Ce qui n’est pas écrit

Agrapha, deuxième roman de luvan, se présente d’abord comme la traduction de manuscrits médiévaux racontant les vies de huit moniales. Cependant, ces fragments ne constituent qu’une partie du livre. Les accompagne, avec diverses notes, exégèses et avertissements, le journal de la « traductrice », où son quotidien s’entrelace avec celui des religieuses. Et peu à peu, une convergence s’opère. On n’en dira pas plus tant Agrapha, le livre lui-même, et pas seulement son intrigue, est inattendu.


luvan, Agrapha. La Volte, 304 p., 20 €


Qu’on sache seulement que la représentation vibrante de huit femmes du Xe siècle donne lieu à des réflexions passionnantes sur les langues, la traduction, le Moyen Âge, le genre féminin, et ce qui reste entre les mots, quels qu’ils soient, car « toute l’histoire – la dite et la non-dite – n’existe que par ce qui fendille, ce qui lézarde ».

Avant l’an mille, sept femmes ont rejoint une anachorète installée dans une grotte forestière, non loin de la mer. Burgondes, Franques, Gallo-Romaine, Celte d’Irlande ou Viking, leurs histoires personnelles les ont conduites là, mais aussi une époque charnière, un temps où un monde ouvert se recompose après les invasions vikings, où l’on revient sur des terres désertées, où l’on offre aux migrants des parcelles à défricher. Les morceaux de « Confessio » ou de « Gesta » s’attachent à décrire des vies simples. Leurs tâches quotidiennes, les sensations nées d’une nature qui est le véritable foyer, les relations entre sœurs ou avec les habitants voisins, le chemin par chacune parcourue. Au contraire, les questions spirituelles ou dogmatiques sont quasi absentes, au moins explicitement.

Si Volusiana, l’ermite, est le cœur et l’âme de la communauté, elle n’instaure ni n’impose aucune règle. Le groupe s’est formé librement. Une liberté que ces femmes doivent défendre : souvent, les personnages masculins portent en eux une oppression potentielle, qu’ils soient chef de bande transformé en suzerain putatif ou ancien fiancé venant réclamer sa promise pour un procès en sorcellerie.

La liberté définit le livre dans son ensemble. Liberté de la forme : la fragmentation, l’hétérogénéité, permettent de ne pas enfermer l’histoire d’Adsagsonae Fons – la source d’Adsagsona, hypothétique déesse gauloise protectrice et intercédante – dans une structure rigide avec causalité, début et fin. « Agrapha » est d’ailleurs un mot qui revient ponctuer les textes, leur donnant leur unité énigmatique : « ce qui ne peut s’écrire », « je ne l’écrirai pas » ou « nous ne l’écrirons pas » conclut souvent les fragments, les scandant d’ombre sourde. Certaines choses restent en deçà ou au-delà de l’écriture ou même de la parole. Écrire un souvenir ou un rêve, constate la traductrice, c’est le perdre en le figeant. Le silence, d’ailleurs, tombe à un moment sur Adsagsonae Fons, il faut alors apprendre à vivre sans mots, ce qui donne des pages étonnantes, angoissées et heureuses en même temps.

Le personnage qui parle le moins, Sigrid, la femme du nord, à qui n’est attribué aucun texte, est la plus fascinante et aussi celle qui semble disposer du plus grand pouvoir, de la meilleure capacité à comprendre et à agir sur le monde. Elle dénoue souvent les situations bloquées.

Des « avertissements » de l’éditeur et de la maquettiste s’intercalent dans le livre. Ils se sont mis au diapason : les textes divers bénéficient de polices de caractère et de mises en page différentes, rappelant pour certaines, sans essayer de les imiter, les manuscrits du Moyen Âge. Ainsi, même la typographie n’enferme pas les textes.

luvan, Agrapha

Mais la liberté se retrouve avant tout dans le travail sur une langue en accord avec l’époque et la société racontées. Les « traductions » françaises de Gesta et de Confessio sont émaillées de mots latins et germaniques – la plupart, mais pas tous, explicités dans un glossaire. La « traductrice » explique qu’elle a ainsi tenté de conserver à chaque moniale sa langue, variant en fonction de son origine et de son éducation, mais aussi de refléter leur rapport au monde. Langues mêlées pour communiquer entre locutrices de pays différents. Langues mêlées pour donner au lecteur du XXIe siècle une idée d’une réalité linguistique, d’une façon de penser, qui ne sont pas les nôtres. Ce faisant, luvan invente véritablement une écriture, qui pénètre jusqu’au journal de la traductrice. Des mots latins, « sed », « res », s’y glissent, comme plus juste moyen d’expression. La langue d’Agrapha est également plus féminine que la nôtre. De nombreux substantifs sont féminisés, en particulier ceux désignant les humains en général – « la gente » – ou les arbres – « la chesne ».

La langue, enjeu fondamental, aurait également été l’objet du Sermo, les sermons perdus de Volusiana : « Là aussi, Volusiana prônait l’harmonie dans la diversité. Liberté de graphie, invention, intercommunication molle plutôt que plurilinguisme dur ». Sermons perdus ou détruits, car ces idées de Volusiana ont inquiété l’Église officielle au point d’être plus tard taxées d’hérésie.

Cette « langue ouverte », « tour lumineuse de l’intercompréhension », aurait pu faire advenir un autre Moyen Âge, œcuménique, non hiérarchisé entre savants et profanes, ecclésiastiques et laïcs, hommes et femmes. Et la « traductrice » conclut : « Si j’ai mis autant d’énergie dans ce travail de recherche et d’édition, c’est en partie par envie de connaître ce Moyen Âge-là ». Il nous est donné à lire en miniature dans la communauté des moniales d’Adsagsonae Fons.

La liberté conduit à la souplesse des genres, à la porosité : une faille, une « fente » – motif qui revient – s’ouvre entre les époques, entre la réalité et la fiction, entre l’autrice-traductrice et ses personnages, ce qui introduit dans la matière même du livre une partie du processus de la création.

Agrapha, histoire d’une collectivité, montre aussi ce que la genèse d’un livre a de collectif. On a déjà mentionné l’éditeur et la maquettiste, mais des personnes réelles apparaissent dans le journal ou les notes pour leurs interactions avec la « traductrice ». Par exemple, Léo Henry, complice d’écriture de luvan et auteur d’un Hildegarde enthousiasmant, livre ouvert, multiple, chez le même éditeur. Or, il est écrit dans Agrapha : « on considère souvent que la Lingua Ignota d’Hildegarde de Bingen aurait été inspirée du Sermo [de Volusiana] ». À la même page, un lien est fait entre les deux mystiques par la proximité de « Volusiana » avec « Voluta » ou « Volutatio ». On peut aller jusqu’à La Volte, éditeur qui met l’accent sur le collectif, les libertés, l’utopie.

Si l’on précise qu’il y a encore bien d’autres choses dans Agrapha, cela résume un livre profondément original, abordant l’Histoire par l’intime et la sensation, faisant exister de vrais personnages, Aia, Silvia, Oda, Ludmilla ou « la mulier d’un autre monde », pour mener un travail sur la langue et proposer un exemple de communauté libre. Qui, contre les fictions surplombantes et closes, adopte une forme éclatée, fendue à tous les vents. Mais qui surtout, par une écriture susceptible de dire des femmes du Xe siècle, arrive à animer ses pages du souffle qui peut pousser à la vie érémitique. Plutôt que de parler de spiritualité, luvan a choisi de la faire éprouver, de donner à ressentir ce qui se tient dans les creux, entre les mots : « ce qui n’est pas écrit [agrapha] ».

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