Armen Lubin est un poète, né en 1903 à Üsküdar. Échappant au génocide, il s’installe à Paris en 1923 et fréquente les milieux littéraires de Montparnasse. Frappé par une tuberculose osseuse, sa vie sera un long combat contre la maladie qui l’emportera en 1974. Un brin de cœur tendre est une nouvelle qui évoque avec pudeur les immenses douleurs du deuil et de l’exil. L’intrigue est simple : deux personnes engagent la conversation dans un tramway brinquebalant, à Paris, et deux réalités différentes d’un même malheur se rencontrent.
« La corpulente maman » arménienne, Epraksé, protectrice pour ne pas dire envahissante, se conduit familièrement avec « un pâle jeune homme », « mélancolique et courbé sur lui-même », qui porte un paquet enveloppé dans un journal arménien. Il subit un feu roulant de questions : « Pourquoi ne fais-tu pas venir ta mère près de toi… ta sœur est-elle plus âgée que toi ? Est-elle mariée ? »… Elle essaye de le situer en fonction de ses amis et connaissances et de ses parents comme le font les Arméniens en exil et s’interroge : « quelle sorte d’Arménien es-tu donc ? tu ne vas pas à l’église, tu ne connais pas notre épicier, tu ne parles pas… ». Cependant, la description de la maman volubile nous avertit : elle a un chapeau noir, des sourcils noirs, une lèvre supérieure noire, et deux dents noires ; elle subit aussi « un noir destin d’arménienne ».
Devant le mutisme de son vis-à-vis, elle doit donc soliloquer, et l’on comprend vite que sa vie quotidienne est pesante. Le petit logement « avec des pièces grandes comme des mouchoirs de poche », sous les combles, fait regretter les placards de l’appartement d’Istanbul où pendaient oignons et coings. Nonobstant, pour elle, rien ne devrait changer, et c’est ce qui la désole. La catastrophe historique qui l’a déracinée la plonge dans un monde qu’elle rejette. Elle reconnaît qu’il n’y a plus, pour elle, qu’« En haut le seigneur, en bas, mes fils ». Seulement, ses enfants la contestent, mènent leur vie. Le cadet fréquente des Françaises qui « sont sales, sales. De l’extérieur elles sont coquettes bien maquillées. Mais si tu soulèves leur jupe, ton nez ne tient pas le coup ». Epraksé porte sur les genoux un tapis turc car sa concierge l’empêche de le battre. Or ses fils l’ont prévenue – l’humour n’est pas absent de la nouvelle : « À Paris, une concierge, c’est le Bon Dieu ». Elle s’indigne de la loi tatillonne : il est interdit de secouer quoi que ce soit par la fenêtre, après 8 h du matin, quand elle donne sur la rue, et à partir de 10 h si les fenêtres donnent sur la cour. Faire régner la propreté dans son petit logement, d’une manière un tantinet maniaque, est une fierté qui lui reste, et elle doit aller battre son tapis chez des amis.

Le jeune homme se dit souffrant, aussi crée-t-il une vive inquiétude chez Epraksé qui l’accable de conseils. Elle lui demande de tirer la langue, regarde ses vêtements qu’elle juge insuffisants et lui recommande de s’aliter au plus vite, sous de grosses couvertures. Le jeune homme n’est pas insensible à la bonté de la vieille dame. Il lui dit : « Écoute-moi, maman, puisque tu as un si tendre cœur, puis-je te demander un service ? » Il s’agit d’aller porter un petit mot, vite griffonné, à son hôtel. Le jeune homme souhaite se suicider – « ma décision est irrévocable » – et donner ses effets à cette vieille dame protectrice…
On devine le désespoir de celle-ci, qui mêle à son « pauvre et ridicule » français nombre de mots turcs et arméniens. Elle pénètre dans la chambre d’hôtel déserte, voit la photo, probablement, de sa maman, et mesure l’état d’abandon, de pauvreté et de solitude que vit ce jeune homme… dans lequel elle voit son fils. Elle attend un miracle : « Ne meurs pas, sans ça… ils en ont tant massacré, ils en ont tant tué, ils en ont tant versé de sang innocent, qui s’en préoccupe ?… » Elle retourne alors contre elle toute sa rage, exprimant son incapacité à changer, alors que l’Histoire a brisé sa vie : « quand donc allait-elle renoncer à ses habitudes stupides ? ».
L’ouvrage, à l’édition soignée, est accompagné d’une préface de l’écrivain Henri Thomas qui disait de Lubin : « L’ailleurs, pour lui, n’est pas l’imaginaire, n’est pas l’inconscient ni le rêve : c’est tout ce qu’il a vécu, tout ce qu’il vit, c’est lui-même éternellement déplacé ». Une postface de l’historienne Anouche Kunth éclaire le texte et montre que l’expérience de photographe du poète se retrouve dans son « écriture du détail et du furtif, ou encore du discontinu, propre à saisir l’inattendu ». La force de cette nouvelle tient à la finesse pathétique du narrateur. Jean Follain disait à propos d’Armen Lubin : « Je ne connais aucune poésie possédant un si grand pouvoir de discrétion ; tout y est discret, même la violence ». On ne saurait mieux dire.
