Le château de la solitude de Luc Dagognet est un roman détaché du temps. Élevé à partir d’une phrase claire, il se distingue des autres livres de la rentrée par la simplicité éclatante de sa forme et l’épaisseur saisissante que l’écrivain offre à ses personnages. On pense à la grâce d’André Dhôtel ou à celle de Georges Simenon.
Le troisième texte de Luc Dagognet qui vient de paraître aux éditions Do est un château. Comme l’architecture néogothique à laquelle il doit son titre, le livre ménage des espaces fabuleux, certains vastes et verticaux comme une famille, d’autres doux, intimes comme un cœur. Le château de la solitude est aussi tissé des souterrains aventureux qui lient les êtres, des chambres secrètes qui les protègent et de certains murs si épais qu’ils garderont leur mystère.
À première vue, on imagine que le personnage marquant du roman sera Jacques, jeune garçon qui s’habille de façon désuète et soignée. Il semble n’avoir ni père ni mère, et sa terrible solitude nous l’attache. On a peur pour lui. On comprend vite que le petit garçon aime une jeune femme de huit ans son aînée, et cet amour impossible fait de lui un héros tragique admirable.
Pourtant, et paradoxalement, on n’accède jamais à ses pensées : il demeure pour le lecteur une forteresse. Seul son espace imaginaire est suggéré, sans heurt ni transition, selon une esthétique qui rappelle les fantasmagories fracturées de Nina Allan, et en particulier celle des Bons voisins. On pense alors à tous les possibles traumatismes qui peuvent atteindre un enfant, sans qu’il soit ici nécessaire de les qualifier pour mesurer l’abîme qu’ils ouvrent à ses pieds.
L’attention de l’auteur à certains détails de la vie de Jacques, à ses gestes rituels, à la singularité de ce qui le constitue et nous étonne, est vertigineuse, mais par-dessus tout c’est le caractère impénétrable de Jacques qui est respecté. Cette distance donne une forme éclatante à ce que représente parfois un enfant, et peut-être plus généralement autrui : une forteresse aussi fascinante qu’inaccessible. Dès lors, quelques paroles ou un objet, ce qui circule de Jacques à l’une ou l’autre des personnes qui l’entourent, ou au lecteur, revêt une importance vitale, dont la valeur n’est pas la signification.
Au contraire de Jacques, et c’est ce qui me paraît le plus troublant dans le roman de Luc Dagognet, Anne, le personnage féminin, nous apparaît à partir de sa mélancolie. Alors qu’on aurait pu imaginer une projection de l’écrivain, homme, sur le personnage du garçon, c’est à elle, une femme qu’il n’est pas, que Luc Dagognet offre une époustouflante intériorité. Je me moque généralement de qui a écrit un texte. J’ai même été de ces gens qui longtemps ont séparé l’artiste de l’homme, ou de la femme (même si c’est moins souvent nécessaire). Mais cet écart de genre, d’âge et d’époque entre Anne et celui qui l’a imaginée a fait monter en moi un élan de mansuétude et de douceur pour ce dernier et pour tous mes contemporains.

La façon dont est exprimé le poids qui empêche Anne est bouleversante. L’incommunicabilité de son mal-être est paradoxalement transparente, la précision de ses sentiments et leurs corollaires physiques ne sont pas archétypaux et ils ne sont pas non plus instrumentalisés par la narration. J’ai pensé tout du long qu’il était proprement incroyable qu’un homme de ma génération qui porte une casquette, un homme venu de la publicité, même si ses précédents livres étaient bons, ait pu décrire ainsi l’intimité psychique d’une femme, mère, non seulement plus âgée, mais appartenant à une autre époque – on la rencontre au milieu des années 1970 – sans qu’il soit jamais question de lui faire dire quelque chose au-delà de sa simple et sèche existence.
Durant ma lecture, j’ai été fascinée par la capacité de cette écriture simple à faire exister, avec tant de relief et de finesse, ce personnage pour lui-même. Je me disais : « Sacré nom d’un chien, comment a-t-il fait ? C’est sidérant ». C’est la première fois que je porte ce regard-là, à la fois interrogateur et admiratif, sur cet aspect de l’œuvre d’un contemporain : l’épaisseur d’un personnage. Je ne sais pas si cela m’aurait autant interrogée si l’écrivain avait été une femme.
Le jour où l’on m’a invitée à écrire ici à propos du Château de la solitude, a éclaté l’affaire autour du livre de Thélyson Orélien qui a permis de développer un peu mon interrogation. Je n’ai évidemment pas pensé que Luc Dagognet avait écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle, et j’ai souri quand j’ai vu sur les réseaux sociaux que, comme d’autres auteurs de la rentrée, il avait passé son texte au détecteur Pangram. L’idée que quelqu’un d’autre ait pu écrire ce texte m’a traversé l’esprit une seconde, mais qui ? Je sais évidemment que ce n’est pas le cas, mais cette irruption de l’IA dans l’actualité littéraire a creusé encore davantage mon vertige de lectrice retournée.
Le personnage d’Anne ne serait pas aussi bouleversant s’il était écrit par une Anne vivante qui me parlerait d’elle : il ne serait pas aussi bouleversant pour moi si elle existait. Et d’ailleurs, si elle existait, aurait-on pu accéder à cette forme pleine d’intériorité ? Il aurait fallu broder, inventer encore, elle n’aurait pas voulu ou pu tout dévoiler au grand jour. Ce personnage ne serait pas aussi bouleversant non plus s’il avait été écrit par l’IA, n’en déplaise à certains. Savoir que l’IA en est l’auteur aurait empêché cette émotion d’advenir. Peut-être l’IA pourra-t-elle générer un texte aussi gracieux un jour, mais alors je ne suis pas sûre que cela m’intéressera.
En effet, j’ai aimé découvrir Anne imaginée par Luc pour nous aujourd’hui. J’ai aimé à chaque ligne penser que cette femme était l’invention d’un écrivain vivant, de mon temps. Je me suis passionnée pour Anne en me demandant d’où elle pouvait bien sortir, quel pouvoir en nous, hommes et femmes, donnait naissance à ces personnes que sont les personnages de fiction. Je me suis encore une fois émerveillée de ne pas savoir d’où venaient les formes et les images à l’intérieur de nous.
Luc Dagognet ne parle pas de lui dans ce livre et je crois qu’il n’est question que de fiction. Ces personnages sont très éloignés de qui il est, mais il a imaginé la psyché d’un personnage féminin, et dans cet écart, fait d’altérité, entre l’écrivain et Anne, est née une fiction. Il n’est pas question de dénigrer ou de minimiser le talent des écrivains et écrivaines qui parlent à partir d’eux-mêmes ou qui décrivent le réel. Je me suis d’ailleurs demandé à plusieurs reprises si Jacques et Anne n’étaient pas inspirés de personnages ayant existé ; personne, à l’heure qu’il est, ne m’a vraiment affirmé le contraire, et ce serait difficile à prouver. On croit à leur existence parce qu’ils ne sortent de nulle part. Rien n’explique qu’ils aient été extirpés du néant par un auteur, ils ne sont pas archétypaux, surtout pas Anne. Ils ne servent pas une histoire. Ils la fondent : ils sont plus vrais que d’autres ne sont réels.
La justesse d’écriture sur laquelle repose notre croyance est aussi un écrin pour la mise en place d’un très bon suspense. On a peur pour les personnages parce qu’on croit à leur existence. L’amour jamais prononcé de Jacques pour une adolescente est d’une beauté renversante aussi parce qu’il chiffonne. À plusieurs reprises, des jeunes femmes leur rappellent l’illégalité d’une relation amoureuse entre un enfant et une adolescente, et le lecteur alerte ne manque pas d’imaginer une situation autre : et s’ils allaient jusqu’au bout de l’amour, et si l’enfant était une petite fille, et si c’était l’adulte qui était tombé amoureux, qu’arriverait-il ? Mais rien de ce qui advient dans le livre n’est attendu. Aucun personnage n’est enfermé dans un cercle dessiné à l’avance par un écrivain trop sûr de lui. La beauté est sauve.
La délicatesse avec laquelle ce lourd pan de la morale est soulevé est infinie. La délicatesse avec laquelle l’écrivain « traite » ses personnages est un trésor, car on est très près d’eux, très près de pleurer. On se sent par moments, comme Jacques, « gonfler une voile dans le torse ». On dit souvent que lire est une activité solitaire et j’ai souvent pensé m’isoler en ouvrant un roman, sans m’apercevoir que j’y entrais pour découvrir quels miracles couvaient à l’intérieur du crâne opaque de mes semblables.
Amélie Lucas-Gary est l’auteure de plusieurs romans et textes poétiques parus aux éditions du Seuil et chez Vanloo. Elle a récemment publié Ma voix de dieu chez Hématome et Féticheuses aux éditions SunSun. Elle écrit régulièrement des textes de fiction pour accompagner des œuvres d’art contemporain dans des catalogues, dans le cadre d’expositions ou lors de performances.
