Même pas des racailles

Premier roman de Marin Fouqué, 77 est un uppercut. La brutalité nue de la vie de quelques jeunes du « sept-sept » est décrite par l’un d’entre eux qui a décidé, un matin, de ne pas monter dans le bus scolaire et d’affronter, seul cette fois-ci, ses pensées et ses souvenirs. Filtrée par son regard et sa sensibilité, la réalité prend forme, le sens se dévoile au fil de ce flux de pensée au rythme obsédant. Marin Fouqué, connu jusqu’ici pour sa poésie, son rap, ses nouvelles, mais aussi pour ses performances sur scène, taille une langue par laquelle il fait naître à lui-même son personnage.


Marin Fouqué, 77. Actes Sud, 222 p., 19 €


Le « sept-sept », où est-ce ? Voilà l’une des questions qui donnent à l’écriture de Marin Fouqué son impulsion, née de la nécessité de circonscrire un territoire qui semble a priori indéfinissable et qui est pourtant invoqué comme une caractéristique essentielle des personnages évoluant sur la scène intérieure du narrateur. Le 77 est symboliquement représenté comme un espace qui ne se construit qu’en opposition, comme une nécessaire résistance à une menace démultipliée, celle des tentatives d’absorption de Paris. La peur d’être avalé et de disparaître, proférée à plusieurs reprises par le père Mandrin juché sur son tracteur, cet oracle menaçant, est un leitmotiv du récit. Il faut à tout prix « éviter que notre village devienne un repère de racailles ou pire : une extension de Paris ».

Le silence du 77 est l’autre menace d’engloutissement, plus insidieuse mais peut-être plus angoissante encore, dans ce territoire où les pylônes électriques font office de « cigales » et rendent assourdissant le silence d’une zone oubliée y compris par les coloristes. La terre grasse du 77 recouvre « mille teintes de marron », « du marron, du marron et encore du marron » dans lequel le narrateur se perd dès la première latte de shit absorbée, de bon matin, protégé par l’abribus du reste du monde informe. Ça colle, c’est gras, ça absorbe, ça s’absorbe et ça remue aussi, grâce aux milliers de vers qui habitent cette terre, qui « l’occupent, qui l’arpentent, la soulèvent et la charrient, cordons ombilicaux qui fourmillent sous la terre, longs corps gluants qui avancent dans la masse marron selon leurs propres tunnels », tout comme les mots qui, progressivement, charrient cette réalité informe et gluante pour la ciseler et faire émerger la vérité, celle de ce narrateur qui doit réparer à tout prix l’injustice d’une identité volée, « enterrer [s]on surnom dans le silence du 77 », ce surnom qui est « le salaire de [s]es larmes », l’enterrer profondément et renaître à lui-même.

Marin Fouqué, 77

Marin Fouqué © Safia Bahmed-Schwartz

Le narrateur est tout autant acteur que spectateur, à la fois baigné de mots et visionnaire car, dit-il, « j’ai la vue. J’adore cette vue. Devant mes yeux ou sous mes paupières : le marron à perte de vue ». Il ne se contente pas d’observer, il compose et écrit l’histoire, la sienne et celle de ses compagnons d’enfance, bulle originelle que l’entrée dans la zone sombre de l’adolescence fait éclater violemment. Les souvenirs se mêlent à l’observation des voitures qui passent, leurs couleurs comme autant de paris pour un oracle de fortune donnent le coup d’envoi du récit : le matin où le récit s’ouvre surgit un convoi métallisé comme une « saccade. Trois longs râles » qui couvrent enfin le « silence du 77 ».

Les vaches du « sept-sept » sont-elles remplacées par une jeunesse qu’on aime tant qualifier de désœuvrée et qui regarde sous un abribus dégueulasse les voitures passer sur la nationale ? Lorsque tout est si vide, il ne reste plus qu’à parier sur les couleurs des voitures à venir. Où se niche le futur ? Il serait bien commode de se contenter de lire le roman de Marin Fouqué comme un récit de la vacuité de l’existence de ces jeunes qui ne sont ni à Paris, ni vraiment en banlieue urbaine, qui ne sont même pas des racailles, malgré quelques tentatives avortées. Ici on n’est pas dans le « neuf-trois », et on n’est même pas à Melun, c’est dire. Et pourtant il ne s’agit pas, dans 77, de dénoncer cette vacuité, dont l’espace lui-même peut être emblématique. Certes, le désœuvrement est le maître mot d’une jeunesse qu’on voudrait voir perdue, et qui est sans aucun doute abandonnée, qui s’abandonne aussi à elle-même. Et les portraits que Marin Fouqué fignole avec une justesse remarquable ne sont pas sans évoquer cette question fondamentale et éminemment politique de la place qu’une société accorde à sa jeunesse, à toute sa jeunesse et pas seulement à celle des élites sociales et scolaires, les deux étant encore trop souvent confondues.

Pourtant, au-delà de sa dimension politique, 77 est un roman sur le temps et ses enchevêtrements dont le rapport à l’espace rend également compte, mais pas uniquement. Marin Fouqué insiste sur le rapport que chacun de ses personnages entretient au temps, cette façon par exemple dont les plus âgés prennent le temps aux plus jeunes, « vu qu’ils ont presque plus de temps, ils te le prennent à chaque instant. À te montrer quelle taille tu faisais quand ils t’ont vu la première fois, à insister comme eux ils se rappellent bien mais que toi t’en as aucun souvenir, ce petit pouvoir qu’ils ont sur toi à à dire que t’as bien grandi, que t’es bientôt costaud, bientôt baraque, bientôt un homme ». Le 77, c’est aussi le dernier pompiste bien porté sur le pastis, à qui les gamins viennent rendre visite, ce sont aussi tous ces vieux qui se rassemblent pour le loto dans la salle communale à côté du lavoir où « on les aide à descendre, et [qui] se mettent à boitiller jusqu’à la petite porte d’entrée. Y entrer et embaumer l’espace de leurs odeurs de peau. Toutes et tous agglutinés. Rance. L’odeur de peau des vieux, faudrait réussir à l’isoler. Pour comprendre. Comprendre l’odeur du temps, des paquets d’années entassés ». Les terres du 77 sont grasses et regorgent de vers et « il en faut des vieux pour nourrir tous les vers de nos terres ». À chacun ses marottes, les vieux c’est « le bon Dieu » et « c’est un peu comme porter des Nike Requin pour nous, ça les obsède, c’est leur mode ». Marin Fouqué a l’art de donner à voir des scènes, et certaines pages évoquent des tableaux de Jérôme Bosch, par l’attention portée aux détails rendant visible la monstruosité secrète des êtres.

Marin Fouqué, 77

La violence des rapports intimes surpasse celle des rapports sociaux, et c’est aussi de cette violence que 77 rend compte. L’arrivée de Kévin sonne le glas de l’innocence, Kévin et son « audace capuchée » qui décide de procéder à l’initiation du narrateur pour en faire un homme, pour gommer ce « corps de lâche », tailler à la serpe un bloc d’autorité virile à laquelle le narrateur ne vouera pourtant heureusement aucun culte, grâce à la lucidité acquise dans l’écriture : « Un esprit dominant dans un corps dominant. Parce que c’était ça le fin mot de l’histoire : devenir un dominant. » Il faut dominer tous les autres, et peut-être avant tout les femmes, « grandir. À coups de pompes, à coups de shit, à coups de kicks et de droites dans la gueule ». Mais le narrateur ne sera pas cet homme-là. L’alternative posée entre la « Mignonne » et la bête brutale est bien restrictive. Marin Fouqué invente une porte de sortie et c’est tout l’enjeu du roman. L’arrivée de Kévin matérialise la fin d’un âge d’or (pourtant loin d’être doré) mais dont la nostalgie n’est pas indépassable : les mots lui donnent une forme, dans ce récit qui est aussi un hymne à l’amitié perdue.

77 est un roman formidable sur l’écroulement du mythe originel, inséparable de ce temps qui passe, le mythe de la fusion dans l’amitié pure de l’enfance. Le trio initial, Enzo bientôt devenu le Traître, la fille Novembre au prénom presque retrouvé et le narrateur, est destiné à exploser comme si l’amitié pure de l’enfance ne pouvait survivre à la réalité. C’est uniquement dans cette solitude nue que le narrateur peut enfin prendre la parole. Il faut alors se séparer pour exister et accéder à son identité propre, par le récit. Et le narrateur ne se trompe pas d’initiation car il n’y en a qu’une qui vaille, celle de la parole qui fuse enfin.

Gabrielle Napoli

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