Chronique d’une ville fantôme

Par la magie de l’écriture, un village pittoresque qui pourrait être le fleuron des guides touristiques se transforme en un lieu maudit, près de s’engloutir à jamais : les spectres du passé rôdent-ils encore dans les galeries des anciennes mines qui courent sous les rues et les façades de carte postale de Groß-Einland ? Dans Terre liquide, de Raphaela Edelbauer, un monde fantastique affleure sous celui qu’on dit réel, au point de le déborder et d’affoler les boussoles de la raison : Franz Kafka, Gustav Meyrink, Bruno Schulz et beaucoup d’autres ont peut-être guidé la plume de cette jeune Autrichienne qui signe ici son premier roman.


Raphaela Edelbauer, Terre liquide. Trad. de l’allemand (Autriche) par Olivier Manonni. Globe, 320 p., 22 €


Ruth Schwarz, la narratrice du premier roman de Raphaela Edelbauer, est une jeune et brillante physicienne qui vit seule à Vienne et se consacre à sa thèse d’habilitation sur l’espace-temps (l’univers-bloc). Elle apprend un jour que ses parents ont « quitté la vie dans un accident de voiture survenu la nuit précédente » : étrange circonlocution pour parler d’une mort brutale, et premier accroc dans sa vie bien réglée. Et elle n’est pas au bout de ses surprises. Ses parents ont souhaité être inhumés là où ils sont nés, à Groß-Einland, or c’est la première fois que Ruth entend parler de cet endroit qui, pour comble, ne figure sur aucune carte. Elle boucle néanmoins sa valise et prend la route en pleine nuit, comptant sur sa bonne étoile pour trouver une ville qui n’existe pas.

Elle finit pourtant par y arriver après un voyage semé d’embûches. Est-ce le prix à payer ? Au terme de ce qui ressemble fort à une épreuve initiatique, Ruth ne découvre ni palais endormi, ni Pays des Merveilles… Il n’empêche qu’à Groß-Einland le surnaturel se mêle au naturel et le fantastique à l’ordinaire sans que jamais personne y trouve à redire. Dans une auberge où pousse un chêne millénaire (rappel de l’arbre cosmique qui tient rassemblées toutes les parties du monde ?), un mystérieux « homme aux masques », marchand si l’on veut, diable peut-être, lui parle d’un peuple aborigène pour qui « le monde de l’esprit et celui du corps s’associent dans un présent éternel de la création, le temps du rêve, pour former un lieu où nous pouvons entrer en contact avec nos ancêtres ».

Terre liquide, de Raphaela Edelbauer : chronique d'une ville fantôme

Raphaela Edelbauer © D.R.

Cette révélation sonne comme un avertissement pour Ruth avant les expériences paradoxales qu’elle va faire à Groß-Einland. Quand la poésie des anciennes croyances se greffe sur les spéculations théoriques, la chimère peut doubler la réalité, la littérature s’unir à la science – et  la physicienne croire aux prodiges, d’autant que les médicaments qu’elle prend peuvent altérer son jugement et sa volonté. Voilà que cette scientifique promise à un bel avenir s’aperçoit tout à coup que son habilitation « a opéré une expansion à l’intérieur de [sa] vie, qu’elle s’est mise à chasser les autres tissus, comme une tumeur ». On n’en apprend pas plus sur cette « maladie » qui croît en elle, mais on ne peut s’empêcher de penser au nénuphar qui envahissait le poumon de Chloé dans L’écume des jours

Une fois sur place, Ruth découvre une charmante cité bâtie sur un sol meuble et sillonné de galeries souterraines, véritable « terre liquide » où rues et maisons s’enfoncent inexorablement malgré les tonnes de béton qu’on y injecte. Le cadre idyllique est donc trompeur, et le reste est à l’avenant. Plongée dans un monde inconnu, confrontée à des situations qui lui échappent, Ruth finit par entrer dans le jeu qu’on lui impose et remet sans cesse son départ. Son comportement change, sa raison est prise en défaut, ses mots disent souvent le contraire de ce qu’elle voudrait dire. Sidérée, mais aussi séduite par cette ville insolite, elle songe à s’y installer plus durablement, tant pour enquêter sur ses parents qui revenaient ici à son insu que pour changer de vie : goûter les beautés du paysage la satisfait désormais davantage que rester devant ses livres, pour le plus grand plaisir du lecteur qui découvre de belles pages sur la nature autrichienne chère à la romancière.

Tout surprend à Groß-Einland, y compris la manière dont la ville est administrée : le pouvoir du maire et des édiles est illusoire, une énigmatique comtesse gouverne depuis son château surplombant la cité. Pour s’y rendre, il faut gravir la colline et traverser la forêt, comme dans les contes de fées. La comtesse n’en est cependant pas une, on songerait bien plutôt à Kafka, mais, à la différence de K., Ruth a ses entrées au château et devient vite une familière de la comtesse, parce que cette femme toute-puissante voit en elle la physicienne capable de mettre au point une nouvelle résine qui empêcherait l’effondrement de la ville. Ruth n’est guère versée dans le génie minier, mais accepter la proposition de la comtesse, c’est pouvoir circuler partout librement, sur les traces de ses parents.

Elle commence par s’informer sur le réseau souterrain impénétrable qui menace la ville, mais les habitants se montrent avares d’explications. Elle les surprend parfois rôdant le soir autour des trous pour y jeter divers objets, comme si ces cavités mouvantes devaient engloutir à jamais ce dont ils veulent se débarrasser, gigantesques égouts de leur mauvaise conscience, de leurs mauvaises actions. Parfois aussi un enfant disparaît, sans qu’on puisse le sauver. La légende court que ce monde ténébreux abrite un génie maléfique, le fantôme de Pergerhannes, qui fit creuser la première mine et s’engouffra définitivement sous la terre en 1635. On songe cette fois au vieux Torbern que rencontra Elis dans le conte d’Hoffmann Les mines de Falun – hommage sans doute de Raphaela Edelbauer à un autre maître du fantastique !

Terre liquide, de Raphaela Edelbauer : chronique d'une ville fantôme

Un mystérieux monument attise la curiosité de Ruth, il rappelle qu’une cinquantaine de déportés sont morts à Groß-Einland en 1944, quand les galeries souterraines abritaient une usine d’armement où travaillaient les détenus du camp voisin. Mais elle s’aperçoit que c’est en réalité de plus de sept cents hommes que l’on perd la trace au moment de l’évacuation, et que cette disparition volontairement gommée et bannie du souvenir pèse depuis sur la conscience des habitants, responsables de leur mort. Cachés derrière une stèle commémorative mensongère, ces centaines de cadavres enfouis dans la terre comme au fond de la mémoire locale ne doivent reparaître à aucun prix. C’est alors que le récit fantastique devient une autre manière de dire l’Histoire, de dénoncer, à travers la fable de la ville qui sombre, un crime jamais avoué qui réclame justice. Lorsqu’une excavatrice a mis au jour des ossements, la comtesse s’est empressée d’acquérir les terrains suspects pour que rien ne remonte, pour que la culpabilité reste enfouie. Les parents de Ruth avaient-ils éventé ce sinistre camouflage en remuant le passé ? Et s’ils en savaient trop, l’accident qui leur coûta la vie n’en était peut-être pas un… Quand Ruth s’aperçoit que le hasard (mais est-ce vraiment le hasard ?) l’a conduite à habiter une maison qui appartint à sa famille, sa curiosité ne fait que croître. La mission confiée par la comtesse constitue un alibi idéal pour accéder aux archives municipales ; à son tour donc de faire des découvertes inédites sur ces heures tragiques de l’Histoire qui ont laissé à Groß-Einland les traces que tous se sont efforcés de dissimuler.

Pour une oreille allemande, le nom de Groß-Einland rappelle peut-être qu’en 1989 les manifestants scandaient dans la rue « Wir sind EIN Land », « Nous sommes un (seul) pays » (1) : mais s’unir, ou se réunir, c’est aussi tout partager, le même présent, la même histoire. Et « Groß-Einland » peut aussi rimer avec « Groß-Deutschland », expression du pangermanisme du XIXe siècle dont l’Allemagne hitlérienne fit l’usage que l’on sait, aux dépens entre autres de l’indépendance autrichienne. La fable de Raphaela Edelbauer prend alors la couleur historique et politique dans laquelle la recherche de la narratrice sur ses parents n’a plus qu’à se fondre. Mais si le crime impuni commis à Groß-Einland ne relève en rien de la fiction, le faire entrer dans le monde imaginaire du conte où la cruauté se cache toujours derrière les apparences permet de le faire sortir de la temporalité pour l’inscrire dans le temps littéraire, et d’arracher à l’oubli la culpabilité collective des habitants.

Comme dans tout conte, l’espace n’est pas seul à prendre une autre dimension, le temps aussi se dilate ou se contracte différemment, se jouant de la mesure traditionnelle des pendules et des calendriers. Au lieu des quelques jours prévus, Ruth met trois années, peut-être six, avant de franchir le miroir dans l’autre sens et de voir définitivement disparaître derrière elle ce qui n’était peut-être qu’un mirage. Le premier roman de Raphaela Edelbauer a un souffle qu’Olivier Mannoni adapte parfaitement au français, il se lit d’un trait pour peu que l’on consente aux turbulences qui, loin de signaler un relâchement dans la conduite de l’action, connectent le roman à une tradition particulièrement féconde dans une Autriche arrimée à la Mitteleuropa : celle du récit fantastique, onirique, peu importe les adjectifs, où celle ou celui qui écrit fait tanguer la vraisemblance, joue sur tous les registres, passe de la poésie d’une description au grotesque d’une situation, mêle la grimace au sourire et le burlesque au sérieux.


  1. Les réalisateurs d’un film-documentaire d’octobre 2020, Melanie Haack et Peter Kunz, ont utilisé un minibus baptisé « EINLAND » pour circuler dans le pays et interviewer les Allemands trente ans après la réunification.

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