L’Autre et la race

Le dernier livre d’essais de Toni Morrison, L’origine des autres, reprend des conférences que l’écrivaine a prononcées à Harvard en 2016 dans le cadre d’un cycle intitulé « La Littérature de l’appartenance ». Elle y poursuit des réflexions sur la « construction » du Noir aux États-Unis, créant ainsi un second volet à son livre antérieur, Playing in the Dark, de 1992 et aborde plus généralement « l’obsession de la couleur » ou la crainte de « l’Altérité » dans les sociétés humaines.


Toni Morrison, L’origine des autres. Préface de Ta-Nehisi Coates. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière, Christian Bourgois, 93 p., 14 €


L’origine des autres se compose de six textes brefs dont le propos est d’évoquer la création et la fonctionnement d’un « colorisme » (un terme que Toni Morrison reprend à l’écrivaine Alice Walker) qui vise autant, selon elle, les Noirs américains que les nouveaux arrivants des grands flux migratoires contemporains.

Les idées de Morrison sur cette question assez floue de « l’Altérité » ne sont pas neuves, et ne prétendent sans doute pas l’être. Leurs illustrations lorsqu’elles touchent le domaine américain (lynchage, viol, etc.) non plus. Mais, dans le contexte actuel, et en particulier celui des États-Unis de Trump, il n’est sans doute pas inutile qu’un des écrivains américains les plus admirés rappelle quelques réalités sinistres sur le fonctionnement et les fonctions du racisme.

La base de la réflexion ethnologico-historique, sociologique et psychologique de Morrison est celle d’un humanisme aimable. « La race est la classification d’une espèce et nous sommes la race humaine, point final. » L’idée centrale de Morrison, un peu sartrienne, est qu’ inventer une catégorie d’« Autres » apporte de grands bénéfices à tout groupe humain et donc, si l’on résume un peu caricaturalement, que si le Noir n’existait pas en Amérique il faudrait l’inventer. C’est en effet son existence et son infériorisation qui permettent que se crée la cohésion du corps social et national, fait accepter l’exploitation de classe, et procure un sentiment de supériorité ou de réconfort à tous ceux qu’épargne le colorisme.

Le livre obéit à une certaine négation de la dimension historique, ce que confirme par ailleurs le choix de préfacier qu’a fait Toni Morrison. Celui-ci, Ta-Nehisi Coates, étoile montante d’une certaine pensée africaine-américaine, est plus à l’aise dans le réquisitoire que la mise en perspective historique des processus de domination, tout comme Morrison.

Mais si la perspective de L’origine des autres est un peu vague et tend à envisager le racisme comme un phénomène universel donné, quoique pluriel, elle sert surtout à l’écrivaine, et c’est dans ces domaines qu’elle est la plus convaincante, à effectuer quelques retours autobiographiques sur elle-même, et à mener une réflexion littéraire tant sur ses romans, dont elle commente les intentions et les sources, que sur des textes d’auteurs américains classiques dont elle analyse des thématiques parfois peu relevées.

Toni Morrison, L’origine des autres

Toni Morrison © Mathieu Bourgois

Dans le domaine personnel, par exemple, Morrison choisit pour illustrer l’omniprésence et la force destructrice de la création d’un Autre, une anecdote autobiographique qui va contre nos préjugés : son arrière-grand-mère très redoutée et très noire de peau était venue visiter sa famille et rencontrer pour la première fois celle qui s’appelait alors Chloe Wofford et sa sœur, alors bambines. La vieille femme en apercevant les deux petites au teint assez clair avait brandi sa canne et déclaré : « Ces enfants ont été trafiquées », laissant à Morrison le sentiment d’être « inférieure sinon complètement Autre ». Cette remarque devait par la suite lui donner l’envie d’en comprendre plus sur l’imaginaire de la pureté, de la supériorité ou de l’infériorité raciale et l’inciter à les mettre en scène dans ses romans comme L’Œil le plus bleu, Délivrances ou Paradis.

Une autre anecdote intéressante aborde le rapport à l’Autre, mais sous l’aspect plus vaste et psychologisant d’une assimilation de celui-ci à des fantasmes imperméables à sa réalité et à ses souhaits propres. L’écrivaine raconte ainsi sa rencontre quelques décennies auparavant avec une femme noire pauvre et âgée sur laquelle son imagination s’emballe et construit des rêves de relations amicales, de complicité au delà des différences d’âge et de statut social. Mais la vieille dame après ce premier contact disparaît, échappant peut-être consciemment à l’emprise déjà programmée de Morrison. Le dépit que l’écrivaine dit en avoir éprouvé lui aurait donné une nouvelle leçon, cette fois-ci sur les mécanismes affectifs constitutifs de la vision de l’Autre. « Nous désirons, explique-t-elle, soit rejeter soit embellir celui-ci.  Dans un cas comme dans l’autre (d’inquiétude ou de fausse révérence), nous nions son statut de personne, cette individualité spécifique sur laquelle nous insistons pour nous-mêmes. »

Morrison montre donc de la finesse dans sa perception psychologique du rapport à autrui, et tout autant dans l’analyse de ses œuvres, dont elle énonce les buts (atteints ou non selon elle) ou analyse les sources (elle explique ainsi comment et pourquoi elle a changé l’histoire « réelle » qui a inspiré Beloved).

Elle fait aussi preuve de la même justesse lorsqu’elle présente les textes de certains grands auteurs américains et leur utilisation de la racialisation. Elle prend un exemple pour le XIXe siècle chez Beecher Stowe, montrant par l’étude d’un passage de La Case de l’oncle Tom les processus d’embellissement de l’esclavage. Elle prend pour le XXe Faulkner (qui a beaucoup parlé des Noirs) et Hemingway (qui n’en n’ a pas du tout parlé), et souligne comment le colorisme leur sert de trope ou de raccourci facile (la relation sexuelle entre noirs et blancs figurant le comble de l’abjection et appelant le meurtre dans Absalon, Absalon, la peau bronzée d’un personnage blanc devenant signe érotique chaque jour plus troublant dans Le Jardin d’Éden de Hemingway etc.). Elle donne surtout un déchiffrage très parlant, sinon original, de la nouvelle de Flannery O’Connor « Le nègre artificiel », dans laquelle cette grande écrivaine du Sud, en même temps qu’écrire des paraboles sur la grâce, fait une satire de l’éducation au racisme et du préjugé racial, tous deux facteurs de cohésion identitaire pour les blancs du Sud.

L’origine des autres aborde ainsi de nombreux sujets ( le Noir américain dans la société et la littérature, certains romans états-uniens aussi bien qu’un roman de Camara Laye, les expériences de Morrison, son œuvre personnelle, les migrations actuelles), toujours avec humanisme mais sans attention particulière portée à ses présupposés analytiques et ses points de vue historiques. La vision éloquente qu’a Morrison des différentes fonctions et figures de l’Autre racialisé intéressera son lecteur, mais ce sont ses grands romans comme Sula ou Beloved qui le convaincront car là s’y épanouit sans contrainte son vrai talent, c’est-à dire-sa flamboyante imagination.

Claude Grimal

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