La mort de Madame

À quoi tient le charme du Dernier présage de Victoria Woodhull, premier roman de Maxim Schwartz ? À la finesse de ses phrases, soignées comme des parures recouvertes de poussière, son décor de conte rural, son ton jovial pour affronter une cohorte de fantômes, la juxtaposition fascinante d’une femme historique et d’un personnage de fiction.

Maxim Schwartz | Le dernier présage de Victoria Woodhull. Philippe Rey, 154 p., 18 €

Nous sommes le 9 juin 1927 et Victoria Woodhull, née en 1838, sait qu’elle va mourir dans les 24 heures. Ce jour-là, gouvernante, domestique et jardinier se relaient pour surveiller Madame afin qu’elle ne réalise pas cette dernière prédiction – ils savent bien, pourtant, que rien ne saurait la contrecarrer. La traversée de cette journée est d’une intensité constante, chaque signe étant scruté, chaque phrase paraissant pleine à craquer de cette vie qu’il faut conserver. Dans ce livre aussi bref qu’un œuf dur est compact, il n’y a pas une minute à perdre : tous, à commencer par la maîtresse de maison, s’affairent en même temps qu’ils avancent vers le précipice, dans une gaieté inquiète Le primo-romancier est né, mais il entre en littérature par la fin, par l’évocation d’une mort annoncée, avec un compte à rebours jusqu’au silence.

Maxim Schwartz commence par la fin et il arrive en biais – il entre dans les lettres françaises en étranger. Son roman est influencé par la journée de Mrs Dalloway et par Le général dans son labyrinthe de Gabriel García Márquez, dont il emprunte l’étude, glorieusement mélancolique, des derniers moments d’un grand homme – ici, une femme. Le cadre est anglais, dans le Worcestershire. Les souvenirs de Victoria Woodhull, née dans l’Ohio, sont états-uniens. Le manoir de Norton’s Park où tout a lieu s’ouvre aux quatre vents, véritable caravansérail dont les objets venus d’ailleurs encombrent délicieusement certaines phrases : « Aux marbres de Gibraltar, aux aquarelles de Malte, aux fauteuils toscans et aux statues de bronze grecques […] se mêlaient les kilims kurdes, les mosaïques andalouses et les masques congolais. Une porte bleue de Tunis ne s’ouvrait sur aucun paysage ». Diminuée par la vieillesse, Madame a fait rassembler tout l’ameublement du manoir dans la seule pièce qu’elle habite désormais. La voici avec toute sa vie à portée de main, que le romancier nous fait visiter en virevoltant.

« Noyé », Stanisław Ignacy Witkiewicz (1921) © CC0/WikiCommons

Maxim Schwarz donne en effet l’impression d’avoir tout appris sur cette femme hors du commun, dont les nombreuses vies contradictoires, exubérantes et illustres (première candidate aux élections présidentielles des États-Unis, courtière à Wall Street, militante pour les droits des femmes, défenseuse de l’amour libre, mais aussi actrice, voyante, écrivaine mariée quatre fois…) se voient ici condensées pour tenir entre ces quatre murs. On y découvre une personnalité conquérante, dotée d’une volonté prodigieuse, allant jusqu’au bout de chaque choix, quitte à opérer un virage total par la suite. Ce jour où nous la rencontrons, elle est avant tout richissime. 

En maniant à sa façon cette série peu croyable de faits avérés, l’auteur rend magique une matière biographique. Le rythme de fête, tressautant, mais surtout le recours à une numérologie gracieuse et excitante créent le décalage d’où naît notre désir pour cette histoire. On dirait que le manoir et chacun de ses habitants tiennent debout grâce à un ensemble de formules magiques : « sa seizième cigarette de la journée », « l’alerte des huit poules et des deux coqs », « la pluie était déjà tombée deux fois », « quatre livres qu’elle avait publiés », « huit déménagements », « quatre colonnes de marbre », « trois lys blancs, pas deux ni quatre, sept violettes et une rose rouge »… Si le compte n’y est pas (mais de quel compte s’agit-il ?), le carrosse deviendra-t-il citrouille ? On se prend d’autant plus à ce jeu magique que Maxim Schwartz évite l’écueil du systématisme, en aménageant des contrepoints permanents, des pauses narratives à cet emballement chiffré.

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Le plus joli, dans ce premier roman baroque, c’est le piège qu’il nous tend. Car son vrai centre de gravité n’est pas tant cette figure « redécouverte » que ce véritable personnage – dans le sens où il est entièrement inventé – qu’est le domestique, un Marseillais qui a fui notre pays, l’âme figée par l’horreur de la Grande Guerre. Cet homme est notre cheval de Troie fictionnel dans cette matière historique. Son nom, drôle et outré, celui d’un perdant magnifique, contient toute l’atmosphère du roman : Ménélas Daisastre. Lui seul, on le voit nu, dans son quotidien d’automate, retiré loin de la violence dans ce parc enchanté, jouissant mécaniquement chaque matin à la pensée de Madame et des autres habitants du manoir, à défaut d’en connaître d’autres. Le voici à l’œuvre, s’exécutant religieusement pour servir Madame et surtout la vaste performance qu’est une journée sous son toit, à coup de nombres, de rituels et de présages. Ménélas est artiste en tant qu’il se dévoue à cette machine sans queue ni tête aussi sérieusement que si c’était là le seul moyen de se préserver de la mort, de la guerre derrière lui, des horreurs à venir, de ce « désastre » qu’il redoute sourdement. Une figure d’écrivain ?

Le dernier présage de Victoria Woodhull déploie une atmosphère de ballet coloré, parfaitement tenu, avec cette qualité un peu plastique. On se demande si se dessine ici le territoire du jeune auteur, celui qu’il réanimera dans chacun de ses prochains livres.