Les conséquences de la fermeture des frontières

Si les pierres pouvaient parler, elles nous diraient probablement la souffrance de ces noyés mais aussi nos aveuglements, nos idioties coupables, nos vies sur les cadavres de la Méditerranée. La mort aux frontières de l’Europe tente de pallier le silence des pierres. C’est l’énorme mérite de cet ouvrage collectif, l’un des cinq volumes de la collection « Bibliothèque des frontières », liée au projet de recherche « Babels » placé sous la direction scientifique de l’anthropologue Michel Agier.


Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant (dir.), La mort aux frontières de l’Europe. Retrouver, identifier, commémorer. Le Passager clandestin, 160 p., 10 €


Ce livre se loge dans ce silence pour tenter de le rompre. Il comporte des enquêtes, des observations, des références sur lesquelles reposent les analyses. Quelques récits de rescapés aussi, posés au fil du texte, moins pour illustrer le propos que pour lui donner chair. Sa finalité est double. D’abord scientifique, il rend compte des différentes analyses issues d’un vaste projet de recherche sur les migrants, financé par l’Agence nationale pour la recherche. Mais il ne se cantonne pas à la littérature « grise », la rédaction est claire, accessible, faisant de cet ouvrage un outil pour l’action, même si ce second objectif n’est pas affiché.

Or c’est aussi l’un des problèmes du livre : que faire lorsque les faits sont terribles ? Rester un chercheur en sciences sociales ou bien passer « de l’autre côté », dans l’action ? Se couper en deux ? L’ouvrage n’aborde pas frontalement cette question, et c’est bien dommage. Il est un outil faible car, comme l’écrivait la poétesse et militante américaine Audre Lorde, « les outils du maître ne détruiront pas la maison du maître ». D’autres méthodes, d’autres outils plus adaptés à la situation sont nécessaires.

Il faut attendre les toutes dernières pages pour lire ceci : « Penser la violence de la frontière permet également d’adresser la question des responsabilités. Ces “crimes de paix” sont des formes de violence institutionnalisée, justifiées par la conservation du système social occidental. […] Cette violence structurelle subie par les migrants à la frontière occulte les responsables de ces décès. […] la question de la responsabilité ne peut pas être évacuée, s’il s’agit de “crimes”, ce sont des infractions graves, des atteintes à la loi. […] Penser en termes de crime permet également d’adresser une question simple : à qui ces morts sont-ils imputables ? » On peut se demander pourquoi mettre des guillemets à « crimes ».

La question posée est exacte, urgente, cruciale pour notre monde. Je ne crois pas qu’il y ait de réponse simple à cette question, au sens d’une réponse qui résulterait d’une conviction sans analyses, sans démonstration fondée sur des « faits établis ». Ainsi, l’une des tâches du chercheur en sciences sociales ne serait-elle pas de mener l’enquête ? Établir avec plus de détails et de précisions le crime, les crimes, en documentant les situations, les indices, les acteurs impliqués dans le cours de l’action. La tâche est certes immense. Est-ce une raison suffisante pour y renoncer ?

Impossible ici de l’entamer, mais évoquons deux questions importantes, pas si délicates ou compliquées à traiter. La première : établir les faits, c’est d’abord, comme tente de le faire l’ouvrage, donner leur ampleur. Or, dans ce domaine, nous n’avons que l’hypothèse basse, qui est hélas effrayante. Voici les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés :

Tableau 1 : Arrivées de migrants sur l’ensemble de la Méditerranée

Tableau 2 : Arrivées de migrants en Grèce

Ainsi, quelque chose s’est produit en 2015. Tout autant par le nombre d’arrivées de migrants que par la chute vertigineuse du taux de morts et de disparus. C’est l’enseignement du premier tableau. Le deuxième vient apporter une réponse : la route grecque, dite « des Balkans », est infiniment moins meurtrière que les routes de Méditerranée centrale ou de l’ouest de la Méditerranée.

Par déduction, on comprend que lorsque décision est prise de fermer la route des Balkans, on condamne à mort, on assassine entre douze et quinze hommes, femmes et enfants pour mille. Les décideurs, publics ou privés, savent manier les taux. Ils ne sont donc pas naïfs sur les conséquences attendues, en nombre de morts, de la fermeture de la route des Balkans.

Certes, ces chiffres sont imparfaits, les organisations non gouvernementales, les chercheurs et les journalistes en conviennent. Ils sous-estiment la réalité, et de beaucoup. Mais pour qui regarde une carte, connaît un tout petit peu la mer, de tels taux sont attendus. Lesbos et Samos sont à une encablure des côtes turques alors que pour naviguer des côtes libyennes à Lampedusa c’est une tout autre histoire. Les ordres de grandeur sont là, il reste à faire un chiffrage plus précis, une analyse statistique.

Mais, même si les taux sont réduits, près de 800 morts et disparus au large des côtes grecques en 2015, c’est beaucoup et c’est trop. Or les moyens matériels existent pour réduire à presque zéro le nombre des décès. Des lignes maritimes entre la côte turque et les îles grecques offrent ainsi aux touristes, et à leurs animaux de compagnie qui bénéficient d’un tarif réduit, un trajet plaisant et confortable pour une vingtaine d’euros – du côté turc, pour rejoindre Samos en Grèce, on embarque à Kusadasi situé à proximité immédiate d’Éphèse, ancienne capitale de l’Empire romain et ville natale de saint Paul.

L’ordre de grandeur – l’ampleur présumée du crime – est posé. Il mérite d’être affiné, c’est certain, mais même à ce stade, par une rapide documentation des nombres, nous avons un résultat : la fermeture de la route des Balkans, en mars 2016, a condamné à mort un nombre important de personnes dont les vies auraient pu être épargnées.

Et, au fait, de qui s’agit-il ? De familles venues notamment de Syrie, d’Afghanistan, des régions où les puissances occidentales et orientales s’accordent à combattre, à tergiverser et à re-bombarder un petit coup. « Tués deux fois » n’est pas le titre d’un mauvais James Bond, mais la réalité subie par tant de naufragés : une fois au pays et l’autre en mer, et c’est sans compter les séjours dans les divers camps de réfugiés. C’est vrai que cela sort du champ de cette étude, mais quel dommage de n’avoir pas tenté de relier les temps et les mondes.

Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant (dir.), La mort aux frontières de l'Europe. Retrouver, identifier, commémorer Migrants

S’il manque à l’équipe de recherche et de rédaction un statisticien, il lui manque aussi une approche fondée sur les sciences politiques et les relations internationales. Comment expliquer que, du jour de mars 2016 où l’Union européenne pactise avec les autorités turques, les traversées des côtes turques aux côtes grecques aient presque totalement été interrompues ? Comment ne pas penser que ce pouvoir turc a utilisé les migrants comme une sombre monnaie d’échange dans un deal qui nous échappe, mais qui devrait être étudié de plus près ? Les puissances européennes concernées ont préféré signer ce pacte avec un despote plutôt que de continuer à accueillir. Pire, elles ont choisi de fermer la porte la plus sûre, forçant les migrants à utiliser une route bien plus dangereuse. En bref, un pacte a tué. Désolé pour le raccourci, mais le temps presse.

Plus centrale dans la problématique de l’ouvrage est la question de la politique européenne. L’Europe, entité abstraite, éloignée, est montrée du doigt. Alors, oui, l’Europe est responsable, coupable peut-être aussi, mais n’est-ce pas un peu court, incomplet et insuffisant ? Pour établir les responsabilités dans la fermeture des frontières, et donc dans les crimes, il faudrait entrer dans la boîte noire « Union européenne » et assigner les responsabilité des différents États, voire des différents services de la Commission européenne. À l’image d’une chaîne de commandements, il s’agit de documenter et d’analyser les chaînes de décision. Comment un chercheur peut-il tomber dans le panneau en confondant le rideau et la pièce de théâtre, l’Union européenne et les politiques nationales auxquelles elle sert tantôt de paravent, tantôt de levier ? Par raccourci de langage et par manque d’analyses, c’est ce que font certains auteurs.

Comme en écho, pas un mot sur les « hommes ordinaires » qui définissent la ligne politique. Dans le domaine de la répression des migrants, nous manquons cruellement du travail d’un ethnographe capable de décrire les rouages de la machine, de parler avec les hommes qui mettent en œuvre ces politiques ou sont au contact physique de leurs conséquences – les gardes-frontières de Frontex, les équipages des navires de commerce, les gardes-côtes. Une sociologie des organisations serait ici à mobiliser, avec le concours de celles et ceux qui étudient les formes de management dans les organisations, la mobilisation au travail. Mais ici, le bain, l’espèce de bouillon de bêtise dans lequel nous baignons, il faut creuser profond pour le trouver puis le décrire.

Si l’ouvrage insiste, avec raison, sur l’excuse « humanitaire » saisie par les gouvernements pour prendre des mesures inhumaines, hélas bien d’autres figures de rhétorique sont passées à la trappe. Il serait tellement bienvenu de les traquer patiemment, comme on sonde la neige après une avalanche pour retrouver les disparus. Un argument, en particulier, rend malades les progressistes de tous bords : c’est le fameux « Bande de naïfs, c’est parce que nous sommes des progressistes que nous combattons l’immigration qui vient grossir les rangs des électeurs de l’extrême droite xénophobe ». Rien n’est démontré, et on a même le sentiment (qu’il faudrait aussi étudier) que plus les mesures de combat contre les migrants se développent, plus l’extrême droite se renforce puisque ces arguments se trouvent légitimés, validés par les autorités. Ainsi, si dans l’ouvrage le recours à l’humanitaire pour faire de l’inhumain est mis en évidence, son poids semble disproportionné par rapport à toute une série d’arguments beaucoup plus lourds, invraisemblables, mais probablement plus efficaces.

L’ouvrage fermé, restent les cadavres sur nos bras, les disparus dans nos esprits et ce vague sentiment que les coupables et les responsables n’ont pas été pistés avec toute la rigueur que mérite cette série de crimes. La conclusion, citée plus haut, pourrait être le point de départ de ce travail qui reste à faire. Les pierres le demandent et les hommes n’ont pas renoncé, je n’ai pas renoncé.

Vladimir Najman

Tous les articles du numéro 78 d’En attendant Nadeau