Marie K. Lecuyer est anthropologue et s’intéresse aux façons dont, à Hong Kong, les vivant.e.s et les mort.e.s vivent ensemble, ainsi qu’au long devenir de ces dernièr.e.s, après qu’iels ont fait leur petit tour aux rives de la lumière qui est (encore) la nôtre. Son essai Conspirer avec les morts est irrésistible. Plus qu’à une recension ou à une critique littéraire, c’est à un dialogue avec le livre que je me suis, avec joie, essayée.
Marie K. Lecuyer avance, non de chapitre en chapitre, mais de plis en plis – douce allusion aux petits papiers d’encens dont les faces unissent vie et mort et qu’on brûle dans les cérémonies de deuil. On va ici, doucement, en ouvrir quelques-uns.
Dépli 1, où il est question d’espace
À Hong Kong comme ailleurs ou plus qu’ailleurs encore, l’espace manque. L’accès impossible au logement est l’une des questions les plus vives de nos temps urbains. Ici, on appelle les logements, tant ils sont minuscules, des cercueils. La métaphore fait vraiment notre affaire.
Nous sommes, vivant.e.s et mort.e.s, en surnombre. Nous, corps vivants et corps morts, déchets futurs ou déchets-déjà, où reposer ? Les solutions qu’apportent Franck et Jenna, entrepreneurs des mort.e.s suivis par l’autrice, sont traditionnelles ou inventives : on peut finir cendres, on peut finir dissous dans l’élément liquide, on peut finir diamant ou demeurer, accompagnés de ses objets les plus précieux, dans les tombes encore mémorielles des grands cimetières, à l’écart des villes, entre lesquelles les vivants plantent des graines et cultivent des légumes.
Cimetières qui font, autour d’eux, alors même que l’espace manque et que l’immobilier est la question cruciale du siècle, baisser le prix des loyers – merci les mort.e.s, qui nous protégez et nous nourrissez, nous, pauvres vivant.e.s.
Quant à mon devenir-diamant, il n’est pas mon devenir-liquide : bijou, je ne prendrai qu’une place minuscule et on me transmettra de génération en génération ; dilué, mon nom paraîtra, peut-être, si les serveurs en sont d’accord, sur la toile, on m’y recherchera avec angoisse – car quand les morts disparaissent c’est la mort elle-même qui disparaît et quand la mort disparaît les vivants perdent la tête. Ils ne perdent pas que la tête, ils perdent aussi le sens de la frontière, de la ligne de partage entre les mondes.
de 2020 à 2023, j’ai travaillé à tenter de retrouver signes et traces de ceux qui, s’exilant sans le droit de le faire, avaient disparu, de corps, dans l’océan Atlantique ou la Méditerranée. Leur mémoire se perdait ? Non, elle faisait des histoires, elle faisait des petits, développait un grand nombre de récits alternatifs. Les enfants perdus, on les avait vus en Hongrie, en Italie, en Amérique, au Canada, ou ils avaient été vendus, chair et organes, on les tenait prisonniers, l’Europe faisait collecte d’enfants et d’esclaves pour remplumer, en secret, son économie. Tout était permis. Ils n’étaient nulle part ? Ils étaient partout. On ne les imaginait pas, on les voyait. On les avait vus : des témoins, sur les réseaux sociaux, racontaient.

« les mort.e/s immergé/e.s […] filent entre les doigts comme au gré du courant et au-delà des frontières nationales et corporelles au risque alors, comme me le raconte Julian, d’entrer dans un devenir-fantôme-d’eau, de devenir mort.e errant.e dans des eaux en perpétuel mouvement », écrit Marie K. Lecuyer.
et cette maman, en Côte d’Ivoire, qui attendait de voir revenir celui dont tout le monde savait qu’il avait payé cher, des années auparavant, le passage de l’océan sur un zodiac au départ de Laayoune, dans l’espoir de joindre l’une des îles Canaries. La maman s’était ruinée en sacrifices de poulets, en oracles et en espérances de toute sorte.
Jusqu’au jour où l’enfant lui avait paru en rêve : ne m’attends plus. Je suis dans les eaux – liquéfié, libre, disparu. Dans le ventre des poissons.
À Hong Kong, l’imaginaire des poissons qui mangent les corps est un imaginaire fort. Un imaginaire angoissant. Qui empêche que la mode des emmerements, malgré l’espace qu’ils libèrent dans ce monde encombré, soit une voie souvent choisie.
Dépli 2, le partage des mondes
Dans l’eau, on perd la notion du partage entre vivant.e.s et mort.e.s. Parce que s’il y a quelque chose qui se fait jour, dans l’enquête de Marie K. Lecuyer, c’est que vivre avec, conspirer avec, ce n’est pas être collés les uns aux autres. Les morts collent à la peau des vivants et ce n’est pas une douce chose. C’est gluant, c’est dangereux. C’est à éviter.
Tout un tas de rites permettent d’empêcher que ça colle. Conspirer, oui, mais aux places assignées. Ce n’est pas si facile de savoir ce qui fait limite. On est tout le temps menacé par la fusion, le mélange, la contamination. Les cendres dans les vases ? J’ai en mon corps consumé un peu de l’autre corps, celui d’avant. Le danger rôde. L’autre, le mort, est pollution.
Comment faire pour trancher, diviser ? D’abord, la monnaie qu’on donne aux entrepreneurs des morts (croque-morts, on dirait en France) nous tient en lien. L’argent oblige, il est une manière, comme un petit papier plié, d’unir et de séparer. L’argent, auprès de la mort, a plusieurs modes d’apparition.
dans l’Antigone de Sophocle, très loin du XXIème siècle et de Hong Kong, Créon est persuadé que c’est pour de l’argent que quelqu’un couvre systématiquement le corps de son neveu qu’il a condamné à être la proie des chiens et des oiseaux. L’argent est celui des trafics, de tous les trafics possibles et imaginables. En effet la mort est le domaine du grand tout et si on ne lui met pas de cadre strict, de quoi est-elle capable ?
Ici, on voit volées et revendues les cendres d’une jeune fille, le payeur des rites funéraires est un voyou, un escroc, un trafiquant et Jenna, qu’accompagne l’enquêtrice, a peur de lui. Autour de la mort, les dangers pullulent. Ce sont des dangers et des effrois, sans doute, qui remplacent le plus grand des dangers et des effrois, celui du grand vide, de la peur totale, définitive.
les corps retrouvés, gisants aux bords du monde empêché offraient mille occasions aux trafiquants et croque-morts (d’autant moins scrupuleux que la mort et les morts étaient complètement livrés à eux-mêmes). Circulait l’argent, en petites quantités, certes, sans cesse. Il circulait, circulait, en remplacement de tout ce qui ne pouvait pas le faire.
Il n’y a pas que l’argent qui signe ou situe les places de chacun. Les gestes religieux ont aussi cette fonction. Signature, écrit l’enquêtrice, qui « redistribue les présences et mobilités ». On sait l’importance de la prière, du recueillement et du temps accordé au franchissement et au deuil. Ici, à Hong Kong, où nous sommes, les temps sont comme les espaces : surencombrés. On en est à plaider « pour des soins denses pour les vivant.e.s et des enterrements minces pour les mort.e.s ». Quinze minutes, parfois, pour passer la mince frontière, quinze minutes seulement.
C’est beau, quand Marie K. Lecuyer écrit que le rôle des passeurs (quel que soit le nom qu’on leur donne, embaumeurs, entrepreneurs funéraires) est de faire apparaître les morts une dernière fois, en beauté, avant disparition.
le corps d’Abdoulaye Koulibaly mettait des mois à quitter la maison mortuaire d’Irun, qui disposait de réfrigérateurs domestiques incapables de garder intacts les corps qu’on ne pouvait ni enterrer ni faire voyager. Je me souviens des normes, des cadres toujours plus serrés, c’était la meilleure façon pour la mort de se tenir à distance, avec nous mais pas collée à nous, ici et pas là, il y avait ces pas, administratifs, juridiques, à franchir, nous les franchissions épuisés mais enfin, après plusieurs semaines, un corps devenait un mort.
Il y a dans le livre de Marie K. Lecuyer une scène (une image) que j’aime entre toutes. On pourrait être dans un conte, un roman de Faulkner, chez les Grecs en tragédie, dans les déserts entre Tunisie et Libye en 2026, nous sommes dans la première partie du XXe siècle, avant 1949 – date à laquelle la révolution communiste interdit la pratique : les promeneurs des morts (corpse walkers) portent les corps lourds sur leur dos, sur les visages des morts repose délicatement un masque de papier blanc, les promeneurs avancent, traversant les frontières, cherchant un endroit, cherchant l’endroit, le bon, où ils vont, en quête d’hospitalité, déposer les voyageurs morts.

Dépli 3, la vitalité des morts, etc.
C’est avec Franck et Jenna, passeurs professionnels, que Marie K. Lecuyer dit avoir senti « la vitalité des morts à l’œuvre ». Je jette un œil sur le vocabulaire : simulacres, vie, faim, gaité, fiction. Je ne me suis pas trompée : c’est un ouvrage sur les morts et les mortes que je lis.
Les morts donnent la vie. Les milliers de petits papiers d’encens qui brûlent, entre les pages du livre, « sont les simulacres du monde tel que nous le connaissons », écrit l’anthropologue.
les simulacres attirent tout de suite mon attention. Dans La nature des choses, de Lucrèce, loin de Hong Kong, les simulacres sont définis ainsi : peau des choses, copies, émanation des corps, doubles des formes. Ils ressemblent aux choses comme deux gouttes d’eau mais légers s’envolent, libres, comme la fumée des petits papiers pliés. S’ils sont la peau ou la copie des choses, il saturent l’espace, ils sont en plus, ils créent de l’abondance. Supplément de vie, d’existence. Alors qu’il est question de la fin, on pose, par le simulacre, l’idée de l’infini.
« La mort signe moins la fin que la faim, une faim de monde que nous alimentons de papier, comme si les morts n’en finissaient pas de vivre », écrit l’enquêtrice.
Les morts n’en finissent pas de vivre, c’est le secret niché au cœur du livre. On peut souhaiter belle la mort et en toute logique, apprendre joyeusement à mourir. William, de l’équipe de Say Yeah, que rencontre Marie K. Lecuyer, insiste sur l’idée « que la mort est une bonne expérience, qu’elle fait partie d’un cycle avec son début et sa fin, comme les feuilles de l’automne retournent au sol et participent à d’autres formes de vie ».
Il faut apprendre à sauter, par exemple. « Choisir la bonne tour et le bon moment. » « Mourir s’apprend, cela prend toute une vie pour que d’autres vies puissent passer dans les nôtres. Je me demande si toute cette enquête que je mène, comme le travail que mène William, ne sont pas des apprentissages mortels : apprendre à sauter, à chuter, à partir en fumée. À la manière d’un funambule, appréhender la vie comme on marche sur un fil, avec agilité. »
Ce n’est pas aimer la mort qui parfois rôde dans la vie, c’est aimer la vie jusqu’au bord d’elle-même, et savoir qu’elle ne se termine pas dans la chute.
La transition est toute trouvée. On en vient à ce qui mériterait d’être longuement commenté et prolongé. Les dieux, à Hong Kong, les fantômes et les ancêtres circulent sous forme d’images. Simulacra, donc. Ces simulacres, on les représente graphiquement, oralement. Le mot utilisé par un historien chinois du IIe siècle avant notre ère pour dire fiction est le même qui dit religion (xiaoshuo).
Les êtres de fiction dépendent de notre sollicitude, de l’intérêt que nous leur portons. Ainsi attentifs, nous sommes touchés par eux. Ils nous séduisent. Ils nous rendent l’intérêt prêté. Ils adviennent à l’existence. Ils existent, nous existons. Marie K. Lecuyer cite Meir Shahar : « Les Chinois ont fait de l’art de la fiction leur religion ».
J’en reste là, à la porte de l’idée, vous engageant à lire l’essai tout entier : il est question de croire et de fabuler. De fabuler et de savoir que le monde, qui comprend le territoire des mort.e.s et celui des vivant.e.s, est aussi vaste qu’on le fait et qu’on le veut à condition qu’on se porte, les uns aux autres, intérêt et amour.
