Michel Foucault, renard ou hérisson ?

On peut avoir une haute idée de l’entrée en Pléiade, cette ultime étape du cursus honorum de l’esprit, et regretter que des fripons littéraires y aient eu droit, mais il n’est pas tout à fait surprenant que Michel Foucault y accède. C’est l’occasion de se poser une fois encore la question : qu’est-ce qui fait l’unité de cette œuvre étrange ? Il y a un cas Foucault, comme il y a un cas Wagner et un cas Nietzsche. C’est également l’occasion de se demander si la vénération ne doit pas aussi laisser un peu de place à la critique.


Michel Foucault, Œuvres. Volume I publié sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Jean-François Bert, Daniel Defert, Francois Delaporte et Philippe Sabot. Volume II publié sous la direction de Frédéric Gros avec la collaboration de Philippe Chevallier, Daniel Defert, Bernard Harcourt, Martin Rueff et Michel Senellart. Bibliothèque de la Pléiade, 2 volumes, 1740 p., 60 € chacun


© Marc Garanger/ Gallimard

© Marc Garanger/ Gallimard

Isaiah Berlin oppose les renards qui ont beaucoup d’idées, aux hérissons, qui n’en ont qu’une. Foucault est-il renard ou hérisson ? Il semble qu’il soit avant tout renard, aussi bien dans ses intérêts et ses influences que dans ses thèses (son surnom à l’Ecole Normale Supérieure était « le fuchs »). Après un mémoire sur Hegel dirigé par Jean Hyppolite et une courte période marxiste, il se passionne pour la psychologie clinique, puis la phénoménologie existentielle de Binswanger. Ensuite il semble conjuguer, dans ses écrits sur la folie, la médecine et les sciences humaines, les influences de Bataille, de Blanchot et de Canguilhem, en même temps que celle de Nietzsche, quand il écrit sur l’histoire de la prison et sur celle de la sexualité. Enfin, il s’inspire de Hadot quand il étudie chez les anciens les relations entre subjectivité et vérité. Foucault s’est souvent représenté lui-même en homme masqué – clinicien et psychiatre, archiviste, historien, militant politique, professeur – sans jamais endosser totalement ces habits. Dans ses thèses il est tout aussi Arlequin, et semble avoir une capacité peu commune à devancer l’air du temps pour récuser ensuite les étiquettes. On l’a connu phénoménologue, le voilà qui reparaît en structuraliste anti-sartrien et anti-humaniste pour se défaire ensuite très vite de cette étiquette encombrante et se dire archéologue et généalogiste. Dans l’Histoire de la folie et Les Mots et les Choses il semble très proche de l’histoire des sciences discontinuiste, et ses « épistémai » ont souvent été comparées aux « paradigmes » de Kuhn. Pourtant le projet archéologique suppose une certaine forme de continuité que l’histoire de la sexualité, puis celle des pratiques du moi, vont accentuer.

On avait cru comprendre que Foucault récusait tout point de vue transcendantal, toute notion de sujet, et tout projet fondationnel. Mais dans sa fameuse conférence « Qu’est-ce que les Lumières ? », il invoque le point de vue critique, parle d’ « ontologie historique» et de transcendantal. Qui dit ontologie veut dire une théorie de l’être, que l’on ne trouve dans aucun de ses textes, et qui dit transcendantal dit conditions de possibilité, mais les a priori qu’il entend révéler sont historiques. Comme il le disait de l’homme dans le dernier chapitre de Les Mots et les Choses, on a affaire à un étrange doublet « empirico-transcendantal », et son œuvre semble en effet osciller sans cesse d’un pôle à l’autre de doublets, de l’histoire à la philosophie, de la généalogie de l’éthique à la politique, et du romantisme au positivisme, au point qu’on y a quelquefois vu un positivisme romantique. Au moment où l’Amérique l’accueille comme un postmoderne, il se réaffirme classique. Après avoir été une icône des combats gauchistes des années 70, il célèbre la révolution iranienne, mais flirte avec le néo-libéralisme. Dans la manière même dont il affirme ses positions, Foucault semble vouloir s’échapper : il les présente le plus souvent comme des hypothèses de travail ou sur un mode autobiographique. Il revendique l’exigence de penser autrement sans qu’on sache jamais où est l’ailleurs en question.

Il y a pourtant du hérisson chez Foucault, et on peut essayer de cerner les grandes thèses philosophiques qui forment l’arrière-plan constant de toute son œuvre, qu’il a fort bien mis en valeur dans sa leçon inaugurale au Collège de France, L’ordre du discours1. Toutes participent d’une volonté de rejeter les grands partages ou exclusions qu’avait cru établir la philosophie classique : entre raison et déraison, entre vérité et fausseté, et entre droit et force. La folie, tout comme la santé et la maladie est une invention du regard psychiatrique et du regard médical, et au-delà de ces disciplines le produit de toute la culture moderne et contemporaine. Les philosophes, qui croyaient distinguer ce qui est fondé en raison de ce qui ne l’est pas, ont oublié que le partage qu’ils instaurent est daté, contingent et arbitraire. Ils ont oublié aussi que leur distinction du vrai et du faux est le produit d’une volonté de vérité et de savoir, « prodigieuse machine à exclure », qui ne peut s’autoriser d’aucun ordre inscrit dans l’être ou dans la nature de la connaissance, mais qui au contraire s’enracine dans une histoire des pratiques du dire-vrai, de l’aveu, et dans des « jeux de vérité » et des « pratiques discursives » dont la science et ses institutions ne sont que des cas particuliers et non pas l’aboutissement triomphal. Ils ont oublié que leurs institutions ne sont que des instruments du pouvoir, qui tend ses rets policiers à travers tous les maillages des sociétés, y compris ceux qui semblent les plus orientés vers la recherche désintéressée de l’objectivité. Ils ont oublié que toute tentative pour fonder l’autorité politique, pour distinguer le juste de l’injuste, le droit du crime, et en définitive le bien du mal, est-elle aussi le produit de toute une série d’exclusions et d’interdits au service d’une vaste machine à imposer le pouvoir et la force. Tout cela avait été dit déjà, en un sens, par Marx, Nietzsche, Freud, et Heidegger dans leurs grandes anti-mythologies. Le génie de Foucault est d’avoir transposé leurs thématiques, en les libérant de ce qu’elles pouvaient avoir elles-mêmes de mythologique, au sein d’une étude historique, positive et érudite des incarnations multiples de la volonté de savoir.

L’entreprise de Foucault ne semble pas laisser beaucoup de place au philosophe, puisqu’elle le prive aussi bien de son ambition de théoriser que de sa faculté de critiquer.  Un philosophe classique pourrait ainsi objecter à Foucault qu’il confond la vérité avec les manières dont elle est produite ou véhiculée, et commet ainsi le sophisme génétique qui assimile la nature d’une chose à son origine ou sa cause. On l’a aussi accusé régulièrement de relativisme (le savoir et la vérité sont relatifs à des cadres ou schèmes dont les règles de formation sont obscures) et de scepticisme. On pourrait aussi voir en lui un pragmatiste : la vérité et la subjectivité sont inséparables, et peut-être se définissent par des procédures pratiques qui les établissent. Il nous parle du courage de la vérité, mais si la vérité est une illusion le courage en question n’est-il pas une forme d’aveuglement volontaire ? A ces objections Foucault a tantôt répondu en éludant le problème (« Je n’ai jamais voulu dire qu’il n’y a pas de vérité »), tantôt en avalant la couleuvre (« Oui, je suis un sceptique »). Ce qu’il récuse avant tout c’est toute tentative pour essayer de se placer du côté d’un ordre normatif supérieur qui transcenderait les normes elles-mêmes, qui ne peuvent qu’être sociales et historiques. Sa « dernière » philosophie prolonge ce thème, en indiquant des formes de sagesse non fondées sur des normes universelles. Mais est-ce même une philosophie ? Foucault, peut-être malgré lui, nous indique les limites  de sa propre entreprise : jusqu’où peut-on pousser l’anti-essentialisme et l’anti-normativisme ? Toute archéologie conduit-elle à la dissolution de son objet (la morale, le savoir)? Peut-il y avoir une archéologie du savoir mathématique ? Une histoire du dire-vrai est-elle une histoire de la vérité ? Les liens du savoir et du pouvoir sont-ils si étroits ? La tâche de la critique philosophique se réduit-elle à l’ontologie du présent ?

Bien que Foucault ait parlé et parle sans doute plus aux historiens et aux juristes qu’aux philosophes, son héritage dans leurs domaines est tout aussi ambigu. Il semble avoir pris la suite des travaux de l’école française des Annales, mais il ne s’intéresse pas tant à l’économie, au climat, et à la vie quotidienne qu’aux institutions et surtout aux pratiques. Comme il l’a dit souvent, il se sent plus proche d’un Ariès et d’un Vernant que d’un Duby ou d’un Leroy-Ladurie, et même si Paul Veyne n’a cessé de le défendre, son type d’histoire est fort différent. Il ne cesse de parler d’archives et de documents, mais il répugne aux méthodes quantitatives, sans faire ce que fait l’historien : recouper, aller voir si ailleurs à la même époque on n’a pas fait autre chose, ou la même chose à d’autres époques. Il redécoupe les domaines, les franchit allègrement. Pas plus n’est-il sociologue. On sait également toute la distance qu’il a mise entre lui et les psychologues et les psychanalystes. Il n’aurait pas plus aimé la psychiatrie « cognitive » d’aujourd’hui qu’il n’avait aimé celle de son temps. Faut-il alors voir en lui plus une sorte de penseur de la culture, dans la tradition des Renan, des Taine ou des Burckhardt, peut-être ? Ou bien un écrivain, dans la lignée de Bataille et de Blanchot ? N’a-t-il pas dit : « Je me rends bien compte que je n’ai jamais rien écrit que des fictions » ?

Ces deux volumes de la Pléiade regroupent les principales œuvres de Foucault publiées de son vivant : Histoire de la folie, La Naissance de la clinique, Raymond Roussel, Les Mots et les Choses, L’Archéologie du savoir, Surveiller et Punir, La Volonté de savoir, L’Usage des plaisirs, Le Souci de soi. Les éditeurs ont extrait des volumineux Dits et Écrits publiés en 1994 quelques articles fondamentaux, comme ceux sur Bataille, Blanchot, Nietzsche, ou celui sur les Lumières. Ils ont laissé de côté le cours dont la publication a beaucoup renouvelé le corpus foucaldien et montré un Foucault enseignant bien plus ouvert et souvent plus clair que le Foucault des livres. Daniel Defert, infatigable compagnon et exégète, signe la chronologie des deux volumes (1926-1967 et 1968-1984) et la notice de L’Ordre du discours.

Frédéric Gros, dont le travail d’édition et de commentaire de Foucault n’est pas moins remarquable, signe l’introduction générale, en même temps que les notices et notes des deux volumes sur la sexualité. Jean François Bert, François Delaporte, Philippe Sabot, Martin Rueff, Bernard Harcourt et Michel Sennelart signent les autres ensembles de notices et de notes. Tous font preuve d’une grande érudition (et l’on en apprend souvent plus dans cet appareil critique que dans les biographies de Foucault – par exemple p. 1457 Daniel Defert nous narre les circonstances de son élection au Collège de France). Le Raymond Roussel que Foucault lui-même tenait comme un apax, était dispensable. C’est un livre raté, qui transforme Roussel en métaphore de Les Mots et les Choses : indéfini redoublement du langage sur lui-même, sans auteur ni œuvre. Il est un peu dommage que l’on n’ait pas repris et complété la bibliographie des écrits de Foucault des Dits et Ecrits.

Je me suis demandé où j’allais mettre, parmi mes Pléiades, ces deux volumes. Je les ai finalement rangés entre mes volumes de Michelet et de Bataille, pas loin de ceux de Sade et d’Augustin.


  1. Comme l’a très bien vu Jules Vuillemin dans son hommage à Foucault

Pascal Engel

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