Faire vivre l’Utopie

L’Utopie de Thomas More, publié il y a un peu plus de cinq siècles, est un récit livré à notre interprétation, le premier exemple d’un futur genre littéraire, un concept politique et un sujet de méditation philosophique. Il s’agit pourtant ici de parler d’Utopie d’une tout autre manière. On évoque le livre tel qu’en lui-même, vu à hauteur d’imprimeur, de graveur, de fondeur et de typographe. Leur compétence matérielle est une forme de savoir.


« Les graveurs et les fondeurs ont dû s’amuser pour fabriquer cet alphabet des Utopiens ! », lance Giovanni à Samuel, en montant la deuxième page d’un curieux manuscrit intitulé « L’Utopie ou le traité de la meilleure forme de gouvernement ». Face au frontispice reproduisant une gravure de l’île d’Utopie abordée par une caravelle, la page est constituée d’un échantillon de l’alphabet inventé par l’auteur, un Anglais nommé Thomas Morus, alphabet ayant quelque ressemblance avec celui rapporté d’Inde par les Portugais et censé être celui des habitants de cette île mystérieuse.

On peut dire que Giovanni Cantino et Samuel Urque se sont découverts dans l’atelier du maître imprimeur Thierry Martens à Louvain. Tous deux, qui n’ont pas la trentaine, ont déjà une solide expérience, acquis un large savoir. Maîtrisant – non pour les parler mais pour les imprimer correctement – les trois langues érudites que sont le latin, le grec, et l’hébreu, parlant couramment le toscan et se débrouillant en français et allemand pour Giovanni, en castillan et portugais pour Samuel, tous deux commencent à être connus dans le monde des patrons imprimeurs. Pourtant, ils ne se connaissaient pas avant de se rencontrer chez Martens. Chacun avait certes entendu parler de l’autre une ou deux fois, au gré des ateliers et des compagnons rencontrés. Mais sans plus : « tu me fais penser à un gars que j’ai connu à Lyon chez Griffe » ; ou bien : « Chez Froben, à Bâle, j’ai travaillé avec un typographe dans ton genre ».

Cela étant dit avec une pointe d’admiration, mais aussi une certaine distance, comme pour parler de compagnons, certes, mais un peu étranges : « dans ton genre ». Mais sans animosité : Giovanni comme Samuel sont de bonne compagnie, partageant le gîte et le couvert, les jeux de quilles ou de fléchettes, les plaisanteries corporatives, respectant le travail des autres et respectés pour la qualité du leur, ce qui est essentiel dans ce milieu de compagnons professionnels. Mais toujours un pied dedans, un pied dehors, restant rarement plus d’un an à la même place. Des compagnons imprimeurs plus gyrovaques, plus itinérants que les autres ; « ça va bien qu’y a pas encore de femme ni d’enfants ! », disent les compagnons plus vieux qui se sont stabilisés. Pas sûr que ça les freinerait complètement.

Dans le métier, ils ont touché un peu à tout. Mis à part la gravure des lettres. Ils ont appris à les fondre, à verser le bon alliage de plomb-étain-antimoine dans le moule ; il y faut un coup de main, une connaissance intime des matériaux… et accepter d’être directement exposé aux vapeurs les plus toxiques : dans les ateliers, les fondeurs sont réputés ne pas faire les plus vieux os… mais comme les vapeurs se répandent dans tout l’atelier… Et puis, on a beaucoup plus de chance de partir de la peste que d’intoxication au plomb !

Ils ont aussi travaillé à la presse. Il leur arrive encore de le faire pour peu qu’un compagnon manque à l’appel : encrer la forme contenant les pages montées, bien la placer dans des repères, abattre la frisquette qui forme un cache dans lequel sont découpées autant de fenêtres qu’il y a de pages dans la forme, presser le papier… La première épreuve est pour le correcteur : Samuel et Giovanni ont aussi, à l’occasion, remplacé au pied levé un érudit absent pour une première relecture. Et Giovanni a même tâté de la reliure lors de son passage chez le grand imprimeur Aldo Manuce à Venise. C’est aussi là qu’il a découvert le petit format in-octavo, bien plus transportable que les in-quarto et in-folio habituels.

« Et in Arcadia ego », Nicolas Poussin (1638) (détail) © CC0/WikiCommons

Mais c’est comme typographes qu’ils se font embaucher. Il y faut à la fois la connaissance des lettres et des mots, un art de l’harmonie et une rigueur technique pour disposer les caractères sur la réglette et caler les espaces pour former une ligne, assembler les lignes en pavés sur une planchette pour construire la page au bon format, placer celle-ci dans la forme qui inclut une ou plusieurs pages – suivant le format du livre – , la marteler au taquoir de cuir pour que tous les caractères forment une surface bien plane… Outre leur habileté et leurs connaissances linguistiques qui font d’eux des typos recherchés, ils excellent dans les compositions pour les petits formats.

Un typographe aguerri comme eux construit l’harmonie de sa page, trouve sans réfléchir les majuscules classées par ordre alphabétique dans le haut de la casse ; dans le bas de casse, les minuscules sont rangées selon leur emploi le plus intensif ; les signes de ponctuation et les cales de différents calibres sont disposés dans des cases spéciales. Les gestes sont certes plus lents quand il s’agit de caractères hébraïques, grecs ou syriaques, sans parler de ceux de la langue utopienne !

Comme à leur habitude depuis la petite année qu’ils travaillent ensemble dans l’atelier de Martens, et que le texte sort de l’ordinaire des psautiers et autres textes religieux les plus courants, Giovanni et Samuel ont lu auparavant tout le texte latin qu’ils devaient monter et imprimer. C’est peu de dire qu’ils en ont été estomaqués. « Thomas Morus ne va certainement pas se faire que des amis quand son ouvrage atteindra l’Angleterre », avait dit Samuel.

Certes, avant de le faire imprimer, Morus en avait touché deux mots dans une lettre à son ami Érasme, et fait lire son manuscrit à deux amis qui l’avaient encouragé avec enthousiasme : Peter Busleyden, que More soutenait dans son projet de fonder un « collège des trois langues » à l’université de Louvain, et Peter Gillis, qui lui trouva l’imprimeur ad hoc. Morus lui a d’ailleurs rendu hommage en faisant de Gillis un discret personnage de son ouvrage. Il n’empêche : « plus d’un va se sentir visé par les critiques acerbes de l’économie et des inégalités dans le royaume d’Angleterre », avait répété Samuel quand il montait la page 17.

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« Et Morus a le sens de la formule », avait ajouté Giovanni : « Les moutons mangent même les hommes » ! Et de lire en se saisissant du manuscrit : « Les troupeaux innombrables de moutons couvrent aujourd’hui toute l’Angleterre. Ces bêtes si douces, si sobres partout ailleurs sont tellement voraces et féroces qu’elles mangent même les hommes, et dépeuplent les campagnes, les maisons et les villages… sur tous les points du royaume où l’on recueille la laine la plus fine et la plus précieuse, accourent, pour se disputer le terrain, les nobles, les riches et même de très saints abbés… ils enlèvent de vastes terrains à la culture, les convertissent en pâturages, abattent les maisons, les villages… ils changent en déserts les lieux les plus habités et les mieux cultivés… hum… d’honnêtes cultivateurs sont chassés de leurs maisons, les uns par la fraude, les autres par la violence… un seul pâtre suffit maintenant à faire brouter cette terre, dont la culture exigeait autrefois des centaines de bras… Un autre effet de ce fatal système, c’est une grande cherté des vivres ».

Mais ce qui avait plus encore passionné les deux compagnons, c’est le récit fictif d’un vieux marin portugais, Raphaël, censé avoir navigué avec Amerigo Vespucci, lequel a laissé une relation déjà célèbre de ses quatre voyages, bien réels ceux-là, dans le Mundus Novus. Raphaël serait, lui, resté dans ce Nouveau Monde et l’aurait parcouru jusqu’à atteindre une contrée étrange, de « nulle part », l’Ile d’Utopie où, contrairement à l’Europe ravagée par les guerres, la misère, les inégalités et les fanatismes, les hommes vivent en harmonie, partageant égalitairement travail et richesse, acceptant toutes les croyances.

« Tu crois que More pense vraiment qu’une telle société est possible ? », avait demandé Giovanni

Pour toute réponse, Samuel pointa du doigt la dernière ligne du manuscrit :

« Il y a chez les Utopiens une foule de choses que je souhaite voir établies dans nos cités.

Je le souhaite plus que je ne l’espère ».

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