Derrida professeur

Le lancement d’une « Bibliothèque Derrida » aux éditions du Seuil, destinée à accueillir l’ensemble des séminaires donnés par le philosophe à la Sorbonne, puis à l’École normale de la rue d’Ulm et à l’EHESS (deux seulement sur six avaient déjà paru), est en soi un événement. Derrida rédigeait tous ses cours et ce sont quelque 14 000 pages qu’il a laissées. S’ouvre ainsi une entreprise de longue haleine pour ses éditeurs, sous la responsabilité de Katie Chenoweth. Mais va-t-elle transformer en profondeur l’œuvre de Derrida ? À la lecture du volume inaugural, on peut se poser la question.


Jacques Derrida, La vie la mort. Séminaires (1975-1976). Seuil, coll. « Bibliothèque Derrida », 370 p., 24 €


Le séminaire de 1975-1976 n’en est pas vraiment un, puisqu’il s’agit, pour le « caïman » à l’ENS Ulm qu’est alors Derrida (dans le jargon normalien, « caïman » signifie maître-assistant), de traiter de la question d’agrégation : « La vie et la mort ». Derrida, qui vient d’inaugurer le GREPH (Groupe de recherche sur l’enseignement philosophique), est en délicatesse avec l’institution de l’agrégation et ne se prive pas de l’exprimer devant ses étudiants lors de la première séance : « Tous les ans, depuis quelques années, […] je m’explique sur le malaise où je suis de me régler dans ce travail, ici, sur le programme d’agrégation et sur la décision stratégique que je prends, encore une fois, tout en luttant contre l’institution agrégative, ailleurs et ici même, de négocier avec elle dans des conditions données ». En effet, même à supposer que les agrégatifs de 1975 aient été plus émancipés vis-à-vis du concours que celles et ceux d’aujourd’hui (et on ne voit pas bien pourquoi ni comment ils l’auraient été – j’écris « ils » car il n’y avait que des garçons à Ulm à cette époque), on se demande comment ils ont pu tirer de ce cours de quoi construire une dissertation normée sur un sujet de concours !

Jacques Derrida, La vie la mort. Séminaires (1975-1976).

Jacques Derrida © Cahiers de l’Herne

Quoi qu’il en soit, le détournement que Derrida fait subir à la question posée, en commençant par faire sauter le « et » de la conjonction et de l’opposition, pour entrer dans une logique de la différence, est évidemment très fort. Et pour les lectrices et les lecteurs d’aujourd’hui, la façon très pédagogique dont Derrida revient sur sa méthode et un des aspects de ce qu’il appelle son « programme » est très éclairante : « transmission variable de variables », neutralisation de l’opposition et de l’identification, ni le « est » de l’ontologie », ni le « et » du rapprochement, refus du schème positionnel. La vie la mort, donc. De ce point de vue, la première séance apporte beaucoup.

Ensuite, c’est un peu plus compliqué. Comme le signalent les éditrices de ce volume-ci, Pascale-Anne Brault et Peggy Kamuf, certaines séances ont été reprises, sans grandes modifications, de textes déjà publiés. C’est le cas de la deuxième séance, publiée dans Otobiographies. L’enseignement de Nietzsche et la politique du nom propre (Galilée, 1984). Les quatre dernières séances forment une partie du contenu de La carte postale. De Socrate à Freud et au-delà (Flammarion, 1980). Quant à la huitième et à une partie de la neuvième, elles ont certes été publiées, mais en anglais et en allemand et sont moins familières au lectorat français. Seules sept séances sur quatorze sont donc entièrement inédites et, à l’exception de la première et de la septième (exceptionnelle, j’y reviendrai), ce ne sont pas les plus intéressantes. Il y a de véritables tunnels, notamment dans la discussion serrée conduite avec le texte de François Jacob, Logique du vivant (publié en 1970), qui sert de point de départ au travail avec les étudiants. À part les réflexions sur les métaphores et sur la notion de modèle, et l’intuition qu’a alors Derrida (vérifiée depuis) que le discours biologique est en passe de devenir le modèle de tous les autres discours, c’est un peu dépassé et pas toujours prenant. Dès qu’il fait des détours par Nietzsche, puis par Heidegger lisant (pas toujours très bien) Nietzsche, puis par Freud, c’est brillant et passionnant, mais ce sont justement les séances déjà publiées.

Jacques Derrida, La vie la mort. Séminaires (1975-1976).

 

L’exception remarquable, c’est la septième séance. Derrida y conduit une lecture de quelques passages du Livre du philosophe dans lesquels Nietzsche évoque l’origine de la pulsion de vérité, venant s’opposer à la tendance générale de la vie à la dissimulation. « Ce qui dissimule, écrit Derrida, c’est la vie en tant qu’elle se protège et se garde. » En commentant le passage où Nietzsche explique que la nature a enfermé les hommes à double tour et qu’elle a jeté la clé, Derrida offre non seulement une méditation magnifique sur la clé et le jet de clé mais fait comprendre comment l’oubli de la clé est la condition de la vérité. De façon très progressive, il met sur le chemin de la distinction, fondamentale chez Nietzsche, entre les fausses vérités de la vie sociale et la vérité que l’on doit chercher dans la béance laissée par ce geste. « Qu’il existe avant toute serrure et toute ouverture-fermeture instituée, avant toute clé donnée ou reprise, une fente – qui n’est donc ni naturelle, ni survenue (technique, instituée) –, que la possibilité de cette fente permette de voir… ». Et la séance se termine par la citation des deux phrases de Nietzsche qui ont probablement donné l’impulsion de toute la réflexion de Derrida et de tout ce qu’il essaie de déplier dans ce cours ; ce sont deux phrases que Heidegger commente aussi. La première est tirée de La volonté de puissance : « Notre monde tout entier est cendre d’innombrables être vivants, et si peu de chose que soit le vivant par rapport au tout, il reste que une fois déjà tout a été converti en vie et continuera de l’être ainsi. » La seconde, dont Derrida semble penser qu’elle n’est qu’en apparence en contradiction avec la première, et qui justifie son énoncé « la vie la mort », provient du Gai savoir : « Gardons-nous de dire que la mort serait opposée à la vie. Le vivant n’est qu’un genre du mort, et encore un genre très rare. »

Le séminaire contient beaucoup d’autres moments brillants de déconstruction philosophique (touchant notamment les termes de production-reproduction). Sa lecture vaut aussi pour la temporalité particulière du cours qui donne un rythme propre à la pensée. Mais, avec Derrida, nous y sommes déjà en partie habitués, lui qui avait renoncé à la construction ordonnée et figée des livres pour maintenir, dans ses ouvrages, l’oralité et le corps dans la pensée, son mouvement in-fini. Dans cette mesure, la publication des cours bouleverse moins l’œuvre de l’auteur qu’elle ne la prolonge. La publication posthume des cours de Barthes de la même époque a transformé en profondeur le rapport à son discours et a conduit à repenser le reste de ses livres à partir de cette parole vivante. Ce ne sera sans doute pas le cas avec ceux de Derrida, mais l’entreprise n’en est pas moins pertinente, voire, pour des aspects encore inaperçus, décisive.

Tiphaine Samoyault

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