Supposons que le livre est une espèce et la culture notre nature, en comptant sur la fécondité des métaphores. L’économie du livre peut alors être considérée comme une écologie, avec ses proies et ses prédateurs, ses habitats, ses générations, ses périodes d’équilibre et de crise. Le détour par la Finlande – et par le finnois – nous permet de décentrer notre regard, pour le rendre plus juste.
Le livre, artefact culturel et industriel à l’histoire mondiale et mondialisée, objet technique dont on trouve des traces archéologiques autant que des avatars numériques, serait menacé d’extinction au même titre que plus d’un tiers des arbres dans le monde ? Cet assemblage de matière et de pensée, façonnable, reproductible, diffusable et même recyclable, parviendrait au terme de sa lignée ? En nos temps travaillés par l’angoisse de l’extinction, demandons-nous de quelle nature dépend cet artefact, quelles modifications menacent son existence et sa place dans nos vies arrimées à la naturalité d’un système productif qui nous semble indépassable.
L’extinction se profile au croisement de plusieurs mises en cause, économique, politique et écologique. Pêle-mêle : les intelligences artificielles génératives (pillage, industrialisation et prolétarisation des créatrices, réduction de la création à une production de valeur ajoutée), les difficultés de l’édition et de la librairie (concentration, surproduction, baisse des ventes par titre, précarité des structures indépendantes), le recul de la lecture (fragilisation de l’école publique, démantèlement de l’État providence, accaparement du temps par le travail et par le divertissement sérialisé), le dommage écologique (destructions environnementales et pollutions causées par la production de livres papier et l’extractivisme numérique).
On pourrait nous reprocher de lier indûment l’artefact et la/une/notre nature, de jouer sur les mots, d’oublier que nous (mais quel nous – membres d’une « civilisation du livre » ?) faisons partie d’une culture fondée sur la différence entre nature et culture. Soit. Jouons ! Envisageons la nature – des livres ou du livre comme espèce, en nous laissant transporter par le mouvement fécond de la métaphore. La culture est (la forme que nous autres êtres humains donnons à) notre nature. Les livres sont une manifestation matérielle de nos esprits, voire de nos âmes, par le pouvoir concrétionnaire de l’écriture, exemplaires de ce que nous appellerons une nature-culture. Recueils de nos pensées et émotions, de nos projections et imaginations, ils sont des objets animés – qui s’animent et nous animent à chaque lecture.
Traductrice littéraire du finnois vers le français, il me semble que l’exemple de la Finlande éclaire la nature démocratique du problème.
On arguera que le désir ou la nécessité d’expression de soi et du monde propre aux êtres humains ne saurait disparaître, ni une évolution technologique tarir la source de nos créations, qu’en êtres pensants, sensibles et communicants, nous serons toujours appelés à créer des œuvres, même s’il n’existe plus de livres. Que la catastrophe manifeste au contraire le besoin impérieux des livres, de la lecture et de l’écriture, ce que démontrent les témoignages reçus, par exemple, d’Ukraine, où ce besoin se double d’une volonté combative de témoigner et de faire vivre la langue et la culture ukrainiennes. Les livres refuges du sens, de l’évasion, du réconfort, de la force, de la fraternité, de la douleur – où nous chercher les uns les autres, où exister.
Dans À la recherche du vivant, Iida Turpeinen évoque la manière dont différentes langues expriment l’extinction. L’héroïne tragique du roman est la rhytine (vache de mer) de Steller, « éteinte » trente ans après sa découverte. En anglais et en français, on dit que l’espèce « s’éteint », la vie a fini de brûler, elle s’étiole et disparaît ; en suédois, les espèces sont « éradiquées », arrachées au monde comme une mauvaise herbe dans un jardin ; mais en finnois, on parle littéralement d’« absence de la famille », ce qui n’implique pas la mort de tous les individus. La dernière vache de mer qui flotte en mer est déjà frappée par l’absence de sa famille. […] tandis qu’elle circule d’une anse à l’autre à la recherche de ses congénères, elle est déjà frappée par la plus profonde solitude possible, l’absence de sa famille, et son espèce est éteinte avant même qu’une balle n’ait pénétré son œil.

Pekka Halonen (1916) © CC0/WikiCommons
Et si nos livres – nous-mêmes en tant que homo legens étions déjà frappés, sans même le savoir ? Cette inquiétude nous met sur le qui-vive, nous cherchons le point de bascule, les signes de la dynamique extinctive, les leviers pour l’enrayer. Assistons-nous à une régression passagère ou à un changement complet de notre nature-culture ? Sortir des forêts par le livre, laisser la forêt revenir.
Avec sa population de 5,6 millions d’habitants, la Finlande est souvent perçue – et sur bien des aspects se perçoit – comme périphérique, en raison de sa position géographique tout au nord de l’Europe et au voisinage de la Russie, et de son histoire. Sur un territoire dominé par le royaume de Suède (jusqu’en 1809) puis par la Russie impériale, la Finlande devient indépendante en 1917 et confirme son statut de république (1919) après une sanglante guerre civile (1918). On assiste au développement parallèle de l’État nation, de la démocratisation du savoir et de l’essor industriel du pays.
L’idée nationale précède la naissance d’un capitalisme industriel qui exploite les immenses ressources forestières – couvrant aujourd’hui encore 75 % du territoire – et s’accompagne d’une intense transformation sociale, par la constitution d’une classe ouvrière et par l’urbanisation. Le développement de l’industrie des produits du bois et de la pâte à papier coïncide avec l’alphabétisation et l’éducation des populations. Les Finlandais revendiquent une langue longtemps minorée, inventent des mots pour dire la modernité, tandis que la révolution technique et industrielle rend l’imprimé, la presse et le livre accessibles à toutes.
On peut suivre l’histoire de l’exploitation forestière, de l’ouverture de nouvelles usines, de l’import et de la fabrication de machines dédiées à la production papetière dans un pays qui approfondit son identité politique en élargissant la conscience que les citoyens ont de leur nation et du monde. Le contrat social finlandais s’inscrit à la convergence de l’émancipation politique par le vote et l’élection, de l’émancipation des esprits par l’éducation et la culture, et d’une émancipation économique du pays devenu fournisseur mondial de la matière même dont est fait le corps des imprimés.
La Finlande a une histoire particulière de l’arbre au livre, des feuilles aux pages, de la forêt aux papèteries, imprimeries, bibliothèques et écoles qui sont le terreau de la citoyenneté. C’est l’histoire d’une exploitation des ressources naturelles, connaissant une accélération dans les années 1950, et des êtres humains, avec son cortège de brutalités, d’inégalités et de saccages, et celle, à travers les convulsions de l’histoire européenne, de l’édification d’un système politique et social égalitaire et protecteur.
Quand on compare cet effort collectif considérable à la situation actuelle, on ne peut que s’étonner. Même en l’absence de prix unique du livre, même avec des librairies peu nombreuses, on continue de produire de magnifiques ouvrages reliés, à la couverture toilée. Chers, ils sont accessibles dans les bibliothèques et constituent encore des cadeaux de choix. Même amputé d’une partie de ses dotations, le puissant système d’aides à la création soutenu par des fonds publics et privés permet l’existence d’une littérature abondante et d’une exceptionnelle qualité.
Les pratiques semblent pourtant se transformer : les collégiens et lycéens que j’ai pu rencontrer ne lisent que par obligation scolaire et s’ils ouvrent un ouvrage spontanément, il s’agit très souvent d’un livre en anglais. La lecture répond à des impératifs plus utilitaristes que de loisir. Les générations plus âgées diversifient leur menu et « écoutent » énormément : les catalogues de livres audio gérés par des plateformes de streaming se taillent la part du lion dans un paysage de concentration éditoriale, de régression de la lecture, de baisse des ventes de livres neufs, de concurrence des librairies en ligne. La coalition de droite et d’extrême droite aujourd’hui au pouvoir exerce sa pratique comptable – qui tient lieu de politique sociale et culturelle : augmentation de 40 % de la TVA sur les livres (de 10 à 14 %), coupes budgétaires érodant tout le secteur culturel, paupérisation de pans entiers de la population. L’État providence est attaqué de toutes parts, en même temps qu’on abandonne les ambitions de protection de la nature.
L’arbre des livres, entre régression de la lecture et surproduction, cache-t-il la disparition de la forêt de notre nature-culture ? Comme le formule Anni Kytömäki dans Margarita, décrivant un paysage de coupe forestière dans la Finlande des années 1950 : Les souches, les racines sont encore là, soulevant la couche de neige, mais la forêt, elle, n’y est plus, partie pour les scieries et les papeteries où elle sera transformée en cloisons pour des milliers de nouveaux foyers et en journaux étalés sur les tables de cuisine.
Le livre partage le besoin de protection et de régénération de la forêt qui a assuré son essor. Du liber, partie vivante de l’écorce, à l’œuvre de l’esprit, les écrits restent et les paroles ont, elles aussi, la grâce de retomber au sol, les langues dans lesquelles nous écrivons et lisons sont un humus fertile où naissent nos pensées et nos livres. En attirant le regard sur la tension inhérente à leur inscription dans la matière vivante, leur préservation invite à élaborer une véritable écologie.
