Portrait intellectuel de Jürgen Habermas

L’œuvre monumentale de Jürgen Habermas est encore loin d’être intégralement et aisément disponible en français. Ces Parcours comblent de nombreuses lacunes en présentant une collection de textes parus entre 1971 et 2017, qui contextualisent les principaux jalons de la pensée du principal représentant de la seconde génération de l’école de Francfort : théorie de l’agir communicationnel, tournant linguistique, réflexions plus récentes sur la démocratie ou le droit constitutionnel, etc. Outre son érudition et sa rigueur formidables, Habermas y donne à lire une sincérité et une honnêteté remarquables qui rendent justice à son aura au sein des sciences humaines et sociales ; et il permet d’esquisser ou de préciser certaines critiques à son entreprise philosophique qu’il cherche à inscrire dans une grande histoire des idées mise au service d’une pensée du temps présent.


Jürgen Habermas, Parcours 1 (1971-1989). Sociologie et théorie du langage. Pensée postmétaphysique. Trad. de l’allemand par Christian Bouchindhomme et Rainer Rochlitz. Gallimard, 542 p., 24 €

Parcours 2 (1990-2017). Théorie de la rationalité. Théorie du langage. Trad. de l’allemand par Christian Bouchindhomme, Frédéric Joly et Valéry Pratt. Gallimard, 614 p., 26 €


Que ce soit auprès des spécialistes ou d’un plus large public, l’aura actuelle de Habermas en fait l’un des derniers hérauts de la longue tradition occidentale du « grand » intellectuel, exerçant son influence sur de nombreux domaines de la pensée (philosophie, sociologie, sciences humaines et sociales au sens large, débat politique voire médiatique). À ce titre, la parution de ces Parcours fait événement : ils mettent à la disposition du public des textes autrefois édités de façon désordonnée, voire inédits en français. Cette collection chronologique – la thématisation des parties étant peu convaincante, le principal ordonnancement reste temporel, ce qui ajoute de la confusion et occasionne des redites nombreuses – permet de brosser un portrait intellectuel affiné d’une pensée essentielle du dernier demi-siècle, éclairant les ombres laissées par les grands textes des années 1980 (Théorie de l’agir communicationnel, Le discours philosophique de la modernité) et soumettant cette œuvre monumentale à un dialogue critique plus fécond.

Les grandes œuvres dans leur contexte

En termes biographiques, ces Parcours s’ouvrent par une conférence séminale dans la carrière de l’auteur : en 1971, à Princeton, Habermas prononce les conférences Christian Gauss qui forment le socle de sa quête philosophique des quinze années suivantes, à savoir la fondation d’une sociologie à partir d’une théorie du langage. Habermas est à cette date ce jeune quadragénaire dominant la seconde génération de l’école de Francfort après avoir suivi les enseignements d’Adorno et été son assistant dès 1956. Son œuvre a alors une dizaine d’années, à travers des textes notables (Théorie et pratique, 1963) et une participation remarquée à la « querelle allemande des sciences sociales » où il rejoue, face à Hans Albert, l’affrontement entre Adorno et Popper – les traces les plus fameuses de cette controverse se trouvant dans le recueil Connaissance et intérêt (1968). Mais, en 1971, Habermas s’éloigne d’une théorie critique durablement marquée par Mai 68 et la mort d’Adorno en 1969. Le jeune philosophe vient d’ailleurs de quitter l’institut francfortois et cherche de nouvelles orientations pour les chantiers ouverts par ses aînés et lui-même.

Le long texte des conférences de 1971 est ainsi particulièrement précieux et apporte une compréhension renouvelée des grandes œuvres dont il fut la matrice : d’abord en montrant explicitement que le projet de Habermas s’inscrit dans la tradition critique en tant que théorie de la connaissance articulée dès l’origine à un dialogue avec les sciences sociales – ici, la sociologie. Les références du texte sont d’ailleurs éloquentes, et font largement appel à Kant, Hegel, Marx et Husserl autant qu’à des auteurs dont Habermas fut certainement le principal introducteur dans la théorie critique, à savoir les philosophes analytiques (notamment Wittgenstein et John Searle) et le pragmatisme anglo-saxon (plutôt Peirce que Dewey) ou la psychologie sociale de Mead (plus tard honorée par Axel Honneth dans La lutte pour la reconnaissance). Dans cet appareillage théorique impressionnant de clarté et d’érudition, Habermas propose déjà son diagnostic d’impasse théorique de la théorie critique antérieure, ainsi que sa synthèse théorique nouvelle, déjà reliée au communicationnel qui seul pourrait échapper aux apories de la phénoménologie ou de toute démarche philosophique soustrayant les prétentions à la validité de l’examen : « non pas une réflexion phénoménologique sur la genèse transcendantale du monde vécu, mais un examen approfondi, riche en conséquences pratiques, des prétentions à la validité ».

Les conférences Christian Gauss apportent un éclairage indispensable pour contextualiser et faire la genèse de la plus grande ambition de l’œuvre de Habermas (voire de la philosophie occidentale de l’après-guerre), à savoir le dernier effort d’ampleur pour constituer une théorie synthétique et systématique de la connaissance, qui s’incarne en 1981 dans la théorie de l’agir communicationnel d’où furent émondées les filiations explicites à des traditions plus critiques ou phénoménologiques. La mise en abîme de ce texte exceptionnel dans des parutions qui s’étalent de 1971 à 2017 autorise aussi le lecteur courageux à évaluer la perception qu’a l’auteur de sa propre pensée à travers ce demi-siècle : les « cinq introductions à des monographies non écrites » de 2009 sont un retour opportun et captivant sur le travail effectué depuis 1971 et permettent de mesurer l’inflexion vers un certain historicisme moins explicite autrefois : « Depuis ma thèse, la question d’une possible réconciliation d’une pensée radicalement historique et de la fondation d’un diagnostic sur le présent qui pût avoir un contenu normatif me préoccupait. » Cette lecture que le philosophe opère sur sa propre œuvre, fort partiale au demeurant, éclaire l’évolution biographique de la pensée de Habermas à travers sa chronologie, qui l’infléchit toujours plus vers une hybris philosophique souvent stimulante de par son insondable rigueur et sa profondeur, mais invite souvent à une certaine circonspection lorsqu’elle s’empare de sujets d’actualité – l’étude du religieux à partir de 2010 ainsi que celle de la constitutionnalisation du droit international et de la démocratie dès les années 1980 et 1990. Cette évolution de la pensée au fur et à mesure de la biographie de son auteur met ainsi en valeur l’un des principaux intérêts de ces Parcours, à savoir la clarification des multiples démarches assumées par le philosophe et sociologue allemand à travers son œuvre monumentale.

Habermas au pluriel

À travers ces quelque mille pages fort roboratives – les nombreux détracteurs de Habermas y trouveront de nouveaux arguments pour le qualifier d’indigeste –, apparaissent en effet les multiples figures involontairement kaléidoscopiques de ce penseur qui voulut, semble-t-il, toujours échafauder une pensée systématique et donc, en quelque sorte, univoque. En 1971, la rigueur de l’argumentation se fonde sur un fatalisme certain face à l’entreprise philosophique non dénuée d’humilité, qui mène Habermas à s’avouer d’abord professeur et historien de la philosophie, dans un contexte où il juge impossible de faire exister encore des « philosophes ». La théorie de l’agir communicationnel naît ainsi dans une volonté de synthèse qui est aussi pédagogique, en contradiction avec la tonalité plus dogmatique et systématique des textes des années 1980, où Habermas se tourne de plus en plus vers une posture de théoricien dialoguant avec ses plus illustres prédécesseurs – des plus anciens, Kant le premier, aux plus récents, Wittgenstein ou Adorno notamment. Enfin, un troisième Habermas apparaît principalement à travers ces Parcours, celui d’un militant revendiquant son émancipation relative des idéologies et marqué par l’expérience de l’Allemagne d’après le nazisme dont il avoue au passage qu’elle constitue le socle de son engagement philosophique.

Jürgen Habermas, Parcours 1 (1971-1989). Sociologie et théorie du langage

Jürgen Habermas © J. Sassier

Ces différentes incarnations ne doivent cependant pas se réduire à des enchaînements chronologiques : elles s’entrelacent constamment au sein de différentes périodes où l’une de ces figures prend le pas sur les autres. Elles illustrent surtout les imbrications intellectuelles qui constituent parfois malgré elle l’œuvre habermassienne, et révèle à ce titre l’inscription de la théorie de l’agir communicationnel dans un projet philosophique (le tournant linguistique appliqué à la théorie critique, si l’on souhaite schématiser à outrance) aussi bien que dans un projet intellectuel tacitement militant, cherchant à redonner un rôle politique à la philosophie à travers notamment le rôle fondamental donné à la discussion. Les textes les plus convaincants, outre les conférences de 1971, sont ceux qui arrivent à réconcilier ces différentes incarnations au service d’une philosophie impressionnante dans son fond comme dans sa forme. La sincérité et l’honnêteté qui s’en dégagent autorisent toutefois à cerner certains éléments d’une critique, qui gagnera dans ces textes la possibilité de ne pas se contenter d’indexer tout ce que ne dit pas Habermas ainsi que tous ceux qu’il ne cite pas.

L’ambition théorique au risque de ses désincarnations ?

En premier lieu, la volonté de fonder une théorie de la société et une sociologie sur une philosophie du langage permet de reprendre un faisceau de domaines philosophiques de longue haleine, au premier rang desquels l’intersubjectivité et la théorie de la connaissance, qui trouvent chez Habermas un terrain fécond. L’inflexion de plus en plus historique de ce projet étonne progressivement le lecteur qui ne trouvera là presque aucune référence à des enquêtes historiques (exception faite d’un court texte consacré à François Furet) ou sociologiques qui chercheraient à ancrer la théorie de Habermas dans un dialogue avec des données moins abstraites. D’un point de vue méthodologique, Habermas défend toujours plus une philosophie reprenant son vêtement ancien de surplomb, à mesure qu’il en pense l’échec historique. Ce paradoxe étonne le lecteur dont la culture disciplinaire ne suffit pas à pénétrer le détail de certaines discussions ici consignées, mais qui sait à quel point de nombreuses études des sciences humaines et sociales se sont depuis plus de trente ans fondées sur l’œuvre de Habermas : opinion et espaces publics en histoire et en sociologie, espace communicationnel bien sûr, la notion remise sur l’établi de constitution en droit et en philosophie politique, le sacré, la modernité, etc.

L’exemple de la modernité est des plus éloquents dans de nombreux textes où Habermas cherche à le penser en profondeur, mais sans jamais se départir des prémisses occidentales qui veulent que la modernité soit un état de fait empiriquement constatable, du moins depuis l’Occident, ainsi qu’une charge pour le philosophe : « Avec l’émergence d’une nouvelle conscience historique, les multiples contingences nées de l’anticipation d’un futur qu’il fallait organiser se sont mises, en même temps, à peser sur la philosophie. » L’historicisme de la démarche est ainsi un fondement important d’un système qui navigue dans une abstraction invitant à interroger la fonction du fameux linguistic turn comme moyen d’abstraire des systèmes intellectuels opératoires, à condition seulement de s’éloigner des enquêtes plus concrètes. Les références sociologiques nombreuses sont à ce titre lumineuses : la domination du fonctionnalisme américain (Parsons et Luhmann) ou des premiers théoriciens de la discipline (Weber et plus encore Durkheim) est le paradigme d’une telle conception de la pensée philosophique, en dépit des nombreuses nuances apportées par Jürgen Habermas dans ces deux volumes. Seules les sociologies les moins préoccupées d’enquête semblent en effet trouver grâce aux yeux d’un Habermas dont la démonstration serait certainement moins concluante si elle se fondait plus sur Goffman ou Charles Wright Mills pour rester dans le domaine états-unien d’après-guerre.

Comment qualifier ce débat public ou cet agir communicationnel qui fascine tant parmi les sciences humaines lorsqu’il renvoie à un système aussi abstrait ? De la même façon que Bourdieu estimait dans ses cours sur l’État au Collège de France que l’affection des historiens pour Norbert Elias était un moyen de faire du Weber sans le savoir ou même le vouloir, la lecture de ces Parcours invite à questionner les raisons idéologiques et intellectuelles des nombreuses références faites à Habermas, dont la pensée révèle de ce point de vue la ductilité et la versatilité de par cette abstraction difficilement transposable telle quelle dans d’autres disciplines. L’ambition systématique de la théorie mise à nu dans ces pages est d’abord de fournir un appareil opératoire pour penser le présent, en s’émancipant aussi bien des idéologies que des épistémologies claudicantes d’un passé remarquablement diagnostiqué : « La théorie de la rationalité […] s’offre comme une passerelle entre le discours philosophique de la modernité et l’établissement, du point de vue de la théorie sociale, de diagnostics sur le temps présent ». Cette affirmation parmi d’autres paraît à qui n’est pas a priori conquis par les apports heuristiques du tournant linguistique d’abord une affirmation péremptoire lorsqu’elle n’est étayée que dans l’abstraction spéculative.

Une œuvre au regard de ses non-dits

Cette critique est bien celle, peut-être irréconciliable, entre des démarches intellectuelles ayant divergé de longue date, comme les références sociologiques ci-dessus l’illustraient. On peut regretter ce cloisonnement des domaines de recherche et de pensée face à l’acculturation actuelle du tournant linguistique dans des pans entiers de la recherche en sciences humaines et sociales, qu’a promue Habermas. Cette acculturation et sa réception grandiose depuis plus de trente ans permettent de tenter l’écueil de la critique la plus malhonnête qui soit, à savoir la liste des pensées que ne cite pas l’auteur, qui a ici son éloquence et permet de mieux cerner l’entreprise dans son ensemble à travers ses zones d’ombre paradoxalement portées par le désir irrépressible de fonder rigoureusement toute parole et toute démonstration.

Ainsi, la théorie du langage et ses intrications avec la question de l’intersubjectivité se déploie exclusivement dans la discussion avec Searle, Peirce, Wittgenstein, Mead et certaines références déjà approchées. Ce faisant, elle passe sous un silence presque absolu les œuvres de Rosenzweig, Buber ou Levinas (ce dernier étant cité au passage comme contrepoint de la démarche de Habermas à trois reprises) qui ont pourtant des parentés évidentes avec le texte de ces Parcours. Les absents et absentes (Hannah Arendt cruellement, de Certeau ironiquement, mais on pourrait multiplier les exemples), de poids au vu des thèmes abordés, invitent ainsi à mieux délimiter la pensée de Habermas par rapport à ce qu’en dit un discours plus médiatique qu’universitaire, mais aussi par rapport à son utilisation dans la recherche : ayant permis avec beaucoup d’autres d’ancrer le tournant linguistique dans un large faisceau de disciplines et de démarches intellectuelles, Habermas a aussi participé à expurger certains héritages majeurs des traditions qu’il incarne, et qui ouvrent de nombreuses possibilités critiques sur son œuvre qui veut, malgré elle, écrire une histoire fort segmentée du champ philosophique et intellectuel. Cette histoire est assurément passionnante, mais a des conséquences qui interrogent, par exemple dans l’effacement progressif de Lukács, de Benjamin ou du premier Adorno d’une histoire de l’école de Francfort dont on comprend dès lors mieux les évolutions plus récentes, de Habermas lui-même à Axel Honneth ou Hartmut Rosa dernièrement.

Destinée à un public de spécialistes ou de partisans du philosophe et sociologue, cette somme difficile d’accès permet ainsi de poser des balises nouvelles sur une pensée aussi riche que complexe. Les héritages des Lumières et de l’idéalisme allemand revendiqués crescendo par l’auteur permettent de contextualiser cette pensée dans un siècle où elle détonne, avant de s’imposer contre toutes les postmodernités honnies et que Habermas a participé à enclore. Ces Parcours peuvent aussi se lire comme une défense amoureuse et corporatiste d’une certaine philosophie qui triomphe de longue date – politiquement, institutionnellement, médiatiquement – et marque ainsi son époque malgré les critiques qui doivent en être faites. L’ambition et les prétentions de cette philosophie se livrent ici comme en coulisse, camera obscura souhaitée totale et absolue en dépit des précautions prises d’un présent qu’elle cherche superbement à figer. L’honnêteté et la formidable rigueur de cette œuvre sont le meilleur tribut laissé par Habermas à ses critiques actuels et à venir, qui dans l’espace francophone bénéficient d’un nouvel outil indispensable pour mener à bien leur travail.


Lire aussi le compte-rendu de la biographie de Jürgen Habermas, signée Stefan Müller-Doohm.

Pierre Tenne

À la Une du n° 50