Après MacIntyre

Avec la disparition en mai 2025 du philosophe Alasdair MacIntyre, dont le dernier livre, L’éthique dans les conflits de la modernité, vient d’être traduit, c’est la possibilité même d’une synthèse entre deux héritages, celui venant de Marx et celui venu d’Aristote et de sa relecture chrétienne, qui s’efface. Cette rencontre ne fut pas le produit seulement d’une attitude théorique un peu lointaine, mais d’une histoire, d’une traversée de l’histoire du XXe siècle, des guerres, de la Révolution. Dans ses limites, dans ses dangers, le parcours reste à méditer.

Alasdair MacIntyre | L’éthique dans les conflits de la modernité. Trad. de l’anglais par Godefroy Desjonquères. PUF, 490 p., 29 €

En mai dernier disparaissait une des figures les plus singulières de la philosophie morale de ces cinquante dernières années. Alasdair MacIntyre (1929-2025), né écossais, naturalisé américain, célébrissime auteur d’After Virtue paru en 1981, possédait une manière bien à lui d’incarner la quête philosophique. Chez un auteur qui a théorisé l’importance pour la pensée d’une inscription dans une tradition, elle-même liée à des structures sociales et soumise à des conflits, soit internes, soit venus de la confrontation avec l’extérieur, il y a comme une étonnante unité entre vie et pensée. Loin d’un gyrovaguisme existentiel, il lui a fallu éprouver et mettre à l’épreuve tous les mouvements du siècle : la Révolution avec son adhésion au parti communiste dans les années 1940, puis sa sympathie pour la version trotskiste vaincue après la Seconde Guerre mondiale ; la foi dans sa première éducation protestante, puis dans sa conversion au catholicisme en 1983 ; allers et retours entre athéisme et foi, marxisme et thomisme, dans un parcours atypique qui assume pleinement l’histoire et l’attention aux évolutions des formes et des pratiques sociales.

Le livre qui parait en français aujourd’hui date de 2016. Par bien des aspects, il s’agit d’un texte testamentaire, synthèse d’un itinéraire intellectuel et politique. Plutôt que de relancer une pensée, il la confirme et, surtout, entend l’ouvrir à un public plus vaste, non plus celui des philosophes patentés, mais de celui qui veut bien s’informer, qui tient encore à exercer son jugement, s’interroge, refusant d’accepter le monde d’évidence qui s’étale devant lui. La crise, le conflit, qui caractérisent la modernité, selon MacIntyre, restent sans résolution : aucune philosophie morale moderne n’a pu susciter un consensus. Le débat éthique demeure dans l’impasse, avec pour conséquence de rendre plus ou moins viables socialement des existences incohérentes dans leurs principes et divisées dans leurs pratiques. Ce diagnostic était déjà celui d’Après la vertu, qui proposait, pour échapper à la voie sans issue, une mise en avant renouvelée de la thématique aristotélicienne des vertus, suivi en 1988 d’une sorte de codicille en forme d’explicitation du modèle de rationalité soutenant la proposition du livre de 1981, Quelle justice ? Quelle rationalité ? (PUF, 1993, signalons à propos de ce dernier ouvrage qu’il semble avoir disparu du catalogue de l’éditeur au moment même où celui-ci insiste par un bandeau publicitaire sur l’importance de pouvoir offrir au lecteur « le dernier livre de MacIntyre »), et précisant, à l’attention de certains critiques, les liens entre vertu et loi.

Le philosophe écossais n’appartient pas à la tradition analytique. Sans négliger pour autant la critique des propositions, il ne partage pas la conviction, par exemple, d’un Derek Parfit dans Reasons and Persons, selon laquelle la morale peut parvenir à des propositions « correctes » préalables à la formulation de normes universellement acceptées, puisque, précisément, pour lui, c’est « la Morale » qui est en question. MacIntyre choisit de mettre une majuscule pour bien distinguer la « Morale » des modernes des « morales » des anthropologues. Il conteste en son cœur cette ambition de vouloir constituer un ensemble de « règles, idéaux, et de jugements concernant les devoirs et obligations », qu’il soit fondé sur l’identité rationnelle et libre d’un sujet capable de moralité ou que cette fondation repose sur un calcul de maximisation des biens d’un individu capable de discerner l’utile et l’agréable. La modernité, rompant avec l’anthropologie antique et médiévale, ne conserve que le nom de ce que les Anciens avaient théorisé comme telos (fin) de l’homme, à savoir le bonheur.

« Triomphe des vertus », Andrea Mantegna (1499-1502) © CC0/WikiCommons

À ce point, deux traditions se distinguent : la kantienne et son règne des fins, celui de la liberté qui se donne, dans l’autonomie, un système moral a priori valant pour tout être raisonnable ; et celle issue de l’empirisme qui conçoit l’homme comme un être mû essentiellement par son intérêt et son bonheur, entendu comme satisfaction pleine, comme jouissance résistant à la mort. On reconnaît dans cette dernière ce que MacIntyre, appelle, dans Après la vertu, l’émotivisme – « selon cette doctrine, tout jugement moral n’est rien d’autre que l’expression d’une préférence, d’une attitude ou d’un sentiment, de par son caractère moral ou évaluatif » – et ici « l’expressivisme ». Face à cette tradition, parfaitement adaptée au capitalisme, forme de vie et pas seulement modalité de l’économie, que l’Écossais qualifie de « la plus intéressante », il s’est proposé depuis des décennies de réactualiser celle venant d’Aristote. Son néo-aristotélisme reprend à nouveaux frais la question de la « vie bonne » (human flourishing, que les traducteurs français de MacIntyre rendent soit par « bien-être » – le eu zen des Grecs –, soit par « épanouissement humain »), entendue au sens de celle qui « convient » (la convenientia est un terme qui revient souvent sous la plume des penseurs chrétiens Augustin et Thomas d’Aquin) à la dignité de l’homme, à sa « nature » de vivant doté du logos et vivant politique et qui institue la possibilité d’actes véritablement humains (distingués chez Aristote des actes de l’homme qui viennent des nécessités biologico-mécaniques de l’union de l’âme et du corps).

Toute l’argumentation de MacIntyre vise à montrer que, malgré la vie divisée, incohérente des modernes, recourant à des principes souvent contradictoires pour diriger leurs vies, ces derniers agissent, en réalité, dans leur quotidien et sans en avoir une pleine conscience, faute d’une éducation et d’une culture adéquates, selon les descriptions de la tradition aristotélicienne. Quand ils rendent raison de leurs vies, le plus souvent en racontant leurs histoires, et MacIntyre a élaboré avec force l’articulation entre justification et récit, ils orientent leurs existences vers une fin ultime, par laquelle leurs vies entières, dans tous leurs aspects et dimensions, sont aimantées ; ils délibèrent ensuite sur les fins intermédiaires ordonnées à celle, ultime, de la quête existentielle, en suivant un raisonnement pratique chargé de discerner le bon qui « convient » dans chaque cas. Il y a là une hiérarchisation des biens très différente de la maximisation des préférences. C’est dans cette description de l’action vraiment humaine que MacIntyre fait intervenir la vertu comme éducation à la délibération de qualité, laquelle suppose de n’être pas seul mais de pouvoir s’appuyer sur des personnes d’expérience et avisées, une « conscience sociologique de soi », autrement dit une conscience critique de son environnement social inscrit dans le temps et de pouvoir compter sur des institutions conçues pour que l’agent moral puisse parvenir à la fin qui convient à l’homme. Et MacIntyre de bien préciser, alors que ce point est encore discuté chez les spécialistes d’Aristote, que l’éthique trouve son achèvement dans le politique.

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La tentation serait d’utiliser l’œuvre de MacIntyre, maintenant achevée, dans une entreprise de restauration d’un ordre ancien. De ce point de vue, l’aide financière du Zephyr Institute de Palo Alto – implanté près de Stanford, il a pour objectif de former, à travers « une étude des questions fondamentales relatives à la nature de la vie bonne » une génération de nouveaux « leaders culturels et politiques » – nous inquiète un peu. Le traducteur, Godefroy Desjonquères, collaborateur de l’institut, note pourtant avec justesse, en nous rassurant, dans un article récent : « MacIntyre n’a jamais caché son aversion pour les conservateurs, qui croient possible de raisonner en termes de bien commun sans remettre en cause les structures de l’État-nation et du capitalisme ». Non seulement la générosité intellectuelle de l’auteur mais la subtilité de sa pensée doivent nous alerter à la fois sur les risques de réduction d’une philosophie à l’idéologie, mais aussi sur ceux d’une condamnation trop rapide.

MacIntyre nous le dit dans son introduction : il entend « agir contre la Modernité depuis la Modernité elle-même ». Ce que l’on peut remarquer, pour entamer un débat critique modeste, c’est que, chez celui qui a passé à travers la militance de gauche, en se retirant ensuite de toute activité politique, privilégiant la création de petites communautés, détachées des structures étatiques trop compromises avec le mode de vie capitaliste et incapables de favoriser une vie vraiment humaine, il y a une occultation de ce qui fait le centre d’une modernité (notre époque est, par bien des côtés, un combat de modernités contradictoires entre elles, point soulevé par l’auteur), pourtant en partie compossible avec celle de MacIntyre, pensons à celle de Charles Taylor (Les sources du moi ou L’âge séculier, Seuil), qui consiste dans l’idée que le sujet doit « y être », comme dirait Hegel, dans le choix (les choix) de son existence, qu’il doit répondre de lui.

Chez l’auteur d’Après la vertu, cet instant de la décision (sans écho schmittien, mais plutôt avec une résonance kierkegaardienne) est gommé, raturé : une bonne éducation, l’inscription dans une tradition, un raisonnement pratique de bonne facture, et l’action suit. Il évoque bien la « tension vers un bien final » découverte dans l’exercice de nos vies, mais il ne thématise jamais pour lui-même cet instant où le soi, à la première personne, décide de lui-même. Or, c’est à ce point que le débat s’engage entre la position de MacIntyre, celle d’une (non pas « la ») modernité qui, précisément, laisse ce moment intouché, intouchable, s’arrête justement au seuil de l’ultime, et celle d’une autre modernité contre laquelle l’auteur a déployé une critique efficace, qui tente inlassablement de franchir cette ligne, de la manipulation publicitaire des désirs à l’établissement d’un pseudo individualisme, en passant par un abaissement de l’éducation à l’adaptation, etc. Le conflit ne peut être évité, est-ce pour cela, qu’à la fin le philosophe a choisi une sorte d’exil intérieur ? Reste l’extraordinaire chemin parcouru, la quête interminable.