Dans Méfiez-vous des hommes qui se disent féministes, Flora Souchier, autrice et comédienne, livre le récit d’une relation d’emprise de son commencement à sa fin. Tout est consigné, à la manière d’un procès-verbal relatant méticuleusement et chronologiquement son histoire, ponctué d’extraits de lettres, de ses journaux intimes et de poèmes.
De courts chapitres se succèdent, racontant d’abord sa rencontre avec un homme dont elle tombe amoureuse, puis l’enlisement qui suit dans les violences conjugales. L’autrice décrit ensuite le mouvement d’inflexion qui s’amorce lorsque le voile du déni se déchire et qu’une issue, offerte par le geste d’écriture notamment, se dessine.
L’exercice littéraire est périlleux autant que nécessaire. Flora Souchier soigne ce qu’elle nomme sa « riposte d’autrice ». De bout en bout, l’écriture se déploie, ciselée et puissante. Le souci d’exigence est lisible, chaque mot mûrement choisi. L’aspect fragmentaire – le fait que cohabitent dans ce livre des textes de natures différentes – ne fragilise jamais l’efficacité du récit qui est engagé dès la première ligne vers une seule direction, à la manière d’une vague qui se dirigerait implacablement vers le rivage. Il y a pourtant de la place pour les doutes et les silences, mais le récit reprend toujours, inflexible.
Les courts chapitres s’assemblent en deux parties : la première, « Immersion », raconte la rencontre de l’autrice avec D., et la relation d’emprise qui suit. La seconde, « Bascule », décrit le mouvement qui devient possible quand le déni commence à se défaire.
Flora Souchier entame son récit dans les fumées asphyxiantes des gaz lacrymogènes. Elle est alors mobilisée sur une zone à défendre (ZAD) : expérience brute et existentielle de lutte et de répression. Elle est du côté de la vie et du vivant : celui de la présence et du soin. C’est là que, bouleversée, elle rencontre D., qui lui aussi a fait le choix de s’engager. Le premier acte de leur histoire est grandiose, tapi derrière des barricades, marqué au sceau de l’absolu de causes plus grandes que soi. Flora Souchier tombe amoureuse. L’alchimie est évidente. Elle et D. s’amarrent l’un à l’autre et le lien se solidifie, comme un verrou. Elle se sent fière d’avoir trouvé un tel homme, et d’avoir été choisie par lui : si radical et si sensible, si politiquement et théoriquement éclairé.
Le couple cohabite et la relation s’installe. Les premières tensions sont immédiatement désamorcées, à peine vécues que déjà formulées comme des preuves supplémentaires de l’intensité de leur amour. Les indices de la tyrannie à venir sont déjà présents, mais compris comme des marques de la vulnérabilité de D. et de sa peur de l’abandon, de sa masculinité fragile et déconstruite.
Un mouvement de torsion se dessine progressivement, comme une lente prise de pouvoir de D. Flora Souchier fait remonter à la surface des souvenirs qu’elle aligne les uns avec les autres. Elle raconte, précise, les premières moqueries et les jugements de D. à son égard, puis la permanente déconsidération dont elle est l’objet. Car elle n’est « pas assez » radicale ou féministe, et toujours « trop » bourgeoise ou ignorante. Lui, il sait. Elle, elle se trompe ou n’a pas compris. Les disputes se multiplient, se prolongeant parfois des nuits entières durant lesquelles elle n’a le droit ni de quitter la pièce ni de s’endormir – car ce serait l’abandonner, lui, qui lui est tellement dévoué. Si la relation est difficile, c’est de sa faute à elle car elle ne le comprend pas : elle n’est pas prête pour la grandeur idéologique de ce qu’il lui propose. Le glissement se poursuit : D. trouve à redire sur sa famille et ses ami.es ; il critique son travail et ses créations ; il ne prend pas au sérieux ses émotions. Leurs rapports sexuels sont douloureux, souvent négociés voire extorqués.

En public, Flora Souchier prend la défense de D. En privé, elle lui pardonne et se blâme elle-même. Elle fait taire ses propres signaux d’alerte. Comment imaginer, en effet, qu’elle puisse être, elle, victime d’emprise ? Ça ne se peut pas. Elle le saurait. Elle s’en serait rendu compte. Elle qui est indépendante, engagée dans des aventures artistiques émancipatrices, nourrie intimement et politiquement par le féminisme. Elle qui est sensibilisée aux questions de violences de genre, attentive à son corps et à ses perceptions. Plus l’enlisement se poursuit et plus le déni se renforce. Flora Souchier fait apparaître des extraits du journal qu’elle écrivait alors, où se mêlent, inextricables, l’envie de rester coûte que coûte l’alliée de D. et sa progressive disparition à elle. L’autrice partage aussi l’échange qu’elle eut avec une ancienne partenaire de D. qui avait souhaité la mettre en garde : elle lui avait répondu, reconnaissante, que pour elle tout allait bien, et que leur histoire était différente.
L’écriture s’efforce ainsi de ne rien taire, même ce qui pourrait paraître honteux : les arrangements avec le réel, la peur persistante d’être trop « dure » envers D., l’envie d’être aimée par lui, le désir de se distinguer de ses précédentes amantes. L’autrice ne s’épargne pas, généreuse dans le partage des aspects peu avouables d’une relation d’emprise ; d’autres pourront ainsi s’y reconnaître.
Il y a une déconcertante dimension spatiale dans le récit de la domination. Flora Souchier décrit sa paralysie face aux humiliations et récriminations. Elle se surprend à rester étonnamment timide, puis silencieuse, dans les affrontements qui l’opposent à D. Elle est « dépossédée » du langage même, progressivement coupée de sa propre capacité à penser et à agir. Pour éviter les disputes incessantes, elle fait le dos rond, se censure, cesse de faire ou de dire certaines choses qui pourraient déplaire à D. Elle se résigne, se force à avoir des relations sexuelles, manque d’air : « plus rien ne circule en moi », écrit-elle alors dans son journal.
Une respiration est offerte par un mouvement, celui qui l’éloigne géographiquement de D. pendant deux semaines, le temps d’une résidence de création. C’est là le point de bascule du récit où la prise de conscience s’amorce. Celle-ci est rendue possible par ce qu’elle vit avec les autres – une autre, en particulier – dans cette parenthèse spatio-temporelle. Flora Souchier insiste : c’est à deux qu’elle a pu d’abord renouer avec le sens, en déroulant sa parole librement, et c’est à plusieurs qu’elle a pu ensuite se frayer un chemin, sinueux, hors de l’emprise.
Cette reconnaissance, affective et politique, envers ces autres – avec qui elle a pu raconter, poser des questions, retrouver le repos et la confiance en elle – est visible tout au long de la deuxième partie de l’ouvrage, jusque dans les remerciements. Une lecture décisive l’accompagne également de près dans cette reprise de souffle. Il s’agit de celle du Complexe de la sorcière (2020) d’Isabelle Sorrente, qui traite de l’empreinte psychique laissée par les chasses aux sorcières en Europe et évoque un « secret de famille » qui continue à faire des ravages, génération après génération. Isabelle Sorrente raconte des siècles d’inquisition contre les magiciennes, botanistes, guérisseuses et autres femmes libres, visant à tordre leurs consciences pour qu’elles finissent par abdiquer et avouer une vérité qui n’est pas la leur. Cette lecture agit sur Flora Souchier comme une révélation en l’inscrivant dans une histoire plus grande qu’elle, dans une lignée de femmes anéanties et rendues étrangères à elles-mêmes. Elle écrit : « La colère m’allume si fort qu’elle annule ma peur ».
C’est ainsi en cohabitant avec la « rage » que Flora Souchier se met à écrire. D’abord timidement, puis comme un torrent. L’écriture semble mue par un élan vital. L’enjeu est immense : il s’agit de détordre le sens et de redonner une direction au récit perdu de soi. La dernière partie de l’ouvrage – « Journal d’écriture » – donne à voir la manière dont se formalise progressivement la riposte littéraire qui donnera naissance à cet ouvrage.
Flora Souchier se réapproprie sa propre histoire, en changeant de grille d’interprétation. Elle requalifie et nomme la violence. Elle parle de « chantage affectif ». Elle écrit « viol conjugal » et le répète. Elle le décline au pluriel. Flora Souchier fait volte-face, dénonce et demande des comptes. Elle se saisit des mots comme de flèches. On pense à Annie Ernaux et à son écriture comme un couteau (Gallimard, 2011) : comme elle, Flora Souchier écrit au « je » mais son récit intime est offert au « nous » – comme ressource possible pour toutes les victimes. On pense aussi à la phrase de Judith Godrèche – « Je tiens à ma colère et je la sais universelle » (Libération, 2026) – réconciliant le singulier avec une condition partagée, enchâssant les histoires de chacun.e dans une puissance de frappe collective.
Flora Souchier ne tait pas que le chemin de la réparation n’est pas terminé, et qu’il ne le sera d’ailleurs peut-être jamais. La violence laisse des traces. Elle a durablement abimé son rapport à son corps et à sa sexualité. Elle lui a donné aussi la méfiance des hommes ainsi qu’une suspicion tenace envers les théories politiques émancipatrices, qui l’avaient pourtant guidée. Elle ne tait pas les fêlures mais, comme en témoigne son geste d’écriture, elle a trouvé une issue. Elle en est revenue.
