Cinq silences, et beaucoup de mots

Posée dès la première page de Cinq silences de Raphaël Meltz, la question est la suivante : « Mais comment choisir, comment déterminer ce qui restera comme leurs mots ultimes ? » Établir le dernier mot d’un.e auteur.ice, alors que ce mot peut être prononcé, écrit dans une lettre, dans un roman, griffonné sur un papier ou simplement retenu comme tel par les vivant.es, est un exercice épineux.

Raphaël Meltz | Cinq silences. Derniers mots d’écrivains. Bayard, 400 p., 23 €

Raphaël Meltz entreprend de répondre à cette impossibilité en consacrant son livre à cinq écrivains et écrivaines : Franz Kafka, mort en 1924, Virginia Woolf en 1941, Albertine Sarrazin en 1967, Georges Perec en 1982 et Roberto Bolaño en 2003. Ces figures de la littérature appartiennent à des générations différentes et leurs trajectoires, leurs langues et leurs œuvres ne semblent pas, au premier abord, devoir se rencontrer.

L’une des ambitions de l’auteur est précisément de trouver des points de convergence entre ces cinq existences, en cherchant des liens ténus, parfois hypothétiques, susceptibles de les relier. Se sont-ils lus ? Se sont-ils influencés ? Pour savoir si se dessinent des dialogues, des résonances entre les œuvres et entre les personnes, l’auteur de Cinq silences a fourni un travail documentaire considérable.

Il semble avoir tout lu : les œuvres, bien sûr, mais aussi les biographies, les correspondances, les articles, les travaux universitaires consacrés à chacun.e des cinq auteur.ices. Il retraduit même certains textes depuis l’anglais. Il remonte jusqu’à l’enfance, suit les déplacements, se penche sur les amitiés, les amours, les lectures, les habitudes. Il cherche dans les bibliothèques et les archives les traces d’un écho entre des auteur.ices qui, le plus souvent, ne se sont jamais rencontré.es. Il y a quelque chose d’assez vertigineux dans cette entreprise : faire tenir cinq vies entières dans un même livre, tout en s’efforçant de les faire dialoguer à travers le temps.

Il y a surtout dans ce livre le souci de ne pas transformer la mort en scène mythologique. Raphaël Meltz ne cherche pas le mot sublime qui viendrait résumer une existence au moment où elle s’achève. Il se méfie précisément de cette tentation. Les grandes figures de la littérature, quand elles meurent, se voient souvent entourées d’une légende qui transforme leur dernier instant en révélation : leur mort donnerait soudain un sens à leur vie, et leurs dernières paroles prendraient la valeur d’une vérité ultime. Il suffit de chercher « ultima verba » sur Internet pour tomber sur une liste qui recense, siècle après siècle, les derniers mots attribués aux grandes figures de l’histoire et de la littérature. Montaigne, Goethe, Hugo, Rimbaud : autant d’esprits auxquels on prête, au seuil de la mort, une forme d’élévation intellectuelle qui aurait pris la forme d’une sentence fulgurante.

Meltz refuse ce récit-là. Il préfère cinq personnes à cinq monuments. « Au lieu de figures mythifiées par le temps et la renommée littéraire, simplement cinq personnes face à l’irruption du réel », écrit-il. À force d’entrer dans les détails de leur quotidien, il désacralise ces écrivains dont le prestige avait fini parfois par effacer l’humanité. Ils aiment, se trompent, vieillissent, connaissent l’ennui, le malheur, la maladie. La littérature ne les soustrait aucunement au réel.

"Cinq Silences", Raphaël Meltz (Détail) © Bayard
« Cinq silences », Raphaël Meltz (détail) © Bayard

Cette attention portée à l’ordinaire, au quotidien, fait pencher l’essai du côté du vivant. Si l’on s’attendait à ce qu’un livre consacré à la mort soit dominé par le deuil et l’absence, celui-ci s’avère, contre toute attente, traversé par la vie. Et l’on comprend progressivement que c’est peut-être ainsi que Raphaël Meltz entend affronter le silence : en refusant de lui donner le dernier mot.

Par ailleurs, l’auteur ne s’efface pas complètement derrière son enquête. Les récits biographiques sont ponctuellement interrompus par de brèves évocations de sa propre histoire : des deuils vécus viennent faire écho aux morts qu’il étudie. Ces passages rendent visible la position depuis laquelle une telle recherche est menée, mais ils contribuent aussi à rendre le projet du livre plus difficile à saisir. Ouvrage de recherche, travail biographique, récit de soi, interrogations philosophiques, force est de constater que Cinq silences cumule les ambitions jusqu’à nous faire perdre de vue la question du « dernier mot ». Cette multiplicité de régimes d’écriture constitue la richesse de l’ouvrage, mais se révèle aussi la cause de sa fragilité.

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Là se situe la tension centrale du livre. Dans une interview donnée pour les éditions Bayard, Meltz explique avoir entrepris de « saturer le vide par le trop-plein ». L’enjeu serait donc de recouvrir l’absence par la présence, la mort par le vivant, le silence par beaucoup de mots. L’auteur respecte scrupuleusement cette intention. Le livre est saturé d’informations. C’est que le projet est peut-être trop vaste.

La quatrième de couverture promet, ambitieusement, un livre consacré à la mort de cinq grand.es auteur.ices, mais aussi à ce que leur disparition – « ce qui ne va pas pouvoir arriver » – fait à la littérature. Or, le trop-plein de renseignements sur ces vies produit un effet ambigu : le livre finit parfois par rendre la mort elle-même presque secondaire. C’est là que le titre pose question : où sont ces cinq silences lorsque tant de choses sont dites autour d’eux ?

Il y a finalement une forme d’ironie dans cette entreprise : Raphaël Meltz désirait rendre sensibles des silences à force de mots, mais ces derniers finissent par faire disparaître l’absence qu’ils devaient rendre perceptible. Le fil conducteur, déjà ténu, tend à se perdre dans la profusion documentaire. On a alors l’impression de lire, non pas un livre sur la mort de cinq écrivains, mais cinq biographies condensées et mises en regard. Elles sont souvent passionnantes. Elles sont aussi remarquablement documentées. Mais l’objet annoncé s’est déplacé jusqu’à disparaître hors champ.

Ce problème touche à quelque chose de plus profond dans le projet. Il ne serait tout simplement pas possible de raconter la mort autrement qu’en racontant ce qui l’entoure. On ne peut pas restituer une parole absolument dernière. On ne peut que regarder depuis le côté des vivants. Et c’est finalement toujours à eux que l’on revient. Il ne reste que les autres, leurs souvenirs, leurs archives et leur manie de bricoler des légendes.

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La mort ne vient donc pas nécessairement mettre un terme à la parole : elle déplace les conditions dans lesquelles celle-ci est entendue. La dernière parole n’est donc pas seulement une parole de fin, mais aussi un commencement, celui d’un récit que d’autres poursuivront, transformant cette parole en héritage, en mythe ou en ultime mystère.

C’est peut-être ici que la notion de non finito prend tout son sens. Une œuvre peut s’achever sans être close. Le dernier chapitre de Cinq silences, intitulé « Le dernier mot », revient ainsi sur une pratique des Grecs anciens qui consistait à inscrire, à la fin d’une œuvre pourtant arrivée à son terme, un verbe à l’imparfait plutôt qu’au passé simple. L’œuvre terminée demeurait ainsi, grammaticalement, en train de se faire. Elle n’était jamais complètement achevée.

La conclusion que Meltz tire de cette idée est à la fois simple et féconde : le dernier mot ne clôt pas nécessairement. Comme l’écrivait André Gide dans Ainsi soit-il : « Non ! Je ne puis affirmer qu’avec la fin de ce cahier tout sera clos ; que c’en sera fait. Peut-être aurai-je le désir de rajouter encore quelque chose. De rajouter je ne sais quoi. De rajouter. Peut-être. Au dernier instant, de rajouter encore quelque chose… »

Pour montrer qu’il n’existe pas vraiment de dernier mot, Raphaël Meltz produit un livre qui, pourtant, semble parfois vouloir tout dire. Cette incohérence formelle n’annule pas l’intérêt de l’entreprise. Elle en révèle plutôt la contradiction fondamentale. Comment parler du silence sans le recouvrir ? Comment raconter l’absence sans l’encombrer d’une profusion de faits ?


Nina Jouannais est étudiante à l’EHESS dans le Master Arts, littératures et langages. Elle travaille, dans le cadre de son mémoire, sur les ultima verba.