Traîner chez Gibert

Pour beaucoup de lecteurs, surtout jeunes et désargentés, le livre n’existe que sous la forme d’édition de poche. Mieux encore, d’occasion. Les pages fripées, les dos brisés ou jaunis sont autant de symptômes rassurants. Le livre sera bon marché, il délivrera son contenu merveilleux en échange d’une petite pièce. Quant aux librairies d’occasion, alors que Gibert est dans la tourmente, elles deviennent, avec les années, des lieux de pèlerinage.


Quand j’étais adolescent, j’aimais bien aller chez Gibert. Je trouvais toujours le temps, pour des livres usagés, en poche ; parfois, il y avait plusieurs exemplaires du même titre et j’achetais, genre 1 ou 1 franc 50, celui qui me paraissait le moins abîmé, ou abîmé d’une façon qui me plaisait. Je n’aimais pas les livres annotés par des étudiants, et soulignés genre les phrases importantes et peut-être les citations pour un devoir, un exposé ou un mémoire. On pouvait aussi lire entre les rayons, on ne vous dérangeait pas chez Gibert, et puis il y avait les livres en anglais. Les livres en anglais étaient plus difficiles à trouver, parce que souvent c’étaient des pièces de Shakespeare, des romans de Jane Austen, les sœurs Brontë, Joseph Conrad et beaucoup d’autres, de vieux polars ou des  « romances » laissées chez Joseph Gibert par des touristes. Mais parfois, il y a eu de vraies occasions pour moi, des raretés.

À noter que le livre de poche d’occasion tient parfaitement dans la poche de la veste neuve ou usagée, ou dans la poche intérieure du blouson en jean, neuf ou troué. On peut aussi essayer de le faire tenir dans la poche arrière du jean. Mon conseil : ne pas dépasser les 250 pages pour ne pas déformer la poche. On peut donner son livre d’occasion après usage ou le laisser dans une boite à livres, ou sur un banc.

Gibert Joseph (Boulevard Saint-Michel, Paris, 2017)
Gibert-Joseph (boulevard Saint-Michel, Paris, 2017) © CC BY-SA 2.0/ActuaLitté/WikiCommons

Le Gibert de Saint-Michel accueille surtout des étudiants mais celui de Strasbourg-Saint-Denis, qui a fermé l’année dernière, ou est-ce déjà celle d’avant, faisait moins étudiant. J’aimais bien le Gibert de Strasbourg-Saint-Denis, parce que, déjà, je passais plus souvent dans ce coin-là que dans le Quartier latin. Au coin du boulevard, au croisement avec Sébastopol, une jeune femme trainait là dans les années quatre-vingt, qui ne venait pas dans le coin pour acheter des livres. Elle allait d’un homme à l’autre, elle avait besoin de fric pour acheter sa dose. Elle avait de magnifiques cheveux bruns, elle était frêle et marchait du pas rapide typique des gens pressés par le manque. Quand j’achetais un livre chez Gibert, je la voyais souvent. Je crois que tout le monde et personne ne la connaissait, je ne sais pas ce qu’elle a pu devenir, ça a dû mal se terminer. Les gens sont très indifférents. Bon, il n’y a plus de magasin Gibert là-bas, et beaucoup d’années sont passées. Les libraires du Joseph Gibert de Strasbourg-Saint-Denis embauchaient assez facilement pour les mois d’été.

Punaise ! je me sens trop vieux con en racontant cela : un jeune homme amoureux des livres qui donnerait beaucoup, si c’était possible, pour retourner rôder chez Gibert à la recherche de son prochain poche d’occasion. Une fois, plus tard, chez Gibert, j’ai trouvé un livre de moi encore sous blister, avant même sa parution, la libraire a remis le bouquin en réserve. Et plusieurs fois, des livres dédicacés que les destinataires s’étaient empressés de revendre chez Gibert. Mais l’un dans l’autre, Joseph Gibert, c’était vraiment chouette d’y traîner. Merci pour tout ce temps passé là-bas !

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