L’éthique théorique ennuie. Qui se soucie de savoir s’il y a des valeurs intrinsèques ? Les expériences de pensée des philosophes analytiques semblent hors sol. L’éthique personnelle est mieux à sa place chez Montaigne. On est tenté souvent, face au bavardage éthique, de faire comme Wittgenstein : ne rien dire. Reste l’éthique appliquée, dont relève L’éthique à l’épreuve des technosciences d’Ali Benmakhlouf. Elle au moins traite de sujets concrets : la santé, la maladie, les épidémies, la destruction de l’environnement, le droit à la mort. Mais y est-il encore question d’éthique ? Elle fait souvent plutôt penser à une sorte d’hygiène ou à un ensemble de régulations, voire à une police.
Le livre de Benmakhlouf évite ces écueils. C’est une analyse remarquablement informée et précise des problèmes contemporains de l’éthique médicale, de l’éthique de l’environnement et de l’éthique de la technologie, menée à la fois à partir des travaux de l’auteur au sein du Comité national d’éthique et de l’Académie de pharmacie et au sein de la faculté de médecine de l’université Mohamed VI au Maroc, combinant une longue expérience de dialogue avec le monde médical des deux côtés de la Méditerranée et la compétence d’un philosophe héritier à la fois de la grande tradition de la médecine arabe d’Avicenne et spécialiste de philosophie des sciences [1]. Ali Benmakhlouf part des notions traditionnelles de l’éthique, celles de valeur, de norme, de devoir et de justice, mais il montre combien elles se transforment au contact des progrès technologiques et sont difficiles à appliquer dans nombre de situations. La notion de norme est, au moins depuis Georges Canguilhem, au centre de la biologie de la santé. Comme l’auteur le rappelle, elle ne se réduit ni à une moyenne ni à une régulation, part de l’individu et des pathologies, non de la physiologie, et ne sépare pas l’objet connu de l’agent de connaissance. Le médecin ne peut ignorer le point de vue subjectif du patient.
Comme l’a montré Michel Foucault, en devenant règle et en remplaçant l’État de droit, la norme devient « biopouvoir » : elle prévoit, prévient, gouverne. Mais alors que Foucault y voit un rouage des sociétés de contrôle, Benmakhlouf y voit plutôt une réflexion sur la fragilité du vivant face aux menaces des biotechnologies, et une culture des différences respectueuse de la personne humaine. Il insiste, avec le philosophe américain Hilary Putnam (1926-2016), sur la perméabilité de la frontière entre les valeurs et les faits. L’éthique médicale ne peut pas être simplement une éthique appliquée, si elle revient à exemplifier des principes. Il y a un primat de la clinique et du « penser par cas ». Les dilemmes éthiques ne peuvent simplement opposer les prescriptions utilitaristes ou les prescriptions déontologiques. Dans d’excellents chapitres sur les neuro-améliorations, le génome, l’embryon, les diverses sortes de mort, Benmakhlouf montre qu’on a sans cesse affaire à des frontières floues, qui exigent l’art du jugement. Même le consentement est souvent variable.

Le Britannique Derek Parfit (1942-2017) a fondé, dans un cadre utilitariste, « l’éthique des populations », et mis au centre de celle-ci le bien-être des générations futures, notamment en proposant des paradoxes comme celui de la « conclusion répugnante » où l’accroissement progressif d’une population aux conditions de vie bonnes finit par aboutir à l’état inverse [2]. Quand il aborde les problèmes de la santé publique et de la santé globale, Benmakhlouf adopte une démarche tout autre. Suivant en cela Amartya Sen, il insiste sur l’inégalité de l’accès aux soins, sur la vulnérabilité et la souffrance. Les mêmes problèmes se posent en éthique de l’environnement. À la notion de développement durable, il préfère celle d’adaptabilité durable.
L’éthique, encore naissante (ou inexistante ?), de l’intelligence artificielle appelle, selon Benmakhlouf, le même genre de jugements nuancés. Au-delà des prononcements cataclysmiques sur l’invasion des robots, le contrôle de leurs usages dans la santé et le traitement des données nous éviteront à la fois les scénarios de science-fiction et les comités d’éthique chargés de s’occuper de la vulnérabilité de ces misérables humanoïdes. Il manque ici peut être un chapitre à ce livre si lucide, sur l’éthique intellectuelle face aux progrès de l’IA : celle de ses usages dans la recherche scientifique, qui orientent de plus en plus ce qu’on appelle « le marché cognitif » et la vie académique : invasion des données et du faux, perte de la propriété intellectuelle. Quel Foucault du futur dénoncera ces atteintes à l’intégrité humaine et nous proposera une nouvelle éthique du souci de soi numérique ?
Citant Anne Fagot-Largeault, Ali Benmakhlouf rappelle que l’éthique dont il est question dans son livre a trois principes : métaphysique (il y a du mal dans le monde), moral (il faut y remédier), et épistémologique (y remédier en sachant ce qu’on fait). Il s’acquitte avec brio des deux dernières tâches, mais je reste sur ma faim quant à la première. Elle ne peut pas s’appuyer sur un réalisme des valeurs, puisque celles-ci sont, comme il le rappelle, trop diverses et trop intriquées avec les faits. Elle ne peut se prévaloir d’une conception unique du bien, ni de la justice. Elle est condamnée au « faute de mieux », ce qui n’est déjà pas si mal. Le plus petit dénominateur, c’est la santé, le meilleur c’est celui de la famille humaine. Pourrait-elle prendre appui sur la vision grandiose de Whitehead, suggérée ici brièvement, d’un univers « solidaire » convergeant vers une humanité enfin réconciliée avec la nature ? Sinon, il ne restera plus aux humains qu’à monter dans des vaisseaux spatiaux, comme dans L’énigme de l’Atlantide d’Edgar P. Jacobs, pour trouver refuge dans d’autres planètes. Mais à Elon Musk il faut dire : « Reviens, Elon ! J’ai les mêmes à la maison ! »
[1] Voir La force des raisons, Pourquoi lire les philosophes arabes ?, Albin Michel, 2013, et L’humanité des autres, Albin Michel, 2023.
[2] Derek Parfit, Les raisons et les personnes, Agone, 2024.
