avatars actuels. Un autre effet en est que l’on persiste à coller l’étiquette « fasciste » sur le personnage de Malaparte, comme s’il avait quoi que ce soit de commun avec l’antisémite Céline ou avec le sycophante Brasillach. Le Cahier de l’Herne qui lui est consacré rappelle au contraire sa clairvoyance politique.


Cahiers de L’Herne : Curzio Malaparte. L’Herne, 336 p., 33 €


Que le fascisme mussolinien des années vingt ait été violent et antidémocratique, c’est clair. Mais il ne l’était sans doute guère davantage que n’est la Turquie d’Erdogan ou que ne risque de devenir le Brésil de Bolsonaro. La droite française des années trente ne trouvait pas moins de vertus à Mussolini que celle d’aujourd’hui à la Hongrie de Viktor Orban. L’époque était marquée par une conjonction entre la hantise du communisme et la mémoire des massacres de la « Grande Guerre ». C’était, en Turquie, le temps de Mustapha Kemal, qui se référait aux jacobins français – sur les proclamations chauvines de qui nous passons un peu vite le chiffon de l’oubli. Il y avait aussi, pour l’Italie, l’inachèvement d’une unité vieille tout juste d’un demi-siècle ; le nationalisme n’avait alors pas le même sens pour elle que lorsqu’il s’agit de rejeter à la mer des réfugiés partis d’Afrique.

Que Malaparte ait eu tort de prendre sa carte du parti national fasciste en 1922, il nous est facile de le dire avec la lucidité de ceux qui regardent le temps passé avec le recul d’un siècle et voient clair dans la réalité de ce mouvement qui dut sa réussite politique à sa confusion intellectuelle, avant de sombrer dans l’ultracisme de Salo. En 1922, il y avait seulement quarante ans que Garibaldi était mort et c’est en imitant ce modèle que Malaparte combattit pour la France lors de la Première Guerre mondiale ; il avait 16 ans, il mentit sur son âge pour pouvoir s’engager dans une « légion garibaldienne ». Parmi les porteurs de Chemise noire lors de la marche sur Rome, un certain nombre ont pu croire mettre leurs pas dans ceux des légendaires « Chemises rouges », les combattants garibaldistes. Quant au mot « fasciste », loin d’être perçu comme réactionnaire, il rappelait alors les révoltes paysannes du xixe siècle sicilien.

Cahiers de L'Herne : Curzio Malaparte

Curzio Malaparte © L’Herne

Malaparte ne tarda pas à prendre conscience de son erreur de jugement et paya son antifascisme de longues années d’enfermement. À quoi avait-il cru en 1922 ? À la promesse d’une révolution qui construirait enfin cette Italie moderne et puissante dont la victoire sur les Autrichiens n’était que le prodrome. C’est animé de cet état d’esprit qu’il a combattu de l’intérieur le basculement réactionnaire du régime puis a mesuré la vacuité de la promesse révolutionnaire, et s’est mué en opposant. Il n’a pas attendu pour cela les lois raciales de 1938 : il rompt avec le parti national fasciste dès 1931. L’année est aussi celle de la publication de son Technique du coup d’État dans lequel Mussolini eut raison de se sentir visé. Hitler aussi était insulté, et l’on n’était pas encore en 1933.

Il n’y a pas eu, dans l’Italie mussolinienne, l’équivalent de l’exil massif à quoi l’antisémitisme nazi contraignit la quasi-totalité des intellectuels allemands de qualité. C’est pourquoi on ne peut pas faire de la même manière la part entre les gens estimables (ceux qui, Juifs ou non, ont dû s’exiler) et les gens compromis et méprisables qui sont restés. La plupart d’entre les Italiens que nous jugeons estimables sont restés, pas forcément sur le mode de l’exil intérieur. Ainsi d’auteurs aussi peu suspects de sympathies fascistes que Moravia ou Vittorini (dont Malaparte a publié les premiers textes). On oublie que plus d’un cinéaste du néoréalisme a commencé sa carrière bien avant les années cinquante ; on n’en veut pas à Rossellini d’avoir été ami de Vittorio Mussolini et d’avoir réalisé des films après 1938. Sans doute parce qu’il était le plus grand écrivain de l’époque, l’opprobre est concentré dans la personne de Malaparte, que l’on persiste à dire fasciste alors que ses livres sont parmi les plus violentes dénonciations de tout ce que nous pouvons détester dans le fascisme.

Il est vrai que c’est en tant que correspondant de guerre du Corriere della Sera qu’il aura été présent sur la plupart des fronts européens de la Seconde Guerre mondiale, qu’il l’était du côté italien, ce qui lui donna la possibilité de converser avec des officiers de la Wehrmacht. Mais les lecteurs de Kaputt et de La Peau savent aussi avec quelle vigueur il les a dénoncés : en les faisant parler, il en fait ressortir l’ignominie – comme d’ailleurs celle des Américains conquérant Naples.

Cahiers de L'Herne : Curzio Malaparte

Curzio Malaparte à Lipari © L’Herne

En juillet 1946, Maurice Nadeau publie dans Combat une recension de Kaputt. Le personnage de Malaparte « n’excite point tant [sa] sympathie que [sa] curiosité ». Il « l’imagine assez bien condottiere d’une Renaissance italienne qui eût perduré ». Et le fondateur de la Quinzaine littéraire ajoute : « Il lui manquait pour faire un bon fasciste la servilité, disposant en revanche de qualités indésirables : un certain sens de la grandeur virile qui abomine la jactance hystérique des dictateurs femelles, un goût certain pour la liberté, un respect foncier de l’homme ». Il conclut sa recension en souhaitant que soit « pris au sérieux le pieux souhait de Malaparte : Il faut que les temps nouveaux soient des temps de liberté et de respect pour tous ».

Découvrir ce texte de Maurice Nadeau, qui formule si justement ce que l’on aurait voulu dire, est une des satisfactions qu’apporte ce Cahier de l’Herne, riche certes d’abondants témoignages et évaluations comme toutes les livraisons de cette revue, mais plus encore de très nombreux petits textes de Malaparte lui-même, articles de presse difficiles à trouver ou lettres personnelles. Le condottiere était certes déjà familier au lecteur assidu de ses livres – ses romans, bien sûr, mais aussi son Journal d’un étranger à Paris ou ses livres politiques comme Technique du coup d’État, Le Bonhomme Lénine ou encore Muss et Le Grand Imbécile. Mais l’homme Malaparte est tellement présent derrière l’écrivain – il faudrait peut-être dire : devant – que son lecteur désire le connaître toujours un peu mieux, en être encore un peu mieux familier. Est aussi satisfaite la curiosité de voir comment furent reçus lors de leur parution des écrits au caractère ouvertement provocateur.

On peut grandement apprécier ce beau Cahier et néanmoins regretter la faiblesse de ses références. Beaucoup des contributeurs et des correspondants de Malaparte sont loin d’être encore connus de tous les lecteurs du XXIe siècle. Si l’on ne sait pas qui est tel auteur, ni ce que pouvait être telle revue disparue de longue date, il est difficile d’apprécier la portée de son propos, que celui-ci soit louangeur ou pas. Sans doute le problème peut-il se poser à propos de n’importe quel auteur mais il prend une acuité particulière s’agissant d’une époque et d’un personnage à propos de qui l’enjeu est justement d’y voir plus clair, sans se laisser abuser par des mots dont la coloration politique tend à nous échapper d’autant plus qu’elle nous paraît aller de soi.

Cahiers de L'Herne : Curzio Malaparte

Curzio Malaparte à Capri © Maurizio Serra

Ce souci fut d’ailleurs celui de Malaparte lui-même, qui reproche amèrement – ironiquement aussi, reconnaissons-le – aux Français qu’il rencontre après guerre de refuser de serrer la main à ce « fasciste » quand eux-mêmes n’ont pas levé le petit doigt contre le maréchalisme ni contre l’occupant. D’autres ont cru pouvoir poser aux résistants pour avoir fait voler des mouches dans quelque théâtre empli d’officiers vert-de-gris. L’horreur de ce que faisaient ces officiers et leurs affidés, c’est dans Kaputt qu’elle est décrite avec une précision qui la dénonce. Qui d’autre a dit – dès 1943 ! – à quel genre de collection se livraient les Oustachi croates ? Qui d’autre a évoqué cette nuit bucarestoise où l’on trucida sept mille Juifs dans un abattoir ? En chantant des cantiques, cela va de soi. Les descriptions de Malaparte sont horribles et très écrites, écœurantes parce que voulues telles – cette nausée-là, il était bon qu’un grand écrivain la provoquât sans attendre.

Un pseudonyme dit beaucoup sur celui qui a choisi d’être connu sous ce nom. Quand Kurt Suckert quitta le parti national fasciste, il eut conscience d’avoir mal commencé. Il voulut aussi dire son attachement à la France, négligeant le mépris dont celle-ci couvre sa « petite sœur latine ». Bonaparte avait bien commencé et mal fini ; Malaparte avait mal commencé mais il finirait bien. Nous pouvons lui faire ce crédit.

Marc Lebiez

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