Lee Maracle, une voix contre l’oubli

Lee Maracle est décédée le 11 novembre dernier, à l’âge de 71 ans ; cette autrice de la nation Sto:lo, présente dans la région du fleuve Fraser au Canada, laisse une œuvre riche et variée, qui inclut romans, poèmes et essais. Seuls deux romans, écrits à vingt ans d’intervalle, ont été traduits en français, cette année et en 2019. Le chant de Corbeau et Le chant de Celia donnent à voir des personnages majoritairement féminins, majoritairement amérindiens.


Lee Maracle, Le chant de Celia. Trad. de l’anglais (Canada) par Joanie Demers. Mémoire d’encrier, 308 p., 22 €

Le chant de Corbeau. Trad. de l’anglais (Canada) par Joanie Demers. Mémoire d’encrier, 240 p., 19 €


Le premier, Le chant de Corbeau, paru en anglais en 1993, dans lequel on voit ces femmes lutter pour sauver d’une épidémie leurs aînés, leurs enfants, leurs proches, est à la fois atemporel tant l’histoire se répète dans les communautés amérindiennes (décimées par la variole, la grippe, la tuberculose) et d’une actualité redoutable en temps de covid. Dans le second, Le chant de Celia, paru en 2014, on retrouve ces personnages une génération plus tard, confrontés entre autres au suicide d’un jeune homme. Là aussi, c’est un sujet qui demeure douloureux (évoqué, par exemple, dans la récente série américaine créée par Sterlin Harjo et Taika Waititi, Reservation Dogs) et qui résonne d’autant plus fort que le thème apparaissait déjà dans le premier volet à travers le suicide d’une adolescente blanche.

Le chant de Celia et Le chant de Corbeau, de Lee Maracle

Lee Maracle décrit la vie d’un village amérindien fictif, juste de l’autre côté de la rivière par rapport à une ville blanche. Ce sont des gens qui vivent sur la côte ouest de l’Amérique du Nord, près du Pacifique, dans une région de forêts pleines de conifères et de rivières où fraient les saumons. Au cœur de ce roman, il y a Stacey, Amérindienne éduquée à l’école des Blancs, et sa sœur Celia, souvent livrée à elle-même et à ses étranges visions. Cette adolescente exprime le souhait d’ouvrir une école pour les siens. Quelques décennies plus tard, son projet est resté lettre morte.

Quant à Celia, elle a perdu un fils. Le deuxième roman est dédié « à tous ces enfants qui ont été retirés de nos foyers et qui n’ont pas survécu au pensionnat » ; de récentes découvertes au Canada corroborent ce triste état de fait, dénoncé d’ailleurs par d’autres écrivains comme Norma Dunning dans Annie Muktuk et autres histoires (Mémoire d’encrier, 2021). Le chant de Celia donne à voir l’évolution de la communauté tout en remontant plus loin dans le passé, via l’aïeule Alice, et plonge le lecteur plus profondément dans la spiritualité des Premières Nations. L’environnement mis à mal par la présence humaine est encore plus nettement évoqué, sans que la cause devienne un étendard. Si l’inaction des Blancs pendant l’épidémie est critiquée dans le premier volet, le second pose la question du mal volontairement infligé quand une toute petite fille devient victime de sévices.

Le chant de Celia et Le chant de Corbeau, de Lee Maracle

L’œuvre de Lee Maracle, riche et complexe, parle magnifiquement des liens entre générations (l’un de ses recueils poétiques, Hope Matters, est d’ailleurs coécrit avec ses deux filles), d’une communauté autochtone soudée, mais aussi des liens tissés avec les Blancs, les hostiles comme les amicaux, dans tout ce qu’ils peuvent avoir de difficile, d’un côté comme de l’autre. Lee Maracle s’est battue toute sa vie pour faire entendre la voix des Amérindiennes et transmettre leur mémoire. Écoutons leurs chants.

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