Dans Anthropologie de l’orgasme, Enguerran Macia prend la jouissance sexuelle comme point d’entrée pour penser ensemble biologie, évolution et culture. Parmi les hypothèses les plus stimulantes du livre, la stabilisation du lien reproducteur aurait joué un rôle décisif dans l’organisation des sociétés humaines. Une histoire du plaisir, donc, mais aussi de sa régulation, de ses inégalités et des formes du lien sexuel.
Dans L’homme qui aimait les femmes, de François Truffaut, le médecin de Bertrand Morane, séducteur infatigable, lui rappelle cette évidence : « On ne peut pas faire l’amour du matin au soir. C’est bien pour ça qu’on a inventé le travail. » À lire Enguerran Macia, on serait presque tenté d’ajouter : et peut-être aussi le mariage.
L’une des propositions les plus stimulantes d’Anthropologie de l’orgasme consiste précisément à faire de la stabilisation du lien reproducteur un moment décisif de l’histoire humaine. Le passage de la promiscuité à des unions plus stables ne transforme pas seulement la vie sexuelle ; il modifie les formes de parenté et de filiation, la place du père, l’organisation même du groupe social. Macia en vient ainsi à se demander si la « jugulation de la libido » n’a pas constitué l’un des ressorts du passage de la nature à la culture.
Cette hypothèse prend place dans un projet plus vaste. Macia part du constat que l’orgasme a rarement été étudié pour lui-même : la biologie l’a principalement abordé à travers la reproduction, l’anthropologie à travers l’alliance et la parenté, la psychologie à travers la libido et ses troubles. Anthropologie de l’orgasme choisit d’en faire un objet de recherche à part entière.
La force du livre tient précisément à l’ampleur de cette perspective. Anthropologue bioculturel, Enguerran Macia refuse de choisir entre un orgasme qui relèverait du corps et un autre qui serait produit par la culture. Le plaisir sexuel a ainsi une histoire évolutive sans s’y réduire : il s’apprend aussi, s’attend, se valorise, s’interdit et se distribue de manière inégale. Physiologie, neurosciences, psychologie, psychanalyse, biologie évolutive, primatologie, anthropologie sociale et histoire se croisent au fil de l’enquête, de même que le genre, l’âge, la religion ou la classe sociale. L’enquête fait ainsi dialoguer les disciplines, compare différentes populations humaines et étend la comparaison à d’autres espèces. Cette ambition n’alourdit pas l’écriture : sobre et claire, elle restitue des matériaux parfois techniques sans jargon inutile ni effets de style.
La régulation sociale de la sexualité ne commence pas avec le couple. Des mécanismes d’évitement de l’accouplement entre proches parents existent déjà chez plusieurs primates. Chez les humains, cet évitement s’institutionnalise à travers la prohibition de l’inceste et par des règles d’exogamie. Macia rappelle à ce propos Malinowski, pour qui l’inceste est incompatible avec le maintien de la famille et de l’organisation sociale. La stabilisation du lien reproducteur ajoute une autre forme de régulation : elle ne détermine plus seulement avec qui les rapports sexuels sont prohibés, mais contribue aussi à organiser dans la durée les unions et la reproduction.

Le lien reproducteur stable prend alors toute son importance. Dans les systèmes de promiscuité sexuelle examinés par l’auteur, l’accès aux femelles alimente la compétition entre mâles. La stabilisation des unions aurait permis de limiter ces conflits en empêchant qu’un petit nombre de mâles ne concentre l’accès aux partenaires. Le lien stable apparaît alors moins comme une victoire morale sur la promiscuité que comme une réponse à un problème d’organisation collective : comment éviter que quelques mâles monopolisent les partenaires et que la compétition sexuelle menace durablement la cohésion du groupe ?
Cette stabilisation n’a pourtant pas les mêmes effets pour les deux sexes. Ce qu’elle régule d’abord, ce sont les rapports entre hommes. Elle réduit leur compétition et rend moins inégalement réparties les possibilités d’union et de descendance. Rien ne dit que ce nouvel équilibre soit également avantageux pour les femmes. L’histoire du mariage et de la famille s’est au contraire accompagnée d’un contrôle beaucoup plus étroit de leur sexualité. La pacification de la compétition masculine peut donc parfaitement coexister avec la domination masculine. La stabilité ne dit rien, à elle seule, du caractère égalitaire du dispositif.
Le rapport du livre à la psychanalyse fait alors apparaître un paradoxe. Macia se montre volontiers critique envers Freud, en particulier envers ses constructions anthropologiques les plus spéculatives. On ne cherchera guère aujourd’hui dans la horde primitive de Totem et tabou une reconstitution crédible des origines de la société humaine. Pourtant, la thèse à laquelle aboutit Macia a elle-même quelque chose de singulièrement freudien. Faire de la « jugulation de la libido » l’une des conditions du passage de la nature à la culture, c’est retrouver, à partir de matériaux anthropologiques et issus de la biologie évolutive très différents de ceux dont disposait Freud, l’idée que la civilisation se construit aussi à partir des destins imposés à la vie pulsionnelle.
Un autre Freud pourrait d’ailleurs être convoqué. Dans son texte de 1912, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse », il décrit chez certains hommes la difficulté à faire converger le « courant tendre » et le « courant sensuel ». La femme aimée et estimée n’est pas toujours celle qui peut être pleinement désirée ; le désir se porte alors ailleurs, sur une femme à laquelle n’est pas accordée la même valeur. Freud explique cette dissociation à partir de l’histoire et de l’organisation psychiques de la libido. Mais le phénomène qu’il décrit trouve aisément sa place dans un ordre social qui a longtemps permis aux hommes de conjuguer la stabilité du foyer et une liberté sexuelle beaucoup plus grande que celle accordée aux femmes.
Ce qui interroge n’est donc peut-être pas tant la place accordée à la psychanalyse que la manière dont elle y apparaît. Freud et certaines des grandes constructions psychanalytiques sont convoqués à propos de la sexualité comme des origines de la culture. Plusieurs de ces hypothèses ont vieilli ; d’autres avaient dès l’origine une forte dimension spéculative. Cette manière de mobiliser la psychanalyse laisse dans l’ombre un autre de ses aspects : la pratique clinique et l’écoute de la singularité des vies sexuelles et amoureuses.
Les 100 mots de la sexualité, ouvrage collectif dirigé par Jacques André, en offre une image bien différente : celle d’une psychanalyse vivante, contemporaine, capable aussi d’ironie lorsqu’elle parle du sexuel. Une nouvelle édition aurait sans doute à faire une place au lexique plus récent du dating : ghosting, situationship et quelques autres.
Le terme situationship est particulièrement intéressant parce qu’il ne désigne pas simplement une relation à laquelle manquerait une étiquette. Le lien peut avoir une certaine durée, comporter une sexualité régulière et une réelle importance affective, tandis que les attentes qui lui sont attachées restent insuffisamment stabilisées : disponibilité réciproque, place reconnue dans la vie de l’autre, projection dans l’avenir, degré d’engagement. Deux personnes peuvent ainsi se voir régulièrement pendant des mois, partager une intimité sexuelle et une partie de leur quotidien, sans savoir clairement ce qu’elles peuvent attendre l’une de l’autre ni ce qu’elles seraient en droit de se demander ou de se reprocher.
Stabilité et exclusivité ne se confondent pas. Le lien reproducteur stable décrit par Enguerran Macia n’est en effet pas nécessairement monogame : la polygynie en constitue une modalité. Dans les formes relationnelles contemporaines, une relation polyamoureuse peut de même être non exclusive tout en étant fortement organisée ; à l’inverse, une situationship peut être exclusive alors même que les attentes attachées au lien restent insuffisamment stabilisées. La nouveauté ne réside donc pas tant dans la pluralité des partenaires ou dans la remise en cause de l’exclusivité que dans la possibilité de liens sexuels et affectifs qui acquièrent durée et consistance sans que leur statut ni les attentes qui les organisent se stabilisent pour autant. Elles invitent ainsi à prolonger l’interrogation de Macia : par quelles formes sociales la sexualité et les liens auxquels elle donne lieu sont-ils aujourd’hui organisés ?
