Choses que je croyais perdues est la première fiction de Clémentine Mélois depuis Alors c’est bien, et son premier livre depuis qu’elle a quitté l’Oulipo en mai dernier par suicide putatif devant huissier, procédure jamais employée jusque-là.
La veille de son déménagement, Émilie, trente-deux ans, professeure de gravure dans une école des beaux-arts de la Drôme, emballe ses affaires dans de vieux journaux et s’adresse en pensée à Tristan, dont elle vient de se séparer après sept ans. Un objet appelle une histoire, et l’histoire le rend précieux : verre à moutarde Musclor cassé, pot de pesto périmé depuis 2016.
Le titre de cet article vient d’une voisine qui, voyant Émilie mal en point, lui apporte une pile de vieux numéros du Dauphiné libéré (à l’origine du génial critérium du Dauphiné, on y tient) en disant que c’est pour emballer les choses fragiles. Émilie protège sa vaisselle, mais surtout elle lit ces nouvelles vieilles de cinq ans et en découpe les photographies, comme Pénélope défaisait la nuit son ouvrage, pour ne pas finir, pour que le départ n’arrive pas.
On a déjà cité Georges Perec à propos de ce livre, en pensant aux Choses ; l’apparentement le plus éclairant est du côté de Je me souviens. Un objet, une histoire, une leçon : la règle est bonne, et celle qui l’applique vient d’un groupe où l’on sait ce qu’une contrainte produit toute seule quand on la laisse travailler. C’est le troisième temps qui pose problème.
Le livre est à son meilleur quand Clémentine Mélois arrête de faire de l’esprit. Émilie décrit son atelier de gravure et la prose change de régime, se met à réciter : ébarboir, lime, paille de fer, brunissoir, bitume de Judée, poupée de tarlatane, blanc de Meudon, la plaque qu’on avive sur les chants avant de tourner la roue de la presse. Aucun de ces mots n’est traduit, rien ne sert à faire joli, et la joie passe sans être nommée. Elle en tire une phrase sur la gravure (« toute chose imprimée raconte une histoire à une personne et à elle seule ») qui vaut aussi pour le roman où on la lit.

Le comique marche pour les mêmes raisons. Émilie vide le placard de la salle de bains, éphéméride de pilules périmées, très riches heures d’une vie illustrées par l’Aerius des allergies de printemps, la Biafine de l’été, le Fervex de l’automne, et, dans le même tiroir, le paquet de protections contre les fuites urinaires que Tristan avait rapporté du supermarché le jour où elle lui avait demandé des serviettes hygiéniques.
Le roman a pourtant une manie qui abîme ses meilleures scènes : il les explique dès qu’il les a réussies. Seule dans son lit, Émilie n’ose pas franchir la frontière que Tristan avait tracée à mi-matelas, sa « zone d’endormissement », puisqu’il lui avait dit qu’une femme dort à droite. Puis elle glisse vers le centre et s’étale en diagonale. Le geste est écrit, il porte. Vient le commentaire : « C’était inouï. Je faisais quelque chose d’interdit, et je me libérais en même temps. » Puis le sacre : « J’étais une femme nouvelle, une femme émancipée : la nouvelle souveraine de ce qui fut ton royaume. » Puis Napoléon : « Cette conquête digne de l’empereur Napoléon m’a rassérénée. »
Tristan avait fini par expliquer ce qui n’allait pas : elle n’était pas assez féminine, mettait trop d’eye-liner, son parfum sentait la vieille dame. Ont suivi les maux de ventre, les rêves où elle se vide de son sang. Le médecin prescrit du magnésium et demande : « Vous êtes sûre que tout va bien dans votre vie, en ce moment ? » Le chapitre s’arrête là. Le suivant fournit le corrigé : tout n’allait pas bien, mais Émilie avait trop honte pour en parler, et pendant trois ans elle s’est appliquée à doucher sa spontanéité. La phrase sur la honte apporte quelque chose. Le reste rend explicite ce que la question du généraliste venait d’obtenir. Clémentine Mélois avait la compréhension du lecteur, mais elle réclame encore le récépissé.
Le lecteur qui a aimé le roman objectera qu’on reproche au livre ce qui lui a plu. La digression est le régime même du livre : sans elle, pas de couronne d’épines mise en gage à Constantinople. Mais ce sont les phrases de retour qui sont en cause, celles qui ramènent le lecteur sur la scène qu’il vient de lire pour lui en donner le sens. La digression l’emmène ailleurs et lui apprend quelque chose, quand la phrase de retour ne lui apprend rien qu’il n’ait déjà – et le tamis à sable d’une petite fille n’avait pas besoin d’être baptisé tamis d’ataraxie. Mélois sait pourtant se dispenser du troisième temps. La question du généraliste ne reçoit aucun commentaire dans le chapitre où elle tombe ; la photo de containers calcinés que le livre reproduit en fac-similé, légendée « Seul un container a brûlé », n’en reçoit nulle part.
La rupture est bien menée : Clémentine Mélois en retarde les circonstances exactes jusqu’aux dernières pages, et le lecteur, installé du côté d’Émilie, apprend tard qu’elle avait passé la nuit avec un collègue, Sam, pendant que Tristan l’attendait chez elle. Émilie ne s’abrite pas derrière les menaces que Tristan adresse alors à Sam : elle écrit qu’elle l’a blessé, trahi, trompé. Jon peut voir dans le livre une parodie du roman d’amour, et la page où Émilie déroule sa vie rêvée avec un homme croisé une heure lui donne raison : mariage bohème chic en juin, longère Maison & Déco, catalogue si exact qu’il ne peut être que du pastiche. Rien dans le chapitre ne vient le dire, et c’est pourquoi on rit.
Émilie tire de chaque objet une leçon de choses. Quand on soutient que les choses savent des choses, on a intérêt à ce qu’elles sachent juste. Le livre situe le Néolithique il y a douze mille ans et affirme dans la même phrase qu’on couvrait alors les poteries d’une glaçure, technique postérieure de plusieurs millénaires. Et le documentaire qu’elle regarde en s’assoupissant fait de Constantinople, en 1237, la capitale de l’Empire byzantin assiégée par les Bulgares : c’est la capitale de l’Empire latin, l’Empire byzantin siège alors à Nicée et figure parmi les assiégeants, et le siège avait été levé l’année d’avant. On répondra qu’elle rapporte ce qui se dit à la télévision et qu’elle a le droit d’être approximative. L’argument tiendrait si le texte le signalait une seule fois. Il ne le fait jamais, et la Féria de Nîmes montre ce dont le livre est capable : camions frigorifiques sous les arches des arènes pendant la corrida, banda surgie d’une ruelle. Rien n’y sonne faux à qui a traîné dans une féria de Pentecôte (l’auteur de ces lignes végète dans le sud-ouest).
Le rapprochement, chez Mélois, entre un rouleau d’essuie-tout et l’histoire des supports d’écriture est une vraie idée : on déroule le Sopalin comme on déroulait le volumen, et elle fait remonter la recette imprimée dessus aux mains peintes au pochoir du Paléolithique. Émilie détache ensuite une feuille pour s’essuyer les yeux, et tient entre ses mains, écrit-elle, l’aboutissement matériel de cinq mille ans d’histoire humaine. Cinq mille ans d’évolution, d’ingéniosité, de mécanisation et d’industrialisation. Puis la chute : cinq mille ans pour cet absolu. À ce mot, on n’est plus invité à sentir quoi que ce soit, on est prié de se lever. Le dernier chapitre ajoute une anaphore de « je ne serai plus jamais » et cette morale : tant qu’on peut raconter leur histoire, les choses ne sont pas vraiment perdues. Deux paragraphes plus haut dans le livre, pourtant, quelque chose avait bougé. Émilie refuse de dire si elle a revu Samuel, parce que ça la regarde. Elle continue de parler à Tristan, elle cesse de tout lui dire.
Belle intuition, un peu étouffée sous le grand emballage.
