La traversée des écritures

Il y a des années, en 1995, j’avais ouvert un cahier rouge, d’assez petit format, que j’avais sous-titré « La Traversée ». Je voulais évoquer le voyage vers les îles, Larmor Baden dans la Bretagne, Symi et Rhodes en Grèce. « Tu vas comme un marin », disait Sergio sur le bateau qui nous menait, parce que je barrais bien.


Marie Étienne, L’inaccessible est toujours bleu. Hermann, coll. « Vertige de la langue », 300 p., 25 €


Aujourd’hui j’ai devant moi un livre que m’a confié Marie Étienne. Couverture d’un rouge vif. Nommé L’inaccessible est toujours bleu. Je prends des notes à son propos sur un cahier vert tendre. Je dois avouer que j’ai la manie d’ouvrir des cahiers de toutes sortes, et de ne jamais les terminer. Et puis je recopie ces notes.

En vérité

Je suis

Un redoutable

Inépuisable

Recopieur.

Je me trouve devant une table de bois dur, carrée, dans une vaste maison, à l’angle d’une rue, près de la cathédrale et du port. C’est le domicile à Dieppe de ma grande amie Marie Étienne. Mois de novembre. Frontière entre le Nord et le Sud, avec les collines et le redoutable château fort campé juste devant l’Océan. Le Vaste Océan.

« Pratiquer la critique, écrit Marie Étienne dans l’introduction de son livre, c’est surtout éprouver l’attirance quasiment amoureuse bien que souvent momentanée pour un texte, un auteur, l’article étant la lettre ou la déclaration qui lui sert d’expression. »

Ce propos n’est sûrement pas une provocation. D’ailleurs, elle poursuit ainsi : « Ne seront retenus que les articles sur les livres qui lancent encore des étincelles, qui brûlent encore dans ma mémoire comme des foyers qu’on n’éteint pas. »

Pour continuer le chemin, il faut sonder la liste des contributions, des projets esthétiques. Qu’est-ce donc à présent qui nous retient ? Le mot juste, l’envol des couleurs, l’éloge de la ponctuation, le rapport à la peinture.

Cette matinée de novembre m’intimide. Il faut que je termine la description du livre de Marie.

Si nous reprenons, page par page, la publication, nous trouverons, en ordre, une série d’admirations et d’inquiétudes. Nous aurons pour commencer, mises en exergue, deux citations de Baudelaire et une de la grande Virginia. Puis, dans l’introduction, un développement sur Le balcon en forêt de Julien Gracq, une anecdote sur Katherine Mansfield. Dürer et son Apocalypse, comme une sorte d’abîme qui s’ouvre dans les amitiés et même les rencontres : en ce temps-là, on a brûlé Savonarole.

L’inaccessible est toujours bleu, de Marie Étienne : traverser les écritures

Marie Étienne (1989) © Paul Louis Rossi

Les articles de Marie ont des titres : Anne-Marie Albiach, « A.M.A., l’excès ou la mesure » ; Martine Broda, « Les vocalises de son désir » ; Danielle Collobert, « Le vertige et la chute » ; Louise Labé, « Portrait de l’artiste en amazone » ; Philippe Jaccottet, « Marcher vers le milieu doré » ; Pierre Jean Jouve, « L’Ange et la Bête » ; Bernard Noël, « Le plaisir solitaire et violent de la pensée » ; Catherine Pozzi, « La recluse magnifique ». Il y a aussi « La réparation » pour Tiphaine Samoyault et « Une prose en hiver » pour Stéphane Mallarmé.

Mais ne pas trop citer.

Le livre a une introduction, nous l’avons dit, et une conclusion avec le cher Gérard de Nerval. Il est construit comme un vrai livre et non comme une succession d’articles. Il comporte de nombreux noms de femmes. Mais les hommes ne sont pas oubliés, loin de là.

Marie a connu certains de ces auteurs quand elle habitait Orléans, qu’elle franchissait le pont Royal pour venir à Paris, à la librairie de la Répétition, où se réunissaient les amis de la revue Action poétique (je n’aimais pas ce titre, l’écriture n’est pas une corvée), auxquels se mêlaient parfois ceux de la revue Change. Nous nous intéressions beaucoup à la psychanalyse, aux combats esthétiques, politiques. Nous avions des idées, nous nous battions pour les défendre, et nous avions des adversaires qu’il s’agissait d’abattre. Nous étions virulents et joyeux, assurés d’être le fer de lance de la nouvelle littérature. Il n’en a rien été, nous nous sommes égarés, trompés de bout en bout. À présent, comment se dessine le paysage de l’art, celui de la littérature ? Des pages comme celles de L’inaccessible est toujours bleu peuvent-elles nous aider à y voir clair ?

Le livre est un voyage, une traversée, parmi des écritures que Marie a aimées, une traversée des apparences. Une Odyssée.

Comme on

s’approche

d’un paysage

inconnu.

« Le bateau gite au vent », disait encore Sergio, le marin qui nous guidait dans notre exploration des îles : « Reste au nord, encore, encore, je borde un peu, un demi-nœud, le bateau vient, voilà, pas trop. » Le soir, nous apercevions sur la côte un village protohistorique, un enchevêtrement de rochers ocrorange, avec des niches creusées dans la pierre. Grises. Puis une sorte de monstre, mi-éléphant, mi-mammouth à deux faces, qui s’avançait vers la mer. Le troisième morceau de la falaise était planté dans la mer, dans la même attitude, avec comme une trompe rougie, grise, qui descendait de face vers l’eau.

La voilà, la beauté de la littérature. La voilà, elle veut de la patience. Celle qu’il faut pour écrire. Pour la sortir de la poubelle où on la range parfois et « où, comme on sait, les chiffonniers harponnent des merveilles qui sans eux seraient demeurées lettre morte », écrit Marie qui en profite pour rappeler que pour Virginia Woolf les livres « tiennent tout seuls sur leurs pieds ». J’adore cette formule. Familière et profonde à la fois.

« Il n’y a pas que la langue, il n’y a pas que le style, il y a aussi les chaussures. » Autre formule que cite Marie. Celle-là est de Nathalie Léger et elle est très drôle. Ne craignons pas l’humour ! Pour écrire, il faut avoir voyagé, même si c’est seulement autour de sa chambre, ce que raconte Jean-Loup Rivière, un homme de théâtre, un des auteurs dont il est question dans le livre de Marie.

Ou encore avoir voyagé comme Adelbert von Chamisso autour du monde. J’y ai découvert presque par hasard un passage qui décrit les mœurs des natifs du Kamtchatka : admirable. « Lorsque les Iakoutes rencontrent un ours, s’il fait mine de se jeter sur leurs chevaux, ils tirent sur lui, et s’ils le tuent, ils le coupent en pièces, le font rôtir et s’en régalent, répétant sans cesse : ce sont les Russes qui te mangent et non pas nous… »

Il est dit dans une chronique savante que les populations d’agriculteurs du Néolithique progressaient d’environ vingt de nos kilomètres par siècle. J’allais ajouter : nous avons tout notre temps.

C’est ce que dit le livre de Marie, dans ses variations et ses fissures, aussi déconcertantes que celles d’un ciel humide et tourmenté : il a une grande liberté, une grande légèreté et son titre est énigmatique ; il donne une multitude d’horizons et de rivages.

Si je m’en vais loin, c’est pour le bonheur de revenir. J’ai trouvé dans mes vagabondages ce poème d’Ariwara no Narihira, aristocrate japonais du début de l’époque du Heian, qui pourrait s’appliquer au lecteur de L’inaccessible est toujours bleu. Ainsi qu’à elle, lectrice des livres dont elle retrace l’itinéraire.

« Comment ceux

Qui traversent

La rivière des teintures

Pourraient-ils éviter

D’être teints au passage ? »

Nous ne sortons pas indemnes de nos lectures, ni bien sûr de nos écritures. Elles font partie de nous et elles nous constituent, elles deviennent un pays indistinct, comme celui des « horizons retirés » d’Henri Michaux dans Au pays de la magie.

Parfois les oies, c’est un signe des temps, traversent l’espace, venant d’un coin de ciel très lointain, s’en allant au gré des saisons avec le vent du Nord ou l’Océan inquiétant et furieux que rien ne peut apaiser, vers des ailleurs de cortèges et de sortilèges.

Dans un livre encore inédit mais que je connais néanmoins, Marie se voit comme l’oie sauvage évoquée par l’Orlando de Virginia. Un oiseau pareil à ceux que dessinent les peintres japonais au milieu d’idéogrammes verticaux. Mêlant poésie et peinture. Ce qu’elle nous offre depuis toujours, ce sont des Contes d’Ise. Des récits amoureux de la littérature et de la poésie.

L’inaccessible est toujours bleu, de Marie Étienne : traverser les écritures

Marie Étienne © Bérénice Bonhomme

Je ne suis pas sûr d’avoir bien rendu compte du livre rouge de mon amie Marie Étienne. Il m’aurait fallu probablement fournir davantage de précisions. Mais je voudrais au moins être parvenu à en donner le goût : il existe, à ma connaissance, peu d’écrivains qui témoignent d’une telle curiosité, d’une telle générosité vis-à-vis des autres, qui prennent la peine, le temps, d’écrire, année après année – et alors qu’ils composent par ailleurs leur œuvre personnelle –, plusieurs centaines d’articles.

Toujours je fais le même rêve.

La recherche. L’attente.

L’égarement dans la ville et les lieux.

Aucun visage. La non-présence. La peur.

La levée de la peur.

Un visage de très près dans la nuit. Son monde intérieur. J’en suis certain. À peu près le même que le mien. Le mien.

Notre alliance.

Il n’y a personne à maudire. Sauf nous-mêmes.

Penser à l’amour. Le secret de l’amour. Sortir de la sauvagerie.

Je suis plus vieille que le monde, dit une femme In’hui. Et je sais beaucoup de choses.

La littérature aussi.

« Contre l’intolérance et les inquisitions, l’arme de l’art et de l’esprit n’a rien perdu de sa puissance », écrit Marie Étienne, qui rappelle au passage le puissant énoncé de Dürer : « J’ai allumé un brasier et si vous l’alimentez, il en jaillira une lumière qui illuminera le monde. »

Je crois à l’esprit. À la force de l’esprit. À la littérature dont fait partie la poésie. Nous n’avons pas besoin d’être nombreux pour la défendre. Les livres tiennent tout seuls sur leurs pieds.

Tous les articles du n° 140 d’En attendant Nadeau

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