Entretien avec Diana Evans

Ordinary People confirme le statut de nouvelle star de la scène littéraire britannique de Diana Evans. Le roman examine les méandres sentimentaux et érotiques de deux jeunes couples afro-anglais habitant la région londonienne. EaN a pu s’entretenir avec l’autrice lors de son passage à Paris.


Diana Evans, Ordinary People. Trad. de l’anglais par Karine Guerre. Éditions du Globe, 384 p., 22 €


Ordinary People se lit comme un livre sur le mariage.

Sur le conflit entre le mariage et l’individu, entre le bien-être et la difficulté de se fondre dans la dualité alors qu’on est né dans un état d’unité. Certaines personnes réussissent, d’autres non.

Quelle a été la genèse du roman ?

Il s’agissait de représenter la banalité [ordinariness] britannique contemporaine à Londres au sein de la communauté noire : je voulais que des gens comme moi, de ma communauté – des Londoniens noirs –, puissent entrer dans une librairie et se reconnaître. Je trouvais que nous étions invisibles, qu’on nous montrait uniquement dans certains contextes, souvent politisés et réducteurs, nous privant ainsi de notre banalité. C’est pour cela que ces instants banals du quotidien sont mis sous la loupe.

Combien de temps avez-vous mis à l’écrire ?

Sept ans : j’avais l’impression de lutter contre une énorme bête que je n’arrivais pas à dompter, elle était incontrôlable.

Quand avez-vous réalisé la percée définitive ?

Vers la fin du roman, il y a un passage où Melissa et son homme ont une grosse dispute, elle se promène pieds nus, en même temps le Crystal Palace est en train de s’effondrer. J’avais conçu ce passage au début de mon travail, pendant la première année, je savais qu’il serait clé, mais je ne voyais pas où le situer. Et puis, vers la sixième année, j’ai compris, et c’est à ce moment-là que je me suis sentie capable d’aboutir.

Melissa et Michael habitent dans le quartier de Crystal Palace, n’est-ce pas ?

Leur quartier s’appelle Bell Green. Crystal Palace est un quartier voisin, situé également dans le sud de Londres, zone depuis laquelle les deux tours du palais sont visibles presque partout.

Donc les deux tours ont résisté, même si le reste de la structure a depuis longtemps disparu ?

Oui, elles sont encore là.

La géographie a une importance symbolique dans votre univers. Melissa et Michael habitent une rue qui s’appelle Paradise Row.

Oui, je l’ai inventée. Mes romans sont réalistes, mais ils ont une dimension surnaturelle, faite de symbolisme : j’ai besoin d’une iconographie, d’éléments historiques surplombant la vie des personnages, pour m’aider à explorer leur psychologie d’une manière plus approfondie. À part ça, j’adopte un style classique, élaboré autour d’un narrateur omniscient s’exprimant à la troisième personne. J’adore cette narration si caractéristique de Tolstoï et de Dickens.

La géographie explique aussi une partie des conflits entre les couples.

Melissa est voyageuse : elle veut voir d’autres topographies, rencontrer des gens différents, alors que Michael aimerait se mettre tout entier en elle, se déposer en elle. Ils sont complètement à l’opposé l’un de l’autre, tout en restant profondément connectés et tout en s’aimant.

Il y a plusieurs « communautés noires » dans Ordinary People.

Je voulais montrer les nuances et la complexité de la britannicité noire. Melissa est nigériane par sa mère et anglaise par son père, donc moitié blanche ; elle a alors un lien plus profond avec la Grande-Bretagne, un sentiment de propriété. Tandis que Michael est jamaïcain des deux côtés. Ce genre de nuances compte si on veut commencer à voir les Noirs comme des êtres humains ; on ne les considère pas assez en tant qu’individus, ce qui les déshumanise.

À un autre moment, Melissa veut prendre des vacances afin d’échapper aux Anglais.

Oui, c’est drôle, non ? Exactement ! Un Noir ne se voit pas comme britannique parce que sa britannicité a toujours été contestée, donc il ne se reconnait pas dans les représentations, il lui manque un sentiment d’appartenance à la société.

Diana Evans, Ordinary People

Diana Evans © Nick Tucker Cleared

Pourrait-on parler d’un caractère national anglais ?

Il y a cette conception selon laquelle les Britanniques sont réservés. Nous sommes timides. Quand je rencontre des Américains et des Afro-Américains, je suis toujours frappée par leur confiance, par leur façon d’occuper l’espace, de le revendiquer comme quelque chose de positif. Alors que, dans le caractère britannique, il y a cet aspect négatif et ricanant. Donc Melissa se sent aliénée, elle veut échapper à cette impression d’être constamment interrogée, au fait que son appartenance soit toujours remise en question, parce que le caractère anglais consiste aussi dans la volonté d’exclure.

Pourtant, vous venez de dire « nous ».

Oui, exactement, c’est ça cette dualité.

Donc vous vous sentez britannique.

Très britannique, bien sûr.

En quoi ?

Je suis britannique… je me sens britannique lorsque je quitte la Grande-Bretagne. J’ai cette réserve britannique et cette autodépréciation. En même temps, il y a quelque chose chez moi de très non britannique.

Non britannique ?

Cela vient de maman, qui est nigériane. J’ai un profond lien spirituel avec elle, et donc je me sens proche du Nigeria. Quand j’y vais, je me sens chez moi parce que je suis entourée d’autres Noirs. Tout le monde est noir, on perd le sentiment d’être racialisé, cette idée de négritude [blackness], on est juste ordinaire, tout comme le fait d’être blanc [whiteness] l’est en Grande-Bretagne, même si, là aussi, on a affaire à une construction. En Grande-Bretagne, le fait d’être noir crée un voile : quand les gens vous regardent, il voient noir. Donc, chaque fois que j’emploie ce mot dans le roman, j’essaie de le rendre ordinaire, parce qu’il est tellement chargé et politisé : nous ne sommes pas noirs, nous sommes jamaïcains, nigérians, moitié nigérians, trinidadiens.

Donc vous évitez de décrire vos personnages comme « noirs ».

Je préfère ne pas désigner les Noirs par ce terme, que je réserve pour d’autres choses.

On voit cela, par exemple, dans la description du « chocolatisme » de Michael et Melissa. Ou quand le narrateur explique que Rachel, maîtresse anglaise de Michael, « n’appartenait pas au monde brun ».

En effet, c’est rare que la couleur de la peau soit vraiment noire : nous sommes plutôt marrons ou beiges. C’est pour cela que le personnage de la fille (de Melissa, âgée de sept ans) est important : elle ne voit pas encore la race, elle voit des gens littéralement comme les marrons, les roses et les beiges ; à cet âge-là, on a encore son innocence raciale, qui disparaît lorsqu’on grandit.

 Votre discours me fait penser à Homme invisible, pour qui chantes-tu ? de Ralph Ellison.

Pour moi, c’était plutôt James Baldwin, il fait partie de mes influences, notamment Un autre pays et Harlem Quartet, en fait tout ce qu’il a écrit. Sa manière d’écrire depuis l’intérieur de l’expérience noire, il se met dedans, tout en essayant de rendre ses personnages plus humains. Et puis il affronte directement la politique, tandis que chez moi elle est intégrée dans le quotidien des personnages.

Avez-vous eu des influences féminines ?

Enfant, je ne lisais pas beaucoup, excepté Enid Blyton, qui écrivait des romans très britanniques sur des enfants blancs. Des livres sur des enfants ou des personnages noirs n’existaient pas. Vers la fin de mon adolescence, quand je me suis mise à lire sérieusement, j’ai découvert des auteurs afro-américains comme Toni Morrison, Toni Cade Bambara, Alice Walker et Audre Lorde, qui m’ont donné accès à une voix particulière : le fait qu’elle écrivent depuis une subjectivité noire et féminine a beaucoup compté. Ça m’a permis d’envisager d’écrire de manière sérieuse.

Elles sont toutes américaines.

Par rapport à la Grande-Bretagne, pays minuscule, le champ artistique américain est énorme. Donc les écrivains noirs en Amérique avaient plus de poids et étaient plus exposés. Et ils écrivaient dans la tradition de la grande narration ; les écrivains britanniques que je connaissais n’en étaient pas encore capables. Aussi y avait-il cette confiance américaine : des voix fortes et convaincantes pour dire ces histoires jamais racontées jusque-là.

À quoi tient le « poids » des écrivains afro-américains ?

À cause du mouvement des droits civils, de l’histoire de l’esclavage et de la ségrégation, l’expérience afro-américaine a toujours eu un énorme impact sur l’identité noire dans le monde entier. Nous sommes tous unis, je m’identifiais à ces écrivains qui traitaient les thèmes que j’affrontais quotidiennement. Cela m’a donné confiance.

Diana Evans, Ordinary People

Ordinary People s’ouvre et se termine sur des évènements américains : une fête pour célébrer l’élection de Barack Obama, et puis la nouvelle de la mort de Michael Jackson.

Pour les Noirs du monde entier, l’élection de Barack Obama a été d’une signification colossale. J’avais la conviction qu’il fallait documenter ce moment de l’Histoire, pour qu’un jour on puisse ouvrir un livre et lire dans le contexte d’une fiction ce qu’on avait ressenti à ce moment-là : un sentiment de fête, ainsi qu’une rétribution, une sorte de désenchantement où, tout en montant en puissance, on prenait acte de notre majestueuse lutte, et donc de notre monumentale douleur. Ce fut également un moment douloureux.

Vous affectionnez le paradoxe, comme dans votre portrait de Michael et Melissa. Celle-ci ne comprend pas la colère de son mec.

C’est non seulement parce qu’elle est moitié blanche, mais aussi parce qu’elle est femme. Le sexe masculin ne vit pas le racisme de la même manière : pour les hommes, c’est plus violent. Quant à Melissa, son enfance et son adolescence ont été plutôt marquées par la misogynie et le patriarcat. C’est presque comme si elle n’était pas assez noire. Cela crée des conflits, encore un exemple de l’effet pernicieux du racisme.

Le personnage de Stephanie, la femme de Damian, a été critiqué par certains lecteurs pour son mode de vie : elle est contente d’être femme au foyer.

Je l’aime beaucoup. Elle est puissante et assurée, tout en jouant son rôle dans le patriarcat traditionnel. Mon rapport au féminisme est compliqué : je me sens féministe, mais en même temps c’est naturel, je crois que la force d’une femme est par définition une force féministe, voyez-vous ?

Vous êtes également ambivalente en ce qui concerne l’érotisme et l’amour.

Rester intime toute une vie avec la même personne n’est pas naturel : en tant qu’individu, on a parfois besoin d’être seul. J’ai cherché à rendre l’acte sexuel vivant sans être vulgaire, à le montrer depuis les deux perspectives. Parce qu’il est souvent décrit de manière clinique – chez Updike par exemple –, uniquement du point de vue masculin : la femme n’est qu’un corps auquel on fait l’amour.

« Ordinary People » est aussi le titre d’une chanson de John Legend.

J’ai été journaliste musicale. J’aime cet album, son premier, qui s’appelle Get Lifted. Au début, je cherchais à mettre en un seul écrit une critique d’album, un voyage à travers Londres et l’histoire d’un couple. Puis Michael et l’album sont devenus entrelacés : j’ai fini par explorer la psychologie de Michael à travers l’album.

Ce roman abonde en descriptions précises de divers pans du quotidien, par exemple une sortie shopping chez Selfridges, qui se termine avec l’achat d’un poudrier au stand M.A.C. Cosmetics ; ou la préparation d’un ragoût nigérian au gari.  D’où vient ce penchant ?

Updike a été important, sa façon de se régaler dans l’observation des détails. Je crois que c’est la journaliste en moi.

En fait, vous aimez Updike.

Oui, j’aime Updike, j’aime son écriture, mais évidemment c’est très sexiste.

Propos recueillis par Steven Sampson