Arnaud Miranda fait paraître dans une nouvelle collection, dirigée par la revue Le Grand Continent, un essai intitulé Les Lumières sombres qui trace un panorama de la néoréaction américaine. Le livre dresse un intéressant portrait de cette idéologie politique émergente, mais il ne va jamais au-delà de la seule question de l’histoire des idées.
Si la lecture est généralement décrite comme une activité solitaire, la critique consiste plutôt à s’inscrire dans une réflexion collective sur une œuvre. Dès lors, le geste critique ne peut pas faire l’économie des débats qui traversent le champ dans lequel sa lecture vient s’impliquer. Les choses se compliquent peut-être lorsque l’œuvre se retrouve au milieu de commentaires intenses.
En effet, le livre d’Arnaud Miranda inaugure une nouvelle collection de Gallimard, la « Bibliothèque de géopolitique », qui est dirigée par la revue Le Grand Continent. Or, plusieurs articles ont été récemment écrits, par Hugues Jallon, éditeur chez Divergences, et par Sylvain Bourmeau, directeur de rédaction chez AOC, qui se font fort de souligner des manquements dans le geste de publication propre au Grand Continent. On évoque, entre autres et pour le dire vite, des fautes dans la façon dont Le Grand Continent traduit et met en avant des textes théoriques d’extrême droite.
Glissons, donc, sur ce débat encore en cours, qui a atteint un certain niveau d’incandescence, sinon de mauvaise foi, et qui est quelque part satellite à l’objet qui nous occupe aujourd’hui. Avançons tout de même que ce premier livre constitue une amorce de positionnement du Grand Continent dans le champ éditorial.
Disons tout d’abord que l’ouvrage trouve ses prémices dans le dernier chapitre de la thèse en théorie politique d’Arnaud Miranda, Les pensées contemporaines de la décadence : un imaginaire antidémocratique ? Cette thèse, non publiée, portait, selon son résumé, sur « deux formes de l’imaginaire de la décadence : la thématisation réactionnaire (Spengler, Evola et Schmitt) et la reprise ‘’postmoderne’’ (Deleuze, Guattari et Derrida) ». L’ultime chapitre était consacré à l’accélérationnisme, et plus particulièrement à sa figure centrale, le philosophe britannique Nick Land.
L’objet final, Les Lumières sombres, est une introduction à un corpus néoréactionnaire américain, une agglomération théorique fréquemment abrégée NRx, ou appelée, selon ses aficionados, The Dark Enlightment. Cette production idéologique est passée au-dessus de la ligne de flottaison d’internet depuis que Nick Land s’y est intéressé, à partir de 2012, en l’auréolant de cette désignation romantique.
Venons-en au fait : Les Lumières sombres se caractérise par une prose fluide, très claire, et des développements limpides. Il commence par une cartographie des droites américaines bienvenue, et, comme on le fait parfois dans les thèses, prend le lecteur par la main. On n’a aucune difficulté à suivre les développements logiques de l’auteur, d’autant plus qu’il y en a au fond assez peu. Les Lumières sombres est un tableau descriptif de « la pensée néoréactionnaire » davantage qu’une analyse approfondie. On suit, au fil des pages, une galerie de portraits, un panorama théorique qui porte sur quelques figures centrales.

L’ouvrage permet de comprendre les concepts principaux forgés par ces « penseurs », même s’il est difficile d’user d’un tel terme pour désigner les producteurs d’une prose raciste et souvent spongieuse. Commençons par le formalisme théorisé par Curtis Yarvin, qui officie sous le nom de Mencius Moldbug : une doctrine qui désire rompre avec toute volonté politique normative et de transformation sociale. Dès lors, il ne s’agirait plus que d’entériner les dominations ayant aujourd’hui cours et d’en garantir la pérennité. Arnaud Miranda rattache cela aux origines libertariennes de la pensée de Yarvin, un courant idéologique caractérisé par une véritable haine du politique.
L’ouverture de son blog en 2007, Unqualified Reservations, signerait, aux yeux de Miranda « l’acte de naissance de la néoréaction ». C’est sur cette plateforme que Yarvin signe ses principaux textes, dont Miranda analyse le style pamphlétaire : le recours systématique à l’ironie, les métaphores efficaces – dont certaines, à l’image de la red pill et de la blue pill, reprises de Matrix, irrigueront une certaine culture internet. Une autre métaphore fréquemment utilisée par Yarvin est celle de la Cathédrale. Celle-ci, qui regrouperait la presse, les médias, les universités – tout cela infiltré par l’idéologie progressiste –, serait un système qui empêcherait les néoréactionnaires de parvenir à leurs fins : la destruction de la démocratie. Dans un des passages les plus intéressants de l’essai, Miranda relève la stratégie de communication que Yarvin appelle de ses vœux : le passivisme, qui consiste à faire profil bas et à mettre en place une véritable idéologie contre-culturelle, qui s’infiltrerait jusqu’au cœur du pouvoir. Une stratégie payante, selon Arnaud Miranda, qui souligne les proximités entre certains discours du vice-président américain J. D. Vance et certaines notes de blog de Mencius Moldbug.
Le chapitre suivant dresse un rapide portrait de la pensée néoréactionnaire de Nick Land, mais il élude assez rapidement la complexité de son virage ultradroitier. On s’étonne ainsi de ne voir à aucun moment écrit l’acronyme CCRU (Cybernetic Center Research Unit), un collectif expérimental crée par Nick Land et Sadie Plant, et qui allait pourtant avoir une descendance déterminante dans la vie intellectuelle britannique. Le livre s’attache ensuite à relater les écrits de Spendrell, Zero HP Lovecraft et Bronze Age Pervert, soit des blogueurs produisant des élucubrations masculinistes proprement ahurissantes. Une étonnante émotion nous étreint en lisant, notamment, les envolées de Bronze Age Pervert (BAP) couchées sur les pages tranquilles et prestigieuses d’un livre de la NRF. BAP, de son vrai nom Costin Alamariu, fait ainsi des Grecs antiques les précurseurs de la sélection génétique humaine – un eugénisme qu’il appelle de ses vœux – et cite l’ultraviolent Bob Denard, le mercenaire champion de la Françafrique, comme un idéal de vie bonne. Les Lumières sombres se consacre ensuite à deux figures mieux connues, Peter Thiel et Marc Andreessen, tous deux milliardaires ayant fait fortune dans l’entreprenariat et la finance dans le secteur du numérique.
Voilà donc un panorama qui n’est pas sans poser quelques questions intéressantes. On s’interroge cependant sur la tendance de Miranda à mobiliser, pour seule source ou presque, les textes fournis par la néoréaction elle-même. Certes, cette bibliographie très resserrée se comprend à l’aune de la démarche qui est propre à l’auteur. Dans la conclusion, il nous dit que c’est « l’étude des idées politiques » qui l’intéresse. Il ajoute : « Nous avons besoin d’une science politique qui prenne au sérieux les idées politiques elles-mêmes, leur contenu et leur effet herméneutique ». Mettons, mais l’on sait aussi que les idées ne sont jamais propulsées par elles-mêmes dans l’éther abstrait de la noosphère. Par exemple, la néoréaction est en partie un phénomène internet, ce qui, selon Miranda, « nous force à prendre au sérieux la place qu’occupent les nouveaux médias dans la production intellectuelle et idéologique ». On aimerait alors en savoir plus sur l’écosystème médiatique et politique propre aux blogs de la néoréaction, mais il faudrait certainement mobiliser pour cela des lectures spécialisées, notamment en sciences de l’information et de la communication. Ce manque est d’autant plus regrettable qu’il s’agit de textes foncièrement hostiles à l’idée de démocratie, outrancièrement racistes et opposés à toute idée de justice sociale – c’est le moins qu’on puisse dire.
Ces idées ne méritent d’être connues qu’en tant qu’émanation de la droite la plus extrême, un camp idéologique entré en guerre contre toute idée de démocratie. Dès lors, il s’agit de les rattacher, à chaque fois, à des officines politiques, à des liens avec des groupes ou avec des infrastructures médiatiques. C’est une des lacunes de l’ouvrage. Serait-ce aussi ce qui fait souvent défaut à la méthode Grand Continent ?
