De qui est-on la mère ?

Dans J’en ai pas, de Camille Hazoumé, la narratrice se met à rêver de manière obsessionnelle de bébé déjà « tout fait » qu’elle n’a plus qu’à « ramasser » dans la rue et à « ramener à l’appartement ». Ces rêves étranges surgissent au moment même où sa grand-mère maternelle est placée en EHPAD. Une synchronicité qui ne laisse pas de marbre Boris, le compagnon de la narratrice. Surtout pour une femme qui a fait le choix de ne pas avoir d’enfant.

Camille Hazoumé | J’en ai pas. Gallimard, 142 p., 18 €

Prenez un ventre, prenez des dents ou des cheveux. Rarement les premières images qui nous viennent sont celles d’un corps âgé. D’un ventre de vieille femme, de dents de vieille femme, de cheveux de vielle femme. C’est pourtant ce que nous propose Camille Hazoumé dans son premier ouvrage. Divisé en neuf chapitres, à rebours de neuf mois de non-grossesse,  J’en ai pas est un journal de bord d’une immense sensibilité. Chaque mois correspondant à un endroit du corps de sa grand-mère. De septembre à mai, des seins aux paupières de sa Mamy, Camille Hazoumé esquisse le portrait fragile et ferme à la fois de la mère de sa mère.

Dans ce récit d’aversion pour la maternité, l’angoisse du temps qui passe, avec la mort pour horizon, n’est pas anesthésiée par la création d’un autre corps – la chair de sa chair – mais par l’attention tout entière au corps qui s’amenuise d’une personne en fin de vie. Cet arc narratif, décadent, dramatique, remplace celui, in vivo, d’un embryon devenant nourrisson.

Alors même que la narratrice se résout à consulter Monsieur le Psy, l’autrice évite l’écueil d’un récit psychologisant. En effet, ces séances nous donnent plutôt à penser aux questionnements de la narratrice, sans trop nous dévoiler les réponses du psychologue. Nous en savons plus sur la marque de l’eau qu’il boit, et sur ce qu’il porte – cette fameuse doudoune sans manche –, que sur ses commentaires (nous prenons tout de même son conseil de lecture de Nullipare, de Jane Sautière).

De même, dans la réserve accordée à ses relations filiales – nous savons seulement que sa mère vit au Brésil et que sa sœur est médecin généraliste à Nice –, l’ouvrage ne resserre pas l’intrigue sur la raison pour laquelle la narratrice ne veut pas d’enfant. Son choix est fait et il lui est intime. Elle interroge plutôt la certitude de cette résolution, et non ses fondements. Elle infuse alors dans son récit une liberté et une universalité bienvenues.

« Grand-mère et petit-fils », Suzanne Valadon (1910) (Détail) © CC0/WikiCommons

Si la narratrice évoque son métier et son couple, les plus belles pages sont celles composées autour de la figure de sa Mamy. Une Démente, avec un D majuscule, marque de respect pour celle qui perd la mémoire et son autonomie de jour en jour, à cause d’une dégénérescence sénile proche d’un Alzheimer. Chaque mardi, la narratrice lui rend visite. Elle est la seule de la famille à prendre soin de ce corps en déliquescence aux « jardins de Barbès ». À travers les gestes de la toilette, elle est confrontée à la douleur du temps qui mord. Lui reviennent des images lorsqu’elle était petite fille. Notamment lorsqu’elle avait tendu à sa Mamy sa toute première dent : « T’en fais pas. La souris va nous débarrasser de ce truc », lui avait dit sa grand-mère, la rassurant.

Si les images du corps sont difficiles – « À cause des formes sur ses jambes, des taches brunes sur sa peau, des éboulis de peau et plis de ses fesses, je pense à la tranche ondulée des cartons à déménagement » –, l’illogisme des conversations est quant à lui cruel. « J’avais l’impression de voir son cerveau en transparence, fondre comme du sucre, former un caramel amer, hors d’état. »

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Et c’est dans cet interstice, sur cette frontière du réel où il n’est pas question d’apprendre à vivre, mais bien de désapprendre à vivre, à parler, à marcher, en palpant le ventre gonflé de sa Mamy qui n’accepte plus que le sucre, et en prenant « cette habitude de la parole en triple, celle dont on croit qu’elle dit mieux, qu’elle exaucera bien quelque chose », tel un mantra – « on frotte on frotte on frotte » –, ou en sifflant l’air de « Promenons-nous dans les bois » pour que sa Mamy complète les paroles, ou en lui rappelant que les peluches ne sont pas des animaux vivants, c’est dans cet interstice que se tient la narratrice.

C’est en baisant son front, et en remplaçant la mini orchidée morte par une orchidée en plastique – immuable – dans laquelle elle dépose sa première dent tombée ; c’est en observant, dans un jardin d’enfants – qu’elle occupe avec une amie-mère –, le sol mou des jeux, une matière parfaite et qui aurait mieux accueilli la chute de sa Mamy plutôt que le lino « qui sèche vite », c’est en lui appliquant de la crème, en prenant des tonalités particulières pour communiquer, ou s’émerveiller de ses ongles vernis « d’une laque rouge, agressive et luisante », que se niche un renversement merveilleusement tendre de la posture maternelle. La narratrice prend ainsi la place de sa Mamy lorsqu’elle était enfant. Elle « précède le cauchemar et l’annule. À mon tour de ne pas lui faire peur. « Viens, Mamy, accroche-toi à moi, on va se relever, maintenant ». »