La couleur cachée

L’œuvre de Toni Morrison (1931-2019) interroge avec force la place des Afro-Américains dans la société états-unienne. Prix Pulitzer pour Beloved, elle a écrit dix romans, des pièces de théâtre, des essais, des livres pour enfants, mais seulement deux nouvelles : Récitatif, publiée à l’origine en 1983, et traduite en 2019 par Christine Laferrière pour la revue America, et Sweetness, publiée en 2015 par The New Yorker, qui traite des relations entre une mère à la peau claire et sa fille noire comme le charbon. Les éditions Christian Bourgois publient la première, assortie d’une longue et passionnante postface de Zadie Smith.


Toni Morrison, Récitatif. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière. Christian Bourgois, 106 p., 14 €


Récitatif raconte l’histoire de deux femmes, Twyla et Roberta, qui se sont connues dans un orphelinat à l’âge de huit ans et que l’on va retrouver à cinq périodes de leur vie, au gré de leurs rencontres. Morrison fixe le cadre d’emblée : « Être tirée du lit tôt le matin, c’était une chose, mais être coincée dans un lieu inconnu avec une fille d’une race tout à fait différente, c’en était une autre ». L’une est blanche et l’autre noire. Et tout le jeu de Toni Morrison consiste à pousser le lecteur à se poser la question de la couleur de peau des deux protagonistes. L’autrice joue sur un système de signes, une caractérisation qui, s’appuyant sur certains marqueurs qu’on associe à une race ou à l’autre, paraît nous donner la réponse. Mais, dès qu’on croit avoir trouvé, Morrison sort de son chapeau une nouvelle description qui mélange ces codes et nous replonge dans le doute.

Récitatif, de Toni Morrison : la couleur cachée

Toni Morrison © Éditions Christian Bourgois

D’autres questions sembleraient pourtant plus essentielles à la compréhension des personnages : quand et comment Roberta a-t-elle appris à lire ? Comment cette enfant abandonnée se retrouve-t-elle aujourd’hui en limousine avec chauffeur ? Mais on a beau faire, la question qui revient, lancinante, demeure la même : qui est blanche et qui est noire ? Sommes-nous donc tous tellement endoctrinés par une culture soulignant les différences de couleur de peau que nous ne puissions envisager le monde sans lui appliquer cette grille de lecture ? C’est ce qui semble ressortir des pages de Récitatif.

Cela dit, au détour d’une phrase, Morrison suggère peut-être une réponse : « Maintenant, on se comportait comme des sœurs séparées depuis bien trop longtemps. Ces quatre mois brefs n’étaient rien dans le temps. Peut-être que c’était la chose elle-même : juste le fait d’être là, ensemble. Deux petites filles qui savaient ce que personne d’autre au monde ne savait : comment ne pas poser de questions. » Quand Twyla et Roberta se contentent du présent, quand elles n’interrogent pas leur différence – sans pour autant la nier –, elles sont heureuses. Hélas, la société va souvent les placer dans des situations où cette solution n’est pas envisageable.

Mais si Morrison place le lecteur en porte-à-faux, si elle le force à se poser une question qu’il voudrait ignorer, elle n’en remet pas moins en cause les acteurs du drame et la mémoire qu’ils entretiennent de leur passé. En effet, Twyla et Roberta ont vécu ensemble un épisode traumatique, mais elles n’en gardent pas le même souvenir ; pire, ils sont diamétralement opposés. Alors, qui dit vrai ? Ou, si toutes deux sont convaincues de l’exactitude de leurs souvenirs, laquelle a reconstruit l’événement ?

Récitatif, de Toni Morrison : la couleur cachée

D’ailleurs, comme le souligne fort justement Zadie Smith dans sa postface, en matière de « race » la mémoire n’est pas un concept simple à manier. En effet, de pair avec la mémoire des faits, parfois problématique, il y a celle d’un double enracinement lié à la différence : d’un côté, le traumatisme de l’esclavage, de l’autre, la culture spécifique à la communauté afro-américaine que Morrison s’est attachée à représenter sa vie durant. Ces deux racines peuvent au premier abord sembler incompatibles. On a combattu l’esclavage en arguant que les différences de couleur de peau n’étaient pas signifiantes, et l’on défend par ailleurs la particularité d’une culture dont le déterminant est la couleur de la peau.

Tout au long de son œuvre, Morrison résout cette apparente contradiction en postulant que cette catégorisation factice imposée pour de mauvaises raisons (goût du profit, sadisme, indifférence…) s’est également révélée une richesse pour ceux qui en furent les victimes et qui y puisèrent la force de bâtir une culture dont la résonance est mondiale. Ce n’est pas pour rien qu’au début du récit, la première fois que Twyla et Roberta se revoient, cette dernière se rend à un concert de Jimi Hendrix, l’artiste emblématique du crossover racial qui a lieu dans les années 1960 aux États-Unis. Hendrix fait du rock, une musique de Blancs, mais d’une façon unique, résolument ancrée dans la culture afro-américaine, et il est célébré pour sa différence autant par les Noirs que par les Blancs. Avec le temps, semble nous dire l’autrice, quand les codes raciaux stigmatisants auront été gommés de la société comme ils le sont de Récitatif, cette culture restera. Et c’est ce qui importe.

Récitatif, de Toni Morrison : la couleur cachée

Jimi Hendrix en concert, le 10 mai 1968 © CC4.0/Steve Banks

Du point de vue formel, le texte est magnifique. La langue simple et précise de Toni Morrison et sa virtuosité narrative n’étant un secret pour personne, indiquons seulement que dans Récitatif l’écrivaine affiche une maîtrise totale de son art, et que la traduction de Christine Laferrière, splendide, restitue avec élégance et simplicité toute la force de cette nouvelle. En revanche, il n’est pas inutile de s’attarder sur l’extrait d’un discours que Morrison a prononcé en 1995 à l’université de Howard (« Racisme et fascisme » dans La source de l’amour-propre, 2019) et que Zadie Smith cite dans sa postface en précisant qu’il s’agit d’un « résumé fort utile, à découper et à conserver pour s’y référer ultérieurement, car si nous espérons démanteler les structures d’oppression, il nous aidera sûrement à examiner la façon dont elles sont construites ». S’ensuit une liste des outils les plus performants se trouvant à la disposition des aspirants dictateurs, dont on constate vingt-sept ans plus tard qu’ils sont toujours d’un usage courant : « 3. S’assurer et créer des sources et des distributeurs d’informations qui soient désireux de renforcer le processus de diabolisation parce qu’il est rentable… [suivez mon regard] /9. Récompenser la bêtise et l’apathie par des divertissements monumentalisés… »

Bref, Récitatif met à nu nos travers et nos préjugés les plus profonds en matière de « race », et c’est en cela un écrit absolument indispensable. On attend avec impatience qu’un éditeur publie une traduction française de Sweetness, qui le mérite tout autant.

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