La chose, comme point de croix (un fil reliant quatre trous formant une croix en X) jointoyant les fils de la « littérature » et de la philosophie. La chose, c’est bien ce dont elles ont la hantise l’une et l’autre : que le poète cherche son idiome propre (oui, la chose parle !), ou qu’elle soit pour l’écrivain la mort même comme origine de l’écriture, ou encore qu’à travers elle se pose la question du « séjour » du Dasein. Derrida en séminaire tisse sa langue pour dire l’événement entre « littérature » et philosophie.
Quadrifurcus, quatre fourches, un carrefour, rarement texte aura autant mérité ce qualificatif que la dernière livraison des séminaires de Derrida que les éditions du Seuil publient avec une régularité exemplaire. Un double (Derrida oblige) carrefour même, si l’on tient compte non seulement des auteurs en jeu, Heidegger, Ponge, Blanchot et Freud, mais aussi de l’intertextualité – dont il faut comprendre le « inter » au sens le plus entrelacé du terme, tant les textes du philosophe se « rentrent dedans » (si le lecteur veut bien me passer l’expression), s’interpénètrent, se tissent de leur « orature » primitive (les séminaires) à leur écriture (provisoirement) publiée (les articles, les recueils-livres) – derridienne qui réunit dans son dispositif de pensée et d’expression les premières ébauches de Signéponge (la conférence de Cerisy de 1975, Seuil, 1988), le séminaire, tenu les mêmes années que le nôtre, La vie la mort (Seuil, 2019), celui donné à l’ENS en 1976, Théorie et pratique (Galilée, 2017), ou encore « Pas », texte sur Blanchot publié en 1976 dans la revue Gramma et repris dans Parages (Galilée, 1986).
Mais il faudrait ajouter d’autres fourches à notre carrefour, notamment « Économimésis » (1975), d’abord publié dans la revue Poétique, repris dans La carte postale du « Le facteur de la vérité », les premières versions de ce qui sera La vérité en peinture (Flammarion, 1978), Glas (Galilée, 1974), et tant d’autres « fourchettes » d’entre-fourches. Sur ce dispositif, cette « diversification », ce « déploiement pluriel », selon les mots de ses interlocuteurs, de l’activité philosophique, en septembre 1975, Derrida s’explique dans un entretien donné à la revue Digraphe (n° 5, repris dans Points de suspension, Galilée, 1992).
Le carrefour, ou le nexus (pour reprendre un terme de Mauss auquel Derrida fera un sort dans la belle sixième séance du séminaire, « Donner le temps 1 », publié en annexe), est bien, comme le dit l’éditeur, Philippe Lynes, du séminaire intitulé « La chose » (1975-1977) le plus « étrange, voire plus abyssal et obscur ». D’abord, dans ses procédures. Il est bilocalisé entre Yale (où l’on commence à parler d’un Yale group, « nouvelle école de critique littéraire et de philosophie », cf. la note introductive à « Survivre » dans Parages) et Paris. D’autre part, c’est un séminaire de « littérature comparée [il faudra y revenir], tenu en français dans un pays dominé par la langue et la littérature anglo-saxonne », mais lequel ? Pourquoi n’évoquer que la situation américaine, puisqu’ils sont deux, la France aussi serait-elle « dominée » par la littérature anglo-saxonne ? Hasard de la localisation de la première séance ? On n’en croit rien quand on lit la suite de la « justification » d’un séminaire sur la chose (est-ce même un sujet, s’interroge l’ouverture de ce qui est aujourd’hui un livre) et précisément « maintenant ». Derrida va montrer tout au long des séances combien le thème de la chose, apparemment étranger à la langue, au contraire, « engage toujours la langue, l’échange entre les langues » et ce d’autant plus qu’« il se laisse engager » par des auteurs, des « signataires », « jaloux de leurs langues », attentifs aux différents parlers de la chose. D’autant qu’il se produit dans l’histoire de la question de la chose un événement par lequel elle « échappe au monde grec de la pensée » en entrant dans le monde latin de la res et de la causa.
Ensuite, les différentes lectures de Heidegger (qui meurt en mai 1976, à la mi-temps du séminaire), de Ponge ou de Blanchot, qui constituent l’essentiel des séances, s’effectuent de manière « dissociée, en deux cheminements parallèles », ne se recoupant apparemment jamais, alors que leur metteur en scène assure pourtant ses auditeurs que « les croisements se feront tout seuls », ou qu’ils les feront eux-mêmes, tout en déclarant qu’il ne les « signalera plus ». Il n’hésite pas même à feindre une certaine brutalité, reconnaissant qu’il va user d’une « pédagogie non conforme », faite d’interruptions, d’« anticipations inopinées », d’« enfermements dans l’un ou l’autre auteur », qu’il lui faut suivre la « loi de la chose » dans le « procès de la chose » (le lecteur de Derrida reconnaît là les expressions de Signéponge : « la loi dictée par la chose en 1ère personne, hétéronomie radicale au regard de la chose »). Au lecteur-auditeur, « en souterrain invisible », de mesurer ce qui se passe d’une séance à l’autre ; quant à lui (Derrida), il ne fera « plus un geste » (ce qui n’est pas entièrement le cas, bien sûr) dans cette direction, laissant à celui-là le soin de « travailler ».

Étrange carrefour où les quatre directions ne vont pas chacune de son côté, comme il est normal pour un carrefour. Ce n’est pas qu’elles se fuient les unes les autres, ni qu’elle vont leurs chemins dans une indifférence mutuelle, mais, au contraire, d’elles-mêmes se répondent, s’entrelacent, se retournent en quelque sorte les unes vers les autres, tout en rendant absolument nécessaire un effort d’orientation de la part du voyageur-lecteur-auditeur, mis dans la situation de reconnaître les points de jonction. Autant dire que le « dispositif » – qui « indispose » (cf. « Ja, ou le faux-bond », entretien paru dans Digraphe en 1977, repris dans Points de suspension) – construit par Derrida a valeur aussi bien d’expérimentation pédagogique – le GREPH (Groupe de recherches sur l’enseignement philosophique) a été fondé en 1975 –, de « contre-séminaire » (celui, contemporain de La chose, la vie la mort, offre toute une « déconstruction » du séminaire académique), que de protocole de lecture.
Ajoutons à l’étrangeté, et c’est sur cette dernière que nous pouvons nous concentrer, étant donné l’impossibilité de déployer toute la trame complexe du carrefour. Un séminaire de littérature comparée. La « littérature » (écrivons cette fois le mot entre guillemets), c’est une interrogation constante chez Derrida depuis ses premiers travaux sur le signe. À Yale, en 1978-1980, il donnera un séminaire sur le « droit à la littérature », et un autre sur le concept de littérature comparée davantage centré, il est vrai, sur le problème de la traduction . Il le dira plus tard, quand on lui demandera de répondre de son rapport à la littérature, dans un entretien (1989) avec Derek Attridge, intitulé « Cette étrange institution qu’on appelle la littérature » (cf. Derrida d’ici, Derrida de là, Galilée, 2009) : « on a du mal à cerner la question de la littérature, à la dissocier de la question de la vérité, de l’essence du langage, de celle de l’essence ».
Mais précisément, il s’agit ici de « littérature et philosophie mêlées », pour reprendre le titre du dossier du numéro de Poétique en 1975. Entre « la littérature », celle, depuis Mallarmé, qui met en cause sa propre possibilité, celle qui, « expérience de l’être, rien de moins, rien de plus, au bord de la métaphysique, se tient au bord de tout, presque au-delà de tout, y compris d’elle-même, le plus intéressant qui soit au monde, plus intéressant peut-être que le monde », et la philosophie, où passe la frontière ? Entre « poursuivre la question de la chose dans le texte de Heidegger » et le « télescoper » avec celui de Ponge (Le Lézard, la cruche, le soleil en abîme), entre « reconduire » tout le questionnement du texte de Heidegger vers « la pensée du lieu, et la pensée de l’événement », point de « résonance » avec le texte de Blanchot (L’arrêt de mort), où passe la « bordure » (la « topique du bord » du texte et la « topique de la chose ») entre littérature et philosophie ?
Le poète (Ponge), qui ne questionne pas la chose, mais « prend parti » pour elle, considère la philosophie comme appartenant à la littérature (il en préfère d’autres genres, mais il faut qu’il « reste philosophe in petto, pour rester un bon littérateur ») ; Blanchot ne sait pas trancher entre un Heidegger « poète pensant ou philosophe poétisant « (formule empruntée à Karl Löwith, cf. Notes sur Heidegger, Kimé, 2023), mais retient finalement davantage « l’écrivain » ; Heidegger « interroge la philosophie depuis un lieu qui se situe entre la pensée et la poésie » et pose la question de la chose en vue de l’œuvre d’art et de la poésie (Dichtung).
Lecteurs qui nous situons après (après Signéponge, Parages, et toute l’œuvre publiée de Derrida sur la littérature), ce n’est pas que nous saisissions, avec la publication de ce séminaire, la genèse d’un questionnement, puisque le travail du philosophe semble étrangement ne jamais avoir connu de première fois, mais nous avons une pièce de plus pour la « cause » de l’œuvre, pour percevoir le registre où elle a voulu trouver son lieu : pour, dans une langue, une écriture entre littérature et philosophie, « sauver dans l’inscription ininterrompue, sous la forme d’une mémoire, ce qui arrive – ou manque d’arriver ».
