D’abord conférence prononcée au Banquet du livre de Lagrasse, « De quoi l’histoire est-elle faite, sinon du monde ? » est devenue aux éditions Verdier un bref ouvrage des plus précieux dans lequel Pierre Singaravélou dévoile la part enfouie de son travail d’historien, celle de son enfance traversée par la mondialité.
Avouons que nous étions curieux de voir comment Pierre Singaravélou, un des principaux artisans du décentrement de l’histoire, allait répondre à l’invitation de Yann Potin d’écrire non plus sur l’altérité mais sur lui-même. Comment un historien de la globalité se situe en sujet de ce monde ? Une facilité aurait consisté à se peindre précisément en citoyen du monde, c’est-à-dire à se conformer à l’image que l’on pourrait avoir de Pierre Singaravélou. L’historien connaît le moindre territoire des empires coloniaux européens, il parcourt le globe pour constituer une communauté de recherches aussi diverse que féconde ainsi que des alter-archives. Il aurait donc pu se représenter en ce savant qui est aussi gourmand de l’histoire mondiale des aliments que de celle des objets, aussi intéressé par celle des colonisations et de leurs fins que par les expressions artistiques des mises en relation – parmi ses nombreux travaux, il a assuré le commissariat de très belles expositions.
Dans ce bref et magnifique texte, Pierre Singaravélou est parvenu à se déprendre du genre de l’autoportrait en majesté qu’aiment désormais produire les historiennes et historiens quand on leur propose de parler d’eux ou d’elles – ne citons personne, la liste serait trop longue. Il parle lui aussi de lui, mais c’est à la rencontre d’un Pierre enfant qu’il nous convie, un Pierre qui écoute, regarde, sent, touche, un Pierre qui éprouve le vertige du monde. Il est en effet vaste son monde, trois points éloignés y forment néanmoins un triangle : sa grand-mère paternelle vit à Pondichéry, son père géographe enseigne longtemps en Guadeloupe avant que le garçonnet ne rejoigne Bordeaux. En revenant sur son enfance, en évoquant cet âge de la vie si intime, si sensible, si risqué aussi, Singaravélou n’a pas peur de se donner à voir en témoin juvénile et naïf du monde. Ce travail de rémanence plus que de souvenir le conduit, non pas à faire la généalogie de son travail, mais au contraire à montrer comment, avant de l’écrire, il a parcouru cette histoire avec la curiosité jubilatoire et inquiète qui caractérise notre initiation.

Pour partager cette traversée, l’auteur réouvre les livres qui ont été autant de repères pour avancer. « Je peux dire que mon goût de l’histoire s’est forgé dans la contemplation de livres rouges pour les enfants, savamment illustrés de vignettes accompagnées de textes explicatifs ; sans doute une trentaine de livres, lus et relus inlassablement avant d’avoir la télévision à la maison. Loin du fétichisme des héros et du tumulte de l’histoire bataille, à distance du faste aristocratique, je découvrais l’histoire des humbles, les vies minuscules des esclaves, des mendiants, des paysans, des artisans, qui composaient la quasi-totalité des sociétés passées. »
Et Pierre Singaravélou de s’arrêter sur une collection, « La vie privée des hommes », créée aux éditions Hachette en 1977 par Pierre Miquel, dont chacun des volumes déclinait les grands thèmes du récit canonique de l’Occident (de la Préhistoire à la Seconde Guerre mondiale). « Au beau milieu de cette série, un livre piquait singulièrement ma curiosité. Intitulé « Au temps de la découverte des Amériques », son propos reprenait en partie ce qu’il est désormais convenu d’appeler le mythe des Grandes Découvertes ; toutefois, la couverture manifestait une autre vision de l’histoire : tourné vers le lecteur, un jeune Taïno nous prend à témoin tandis que nous observons au loin le débarquement de la chaloupe de Christophe Colomb à travers les yeux les deux autres Amérindiens, dissimulés dans la végétation de ce qui doit être une île des Bahamas. Les trois navires se trouvent sommairement esquissés en arrière-plan et la silhouette du grand homme est à peine reconnaissable ». C’est ce regard provenant de l’ailleurs qui passionne l’enfant et qu’il recherchera vainement tout au long de ses études. L’historien rappelle que la traite et l’esclavage n’a trouvé place dans les programmes qu’à partir de 2001, tandis que l’histoire des migrations, des sociétés coloniales et de l’Afrique subsaharienne est demeurée dans l’ombre jusqu’en 2008.
Et à partir de sa bibliothèque d’enfant, Singaravélou en déplie une autre, dont certes certains tomes sont parfois devenus des classiques, tel L’orientalisme d’Edward Saïd. De l’intellectuel d’origine palestinienne, le jeune historien retient notamment que « les nations sont des narrations » ; sa bibliothèque est aussi littéraire : il est saisi par L’invention du monde, le roman publié en 1993 par Olivier Rolin, qui propose de dresser le portrait planétaire d’une journée, le 21 mars 1989. Le romancier épuise cette journée en compilant près de cinq cents journaux « dans une trentaine de langues pour restituer le foisonnement des voix, des perspectives et des événements : des centaines d’histoires vraies de catastrophes, de crimes, d’amour, et d’innombrables informations extraites des programmes de cinéma, petites annonces, taux de change, horaire des marée… ».
Dans cette bibliothèque, il y a bien sûr Dipesh Chakrabarty qui montre qu’il est nécessaire de « provincialiser l’Europe » afin de comprendre, on l’oublie, que c’est sous les tropiques qu’est inventé le prototype de l’usine dite moderne : « La plantation s’avère un des principaux lieux de naissance du capitalisme industriel fondé sur la disjonction du travail du travailleur et de ses outils, la séparation de la production et de la consommation, la rationalisation et la division des tâches qui permettent un accroissement considérable de la productivité. » On trouve même dans cette pile au pied du lit de l’historien, et l’on sera plus surpris, Foucault qui, en 1961, dans la préface qu’il supprima ensuite de l’Histoire de la folie à l’âge classique, énonce une perspective qu’il ne développera jamais (« quel dommage », note avec raison Pierre Singaravélou), celle du partage qu’est l’Orient.
Et Foucault d’inviter à faire une histoire de ce grand partage, tout au long du devenir occidental, à le suivre dans sa continuité et ses échanges, mais à le laisser apparaître aussi dans son hiératisme tragique. On aura compris que ce petit livre de l’historien des mondialités est, pour toutes celles et tous ceux qui aspirent à un récit historique ne se focalisant pas sur un centre unique, un petit bijou, à la fois sensible et profond. Un livre politique, par conséquent ; et de ce savoir-là on a grand besoin.
