Wittgenstein en bioéthique

La force des raisons, d’Ali Benmakhlouf, associe éloquence, érudition et souci d’argumenter. L’ennui est que la défense de ses thèses se fait dans un style plus soucieux d’édifier que d’argumenter.


Ali Benmakhlouf, La force des raisons. Logique et médecine. Fayard, 312 p., 22 €


La première partie de La force des raisons, intitulée « La grammaire des raisons », consiste en une exploration de la philosophie du langage de Wittgenstein et de Quine, ainsi que de la métaphysique de Whitehead. Dans « Ontologie », l’auteur continue d’explorer celle-ci, mais considère également la position ontologique de Quine. La troisième partie, « Sémantique », se lit comme une réflexion sur des thèmes quiniens et wittgensteiniens de la philosophie du langage d’une part (notamment sur la signification, la métaphore, la communication), et comme un ensemble de considérations à propos du raisonnement, de la logique et de la rhétorique d’autre part. On y trouve en particulier une exploration très originale de la contribution d’Averroès et d’Avicenne aux arts logiques aristotéliciens, à propos notamment de leur inclusion de la rhétorique dans la logique. Enfin, la quatrième partie, « De la signification à l’action », est orientée vers la philosophie de l’action et la métaphysique de capacités. Une réflexion sur l’intention y fait le lien avec les thématiques de la bioéthique.

La ligne directrice de l’ouvrage peut se résumer ainsi : étant donné ce que nous avons appris des philosophes du langage du début du XXe siècle (Frege, Russell, Wittgenstein, Whitehead, Quine) mais aussi de philosophes arabes (Avicenne, Averroès) sur le raisonnement, sur la métaphysique et sur le fonctionnement du langage, la réflexion en éthique appliquée, en particulier en éthique médicale, ne peut se passer de concepts normatifs. Mais cette réflexion ne peut pas être une connaissance propositionnelle ; elle est contextuelle et ne peut être déduite de principes doctrinaux ou théoriques : elle tient aux procédures médicales.

Le moins qu’on puisse dire est que ces thèses ne sont pas énoncées dans un langage très clair. Quand Ali Benmakhlouf nous dit, par exemple : « Cette ouverture [de la proposition sur l’organique] permet aussi d’autres prises en compte de ce qu’il y a d’organique dans les mots, sans qu’on se laisse embrigader a priori dans le jugement. C’est là une des formes du passage du logique au vital, ou du logique dans le vital, que cet ouvrage promeut », on a du mal à comprendre s’il énonce une proposition métaphysique ou s’il énonce un principe d’épistémologie de la médecine.

Ali Benmakhlouf, La force des raisons. Logique et médecine

Gottlob Frege

L’originalité du traitement de l’éthique médicale par Ali Benmakhlouf vient de ce qu’il s’appuie sur la distinction entre les raisons et les causes à partir essentiellement d’un commentaire des textes de Frege et de Wittgenstein. Il veut dire qu’il y a une dimension normative de raisons en général et des raisons médicales en particulier. Mais il ne tient pas compte du fait que le débat a bien évolué depuis Wittgenstein. Certes, nous devons accepter une distinction intuitive entre les raisons et les causes. Mais en quoi exactement consiste cette différence ? La simplification wittgensteinienne est depuis longtemps dépassée, notamment par l’argument de Davidson, que l’auteur ne mentionne malheureusement pas, selon qui les raisons pour lesquelles nous agissons sont bel et bien des causes de nos actions. Ainsi, la raison pour laquelle Mark est allé en boite de nuit constitue la cause de son action d’y aller, elle participe à l’explication causale de cette action.

Selon l’approche davidsonienne, ces raisons pour lesquelles nous agissons sont des états mentaux. En particulier, des désirs et des croyances : la raison pour laquelle Mark est allé en boite de nuit est constituée de son désir de danser et de sa croyance qu’aller en boite l’amènerait à satisfaire ce désir. Hume aussi insistait sur l’importance des désirs dans la motivation. Mais cette conception causale des raisons n’exclut en rien que les raisons pour lesquelles nous agissons puissent être des raisons au sens normatif. Le désir de danser et la croyance que le fait d’aller en boite de nuit pourra satisfaire ce désir de danser constituent la raison qui justifie et qui rend rationnelle l’action : elle est aussi la raison normative de l’action en question.

Il est difficile de savoir pourquoi Ali Benmakhlouf ne considère pas cette option rivale de la position wittgensteinienne. Est-ce lié à une vision trop restrictive de la causalité ? Ou parce qu’il a une conception particulière des états mentaux ? La lecture de La force des raisons ne nous donnera pas de réponse à ces questions. Elle ne nous permettra pas non plus de savoir pourquoi les raisons ne peuvent pas être des causes, si ce n’est selon l’idée fort douteuse que nous ignorons en général les causes de nos actions, auxquelles nous n’avons qu’un accès indirect. En fait, Mark peut bel et bien connaitre la cause de son action consistant à aller en boite. Selon l’approche davidsonienne et humienne, il lui suffirait pour cela de connaitre ses désirs et ses croyances pertinentes. Certes, il y a des cas d’erreurs, des cas où nous ne pouvons pas connaitre facilement les causes de nos actes (voire pas du tout). Mais nous nous trompons également dans l’identification des raisons pour lesquelles nous agissons. Par conséquent, il n’est pas clair que la connaissance par introspection doive constituer un critère pour la distinction des causes et des raisons et figurer ainsi dans un argument contre la théorie causale des raisons.

Ali Benmakhlouf, La force des raisons. Logique et médecine

Certes, la conception causale des raisons peut être critiquée, et, en fait, il se trouve qu’elle ne jouit pas d’une grande popularité dans les débats d’aujourd’hui. Si elle n’est pas populaire, ce n’est pas parce qu’elle est considérée comme une hérésie eu égard au credo wittgensteinien, mais parce que des arguments nombreux ont pu révéler ses points faibles. Il y a une autre conception des raisons que celle de Davidson, selon laquelle les raisons sont des faits qui parlent en faveur d’une action ou d’une attitude et ne peuvent être réduits à quelque chose de plus fondamental [1]. En ce sens, il n’y a tout simplement rien qu’on puisse dire à propos d’une raison si ce n’est qu’elle parle en faveur d’une action ou d’une attitude. Le fait que le bateau est en train de couler est une raison pour tous les passagers de l’évacuer le plus tôt possible. C’est un fait qui parle en faveur d’une action pour certains agents. Et cette relation de soutien existe indépendamment des désirs ou d’autres états mentaux que les passagers pourraient avoir. Ali Benmakhlouf l’indique implicitement quand il formule nombre de ses exemples en termes de raisons factives (c’est-à-dire qui présupposent que les raisons sont des faits). Ainsi : « Le conducteur qui s’arrête et à qui on dit “Pourquoi ?” répond : “Parce qu’il y a un signal stop.” Il répond en indiquant une raison… »

La force des raisons n’explore pas cette conception pourtant cruciale pour comprendre la logique des raisons. Si les raisons ont de la force, et si cette force est normative et non pas causale, en quoi consiste la force de la norme ? C’est là aussi une question très discutée, mais qui n’est pas abordée dans ce livre. Il est d’autant plus difficile d’y répondre que Benmakhlouf soutient qu’il n’y a pas de savoir éthique. Il se montre tout aussi évasif sur ce point. Accepte-il une version de la thèse selon laquelle les jugements moraux ne peuvent être vrais ou faux mais doivent être des expressions d’états non cognitifs (comme des désirs) ? En ce cas, il est difficile d’admettre que les normes éthiques puissent être contraignantes. Nous ne savons pas non plus sur quoi il appuie son idée selon laquelle l’éthique médicale ne doit pas découler de théories mais doit être procédurale. Est-ce que l’auteur adopte une version contemporaine de la casuistique, ou une forme de particularisme éthique ? Ces thèses très discutées dans la littérature contemporaine ne le sont pas ici.

Ce livre ne s’adresse pas vraiment à ceux qui voudraient connaitre l’état de la réflexion philosophique en bioéthique, ni à ceux qui veulent tout simplement connaitre les positions méta-éthiques contemporaines, ni même à ceux qui, attirés par son titre fort prometteur, voudraient en savoir plus sur la nature des raisons normatives. La force des raisons représente certes un travail soutenu d’articulation des idées wittgensteiniennes appliquées aux problématiques du domaine médical. Un effort particulier est consacré à insérer ces idées dans une perspective plus large en la connectant avec des auteurs classiques en philosophie, en littérature et dans le domaine de la culture générale médicale et scientifique. Il reste à voir en quoi un tel travail est pertinent pour faire avancer les questions concrètes de la bioéthique, de la méta-éthique et de la justification par les raisons. Ceux pour qui Wittgenstein est l’alpha et l’oméga de la philosophie apprécieront cette mise à jour de ses thématiques, mais ce livre décevra ceux qui souhaitent aller au-delà.


  1. Voir en particulier : Derek Parfit, On What Matters, Oxford University Press, 2011 ; Thomas Scanlon, What We Owe to Each Other, Harvard University Press, 1998.

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