Comme Herta Müller, Prix Nobel de littérature 2009, Iris Wolff, qui publie Comme s’il pleuvait, est une écrivaine de langue allemande originaire de Roumanie, émigrée à l’âge de huit ans en Allemagne avec sa famille (en 1985). Son œuvre est largement dédiée aux populations roumaines germanophones qui furent, en même temps que les territoires qu’elles occupaient depuis des siècles, intégrées par le traité de Trianon (1920) à une Roumanie remodelée. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, ceux que les nazis avaient considérés comme Allemands furent traités comme tels, et déportés en grand nombre en Union soviétique lorsque la Roumanie rejoignit le bloc de l’Est.
Si l’on s’en tient à la stricte chronologie des œuvres d’Iris Wolff, Comme s’il pleuvait précède Le flou du monde, déjà traduit en 2022 par Claire de Oliveira. Avec leurs intrigues très différentes, les deux romans concernent la minorité allemande de Transylvanie et du Banat, mais Comme s’il pleuvait s’inscrit dans un temps long, où quatre générations successives se trouvent confrontées à quatre moments forts de l’histoire contemporaine : la Première Guerre mondiale, les débuts de la Roumanie communiste, les années 1960-1980 avec la dictature de Ceaușescu, et enfin l’époque contemporaine où la famille a quitté la Roumanie.
Au commencement, il y a Jacob, un soldat autrichien originaire du Burgenland, région majoritairement germanophone qui passera après le traité de Trianon du royaume de Hongrie à l’Autriche. Bien que « pas très doué pour la vie », Jacob est un homme intelligent qui, en raison de ses origines, comprend plusieurs langues et aime la poésie de Trakl, mort quelques mois plus tôt. Mais il se montre tout à coup incapable de tuer l’homme qu’il tient dans sa ligne de mire, ayant découvert que « les prétendus ennemis lisaient les mêmes livres qu’eux » : une fraternité historiquement incontestable à l’horizon des Carpates, mais qui n’a pas cours en temps de guerre, et c’est lui qui sera tué par un sniper dans le petit village où il est engagé en août 1916 avec son unité, au moment où la Roumanie vient d’entrer en guerre du côté des Alliés. Mais il ignore que sa brève relation avec la paysanne Alma va lui assurer une descendance. Et la nouvelle famille que Jacob fonde à son insu coïncide ainsi avec la naissance en 1920 d’une nouvelle Roumanie, unifiée et émancipée.
L’enfant de Jacob et Alma est une fille, Henriette. Elle a des sœurs (des demi-sœurs), mais elle est surtout très proche de son grand-père, Elemér, qui l’invite à rejoindre la « société des insomniaques » où s’échangent, quand tous dorment, des histoires « qui ne se racontent que la nuit ». Quand le jour s’éteint, les commérages peuvent en effet faire remonter les effluves d’un autre temps, et le récit se risque hors des frontières du monde contrôlé, rationnel, trop étroit pour une jeune femme d’ascendance paternelle inconnue et de famille maternelle quelque peu fantasque. Henriette, curieuse de tout, se montre bientôt fort peu encline à abdiquer son indépendance et sa liberté. Et quand une belle étrangère lui offre un jour une mystérieuse bague bleue, le roman bascule définitivement dans l’imaginaire surnaturel qu’affectionne toute la Mitteleuropa. Avant de disparaître, cette femme – la seule dans le roman qui « n’avait pas d’histoire au-delà de leur rencontre » – se fait l’ambassadrice du destin, et Henriette déchiffre le message sans même qu’il soit besoin de paroles : « Il y a des choses que tu découvriras au-delà de ce village, car il va disparaître, ce monde qui est maintenant le centre de ta vie. » Une prophétie qui, finalement, s’appliquera à d’autres, et qui pousse Henriette à partir.

Dans le chaos qui marque la fin de la Seconde Guerre mondiale, elle donne à son tour naissance à un fils, Vicco, qu’elle confie bientôt à sa sœur Luise qui vit avec sa famille à Hermannstadt (Sibiu), ville où résident nombre d’Allemands de Transylvanie. Vicco, qui tient de sa mère, trouve son monde trop petit et se passionne pour l’espace : nous sommes en juillet 1969, au moment où l’Américain Neil Armstrong pose le pied sur la lune, et la Roumanie est précisément le seul pays du bloc de l’Est à retransmettre l’exploit à la télévision. Confiné chez sa tante, Vicco rêve d’évasion, et la moto qu’il bichonne (une MZ fabriquée en RDA) lui permet de sillonner les routes qui sont – sans qu’il en soit conscient – celles où son grand-père Jacob a combattu et a malgré lui fondé sa famille. À la fin du chapitre, dans un climat social et politique de plus en plus pesant où la répression s’accentue, sa mère passe la frontière allemande, un manuscrit interdit de publication « à l’Est » dans ses bagages.
Et le roman s’achève des années plus tard hors de Roumanie, entre l’Allemagne où Vicco a suivi Henriette, et les Canaries où sa fille Hedda s’est installée depuis deux ans. L’annonce que son père va mourir précipite le retour de cette dernière en Allemagne, bouclant le thème de l’exil en même temps que se boucle l’histoire de la famille : car Hedda, que sa grand-mère a conduite quelques années auparavant sur les lieux où tout a commencé, en a compris ou deviné davantage sur 1945, sur la peur des femmes devant les soldats, et sur la naissance de son propre père. Désormais héritière de la bague bleue et des carnets d’Henriette, elle devient de facto dépositaire de la mémoire familiale.
Comme s’il pleuvait est donc un roman riche, mais d’ampleur mesurée, l’autrice se gardant de tout style épique pour raconter cent ans de la vie des « Saxons » de Transylvanie à travers la descendance d’Alma et Jacob. Jamais elle n’explique ni ne commente, à chaque lecteur de trouver l’accès à la signification profonde du récit, disséminée dans les différents destins individuels qui sont eux-mêmes dépendants de l’avancée de l’histoire.
C’est donner du même coup de l’importance à tous les personnages du récit, et pas seulement aux différents membres de la famille qui, de génération en génération, essaient de trouver leur place dans un univers qu’ils n’ont pas choisi, qui peut leur devenir hostile, et qu’ils aiment en même temps qu’ils veulent le fuir. Ce qui compte, c’est la manière de le regarder, de traduire les impressions contradictoires éprouvées à tel ou tel moment de leur vie. L’écriture poétique de l’autrice prenant alors tout son sens, le décor lui-même, bord de mer ou montagne, finit par s’animer à l’égal des personnages : « Là, le paysage n’était que lignes – lignes des cours d’eau, rubans des prés, lisière dentelée des sapins de la forêt, contours blafards et grisâtres des Carpates. Selon l’endroit d’où on venait, les monts se déplaçaient, gardaient leurs distances, commençaient à converger ou s’amalgamaient tout à fait. » Tout est dit en peu de mots, mais ils suggèrent bien plus que ce qu’ils montrent.
La réalité est d’autant plus complexe qu’elle passe par plusieurs cultures, plusieurs langues qui se côtoient sans nécessairement se heurter dans un pays, les Carpates, où le surnaturel de surcroît ne surprend personne. N’est-ce pas, comme le dit Alma à ses filles avec humour, le seul pays « où l’on peut faire une déclaration d’amour en trois langues » ? L’allemand se mêle au dialecte saxon transmis par les anciens, concurrencé par le hongrois et le roumain : le titre, Comme s’il pleuvait, n’est autre que la traduction d’une expression utilisée par Alma en roumain. Sa fille Henriette aussi aime à se souvenir des contes roumains de son enfance. Même si l’essentiel se traduit moins en mots qu’en regards et en silences, c’est la langue des récits ancestraux qui permet de mieux raconter, pour le meilleur et pour le pire, un pays davantage inscrit dans les rêves que dans la géographie. Encore faut-il entendre ce qu’ils disent. Entre vie réelle et vie rêvée, la Roumanie dépeinte par Iris Wolff, riche sans doute de ses souvenirs d’enfance, oscille donc entre monde moderne et tradition, voilant sans l’oublier la brutalité de la dictature derrière une vérité plus profonde, portée par la poésie d’un récit sobre qui joue parfois avec l’oralité du conte.
Au-delà de son propre destin, la famille qu’elle décrit est représentative de toute une population traversée par les grands conflits de l’Histoire : la Première Guerre mondiale a fait naître Henriette orpheline d’un père étranger, la Seconde réserve le même sort à son fils Vicco, né d’un père qu’il ne connaîtra jamais et qui, peut-être, portait un uniforme russe. Pour tous deux, la filiation qui passe par la mère les arrime à la terre roumaine et à ses frontières hermétiques, mais il reste la nostalgie d’autres horizons qu’aucun père n’est là pour leur faire découvrir, et qui plus tard conduira leur descendante Hedda jusqu’au large de l’Afrique.
Appeler Jacob celui qui figure en bas de l’arbre généalogique familial, c’est lui donner le nom du patriarche biblique à l’origine des tribus d’Israël qui vit en songe une échelle monter jusqu’au ciel. Les personnages de Comme s’il pleuvait ont aussi des rêves, mais ce nouveau Jacob en fait un bien étrange dans lequel un fleuve coule à l’envers : « En rêve, Jacob marchait près du fleuve sans savoir où il prenait sa source […] Puis un son s’éleva, une vibration aiguë, et là, il s’aperçut que l’eau ne coulait plus vers l’aval, mais vers l’amont. Il vit les poissons changer de direction, il vit que tout allait à rebours, les nuages, l’eau, le vent qui déployait les feuilles ». L’interprétation incombe naturellement au lecteur. Le cours du fleuve s’inverse, le temps marche à contre-courant, et la vie de Jacob aussi retourne vers son origine. Il meurt, tué net alors qu’il se désaltérait à une source. Comment ne pas songer à la fin de Siegfried, héros d’un tout autre récit légendaire ? L’eau, symbole de vie, peut aussi apporter la mort : et tous les personnages du roman connaissent l’étrange équation qui unit l’une à l’autre.
La violence de l’Histoire qui a rendu leur monde instable les confirme dans l’idée qu’il n’en restera rien, comme l’avait prophétisé l’étrangère à la bague bleue. La réalité brute de la terre se conjugue ainsi avec le sentiment de la fugacité des choses, de la Vergänglichkeit, qui traverse la littérature de Goethe à Hofmannstahl, et maintenant jusqu’à Iris Wolff. Sauf qu’Henriette, en retournant avec sa petite-fille Hedda dans la maison où elle avait vécu, « semblait comprendre qu’elle serait à tout jamais une partie de ce lieu, ou même ce lieu tout entier, qu’elle le veuille ou non ». En une ultime métamorphose, le personnage vivrait-il donc la fin de son errance en devenant elle-même le lieu de sa naissance ? Sans doute faut-il avoir été nourri à l’ombre des Carpates pour avoir « cette malice d’affirmer avec le plus grand sérieux une chose qui, comme on le savait en ouvrant chaque roman, était pourtant inventée ».
