Les trois béquilles du capitalisme

Chacun constate la dévaluation du travail par le profit. Pour Patrick Artus, économiste, et Marie-Paule Virard, journaliste, l’essentiel des désordres du capitalisme néolibéral vient de l’obsession d’une quête de rendement pour les actionnaires au détriment des salariés et des sous-traitants. Dans l’OCDE, les salaires des classes populaires et d’une partie des classes moyennes n’ont pas augmenté en proportion de la productivité depuis plus de trente ans (sauf en France et en Italie). Les auteurs de La dernière chance du capitalisme montrent que le capitalisme néolibéral est non seulement injuste mais également inefficace, car il crée de moins en moins de richesses, le progrès technique, les gains de productivité et la croissance potentielle étant ralentis. Alors, ce capitalisme a besoin de « béquilles » pour survivre. C’est ce qu’explique cet ouvrage limpide.


Patrick Artus et Marie-Paule Virard, La dernière chance du capitalisme. Odile Jacob, 181 p., 20,90 €


Ce système est victime d’une « pathologie auto-immune » : « une asthénie pernicieuse de la demande », écrivent Patrick Artus et Marie-Paule Virard. Afin d’y remédier, dans les années 1990, les États ont encouragé les ménages à s’endetter pour acheter voitures, logements, loisirs, malgré la stagnation, voire la régression des revenus. La crise de 2008 a dramatiquement montré les limites de cette stratégie. Les États ont dû intervenir massivement pour sauver le système.

Dans la première décennie du siècle, apparaît la nécessité d’une seconde « béquille » : l’endettement, cette fois-ci, des États eux-mêmes. Il convient, pour échapper à la crise, de financer des aides aux ménages et à la création d’emplois. Ainsi, les taux d’endettement public se sont envolés, accrus encore par l’apparition de la COVID-19. Résultat : à la fin de l’année 2020, Europe, États-Unis et Japon avaient respectivement 102 %, 128 % et 238 % de dettes publiques par rapport à leur PIB.

La dernière chance du capitalisme, de Patrick Arthus et Marie-Paule Virard

Le château de La Muette, où siège l’OCDE © MySociety

Comme il était impossible de poursuivre dans cette voie sans risquer de voir grimper les taux d’intérêt, une troisième « béquille » s’imposa. Patrick Artus et Marie-Paule Virard la caractérisent comme « la plus inévitable mais la plus déraisonnable ». Il s’agit du rachat de ces dettes par les banques centrales payé par la création monétaire. De fait, même si cette partie de la dette s’est trouvée annulée en 2020, la quantité de monnaie créée par les banques centrales de l’OCDE a augmenté de 75 % ! Cette « inondation » a des conséquences prévisibles car, mécaniquement, elle provoque une augmentation des actifs financiers et immobiliers. Ainsi, elle creuse les inégalités, rendant les achats de logements pour les jeunes très difficiles. Elle engendre aussi une perte de valeur de la monnaie puisqu’il en faut plus pour un même bien, et surtout, comme elle se concentre dans les mains de quelques-uns, provoque des bulles, évidemment explosives.

Lors de la sortie de la pandémie, les entreprises ne vont pas manquer de chercher à restaurer leur situation financière. Aussi « un capitalisme toujours aussi dur aux faibles » va-t-il chercher à imposer le gel des salaires et des embauches, les délocalisations, la course aux monopoles, ainsi que le rejet des réglementations climatiques. Il est donc urgent de diminuer le rendement du capital pour l’actionnaire et de fonder un nouveau modèle de croissance, d’autant que la pandémie accentue encore les inégalités, notamment au détriment des jeunes. Avant la crise sanitaire, déjà, un pauvre sur deux en France avait moins de trente ans.

Artus et Virard, dans un retour en arrière de quelque quarante ans, s’interrogent sur le capitalisme néolibéral qui a « déraillé ». La stagnation salariale, la bipolarisation entre emplois qualifiés et non qualifiés qui empêche la mobilité sociale, la dégradation de la qualité des emplois, ont provoqué une misère sociale. Fin 2020, la France comptait 10 millions de pauvres, le Royaume-Uni plus de 15 millions, et aux USA 26 millions de personnes avouent ne pas manger tous les jours à leur faim. On comprend pourquoi la tolérance à l’inégalité diminue partout dans l’OCDE.

Certes, il est vrai que les 50 Américains les plus riches sont plus fortunés que les 165 millions d’Américains les plus pauvres. Elon Musk, président fondateur de Tesla, a vu en 2020 sa richesse passer de 76 à 170 milliards de dollars. De leur côté, le salaire moyen des classes populaires qui était de 18 000 $ a gagné péniblement 500 $ en quarante ans. Les 400 Américains les plus riches, pour la première fois de l’histoire moderne, ont bénéficié en 2018 d’un taux de prélèvement inférieur à toutes les autres catégories de contribuables : 23 % contre 28 %.  Ainsi, la richesse des 0,1 % les plus fortunés, soit 160 00 familles, qui représentait, dans les années 1980, 7 % du patrimoine national, est passée à 23 % comme en… 1913. L’Hexagone n’est pas en reste : la fortune des milliardaires français a connu, entre 2009 et 2020, la deuxième plus forte progression après la Chine. Elle a bondi de 439 % ! Les 2 189 milliardaires de par le monde ont dépassé, en fortunes cumulées, le seuil des 10 000 milliards de $. Ainsi, le creusement des inégalités se fait incontestablement par le haut.

Artus et Virard révèlent une réalité financière caractéristique de ce système. Si l’on sait que les dividendes des actionnaires ont été généreusement augmentés, un autre phénomène a joué en leur faveur dès les années 1980 : le rachat de leurs actions par les entreprises elles-mêmes. Par exemple, les principales entreprises américaines qui représentent 80 % de la capitalisation boursière, dans la décennie 2010, ont dépensé 5 300 milliards de $, soit 54 % de leurs bénéfices pour racheter leurs propres actions. Si l’on ajoute ce montant aux 39 % des bénéfices versés sous forme de dividendes, il ne reste plus que 7 % pour investir dans l’économie réelle. On voit ce qu’il peut rester pour la recherche et l’innovation… C’est pourquoi l’entreprise informatique Cisco a compromis sa position en consacrant davantage de milliards au rachat d’actions qu’à son budget R&D, contrairement à Huawei qui réinvestissait tous ses profits. Le capitalisme américain, qui était jadis largement populaire, est devenu élitaire et spéculatif.

La dernière chance du capitalisme, de Patrick Arthus et Marie-Paule Virard

Bureaux de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) à Arlington © CC

Il n’en allait pas de même dans le modèle mis en place après 1945. Le monde occidental a connu, pendant les trente glorieuses, une période de prospérité sans précédent. Les deux crises pétrolières (1973 et 1979) ralentirent la croissance, et la rentabilité du capital s’étiola. Aux États-Unis, le taux d’imposition marginal des entreprises était de 52,8 % et les contribuables les plus aisés avaient un taux d’impôt sur le revenu de 77 %. Dans son discours d’investiture, le président Reagan assura : « Le gouvernement n’est pas la solution du problème car il est le problème ». Il convenait donc de démanteler l’État providence : la taxation des revenus passa à 28 %, et pour les entreprises à 34 % (le jeune élu démocrate Joe Biden vota pour). Les pays de l’OCDE firent de même. À cette politique fiscale s’ajoutèrent la déréglementation du marché du travail et la concentration des entreprises. Milton Friedman et l’école de Chicago triomphèrent, et la création de valeurs pour l’actionnaire devint « l’horizon indépassable ». Les salariés furent ainsi relégués au second plan. La quête de la rente sacrifia aussi les investissements et permit de prendre des risques inconsidérés comme lors de la crise des subprimes en 2008. La chute du mur de Berlin acheva d’infuser le modèle libéral à travers le monde. Plus rien ne fut envisagé pour lutter contre les excès des inégalités et l’avidité de la sphère financière. En 1990, en Grande-Bretagne, l’écart entre pauvres et riches retrouva son ampleur des années 1930.

Artus et Virard expliquent également que le terme « néolibéral » n’est plus adéquat puisque se produisit la constitution de monopoles, les GAFAM, dont la position dominante élimine les entrants et freine l’innovation. Si les mesures protectionnistes de Trump contre la Chine et l’Europe ont provoqué des protestations, il est moins connu que la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA), agence gouvernementale créée pendant la guerre froide pour concurrencer l’URSS, dispose d’un budget d’une fois et demie le PIB de la France (soit 3 500 milliards de $). On comprend pourquoi l’administration américaine mène la danse dans de nombreux secteurs industriels, en particulier l’intelligence artificielle et la conquête spatiale. Par conséquent, Artus et Virard n’hésitent pas à affirmer que le capitalisme américain, aujourd’hui, tient « du populisme nationaliste teinté d’une certaine proximité avec le capitalisme chinois ». Ils le définissent comme un capitalisme étatique dans lequel l’État multiplie les mesures protectionnistes, en n’hésitant pas à user de sanctions économiques comme arme géopolitique.

Il apparaît que le capitalisme dit « néolibéral » n’a pas tenu ses promesses : à l’inégalité s’est ajoutée l’inefficacité. La croissance potentielle du monde s’étiole depuis 2000, ce qui fait dire que « l’âge d’or de la croissance est derrière nous ». Schumpeter, avec sa « destruction créatrice », est pris en défaut. Les explications sont nombreuses : la recherche est de plus en plus coûteuse, les efforts d’investissement restent insuffisants, les emplois de service ont augmenté au détriment des emplois qualifiés, les compétences sont inadaptées – et, en France, les  résultats éducatifs mauvais –, enfin, trop de crises se sont succédé.

Sans masquer les difficultés particulières de l’économie française, Patrick Artus et Marie-Paule Virard plaident pour un « ordolibéralisme » européen soucieux de l’intérêt général qui sera peut-être facilité par une nouvelle politique américaine, par la nécessité de respecter les contraintes écologiques et de remédier aux conséquences de la crise sanitaire. Ce livre, dont les explications techniques n’ont rien de rebutant, est très éclairant car il permet de saisir les phases de la transformation économique qui ont mené à la présente impasse. Il offre également des perspectives qui n’ont rien d’utopique et ne dépendent que d’une volonté politique.