Clément Fabre étudie les textes des missionnaires, médecins et diplomates européens présents en Chine au XIXe siècle. Il en tire la matière d’un premier livre qui parvient à penser les rapports entre ces deux espaces au plus près des pratiques des individus, tout en livrant une réflexion critique stimulante sur la notion de race et de ses usages historiques.
Le titre indique des jeux de lumière et d’ombre, qui disent beaucoup du regard de l’historien. Goût de l’obscurité et des interstices que le livre ne cesse de confirmer. Priorité aussi donnée au hors-champ à partir duquel se définit l’objet du livre : la Chine n’est pas une colonie et l’impérialisme qui s’y exerce n’est pas similaire à celui que connaissent au XIXe siècle d’autres espaces ; le racisme occidental ne peut donc s’y produire avec la même ampleur.
Les corps chinois restent cachés et les médecins n’ont pas le pouvoir de les dévêtir, de les observer, de les soumettre à l’expérience, comme ils le font dans le cadre colonial. Les missionnaires doivent séduire et convaincre, les diplomates comprendre et pénétrer les secrets. À l’ombre de la race : la situation de la Chine au XIXe siècle contraint médecins, missionnaires et diplomates à inventer une autre relation aux mœurs et aux corps chinois dans un contexte impérialiste et colonial plus large.
Clément Fabre met ce décalage au cœur de son travail, qui croise une histoire des corps marquée par Christophe Granger – et tant d’autres, bien sûr – et une histoire de la colonisation et de la race. L’attention portée aux pratiques les plus concrètes des acteurs de cette histoire permet de faire jouer ce croisement dans sa complexité toujours remise en jeu par l’enquête : à chaque fois que les corps chinois semblent se donner à comprendre aux Occidentaux, Clément Fabre démystifie cette compréhension en l’indexant à de nouvelles historicités, d’autres contextualisations, des comparaisons inédites.

Le livre insiste régulièrement sur la fascination, récurrente chez les agents occidentaux travaillant au XIXe siècle, pour la « clef profonde de la Chine » qu’ils cherchent à posséder. L’une des plus fortes impressions du livre est qu’il se refuse à juger cette fascination – ce qui reviendrait à en montrer l’impasse – pour au contraire fonder sur elle un moyen de penser ensemble ce que les Occidentaux comprennent et tout ce qu’ils ne comprennent pas. Ce n’est pas une démystification d’erreurs passées : c’est comprendre que l’erreur ne s’était mystifiée que de ne pas passer.
À l’ombre de la race étudie le regard que portent les médecins, missionnaires et diplomates européens, notamment anglais et français, en Chine au XIXe siècle. Le livre retrace leurs stratégies et leurs déconvenues : comment inspirer confiance aux Chinois ? Faut-il soigner les plus indigents ou au contraire réserver ses efforts aux élites ? Comment apprendre les us et coutumes, la langue ? Et, au-delà de ces questions fréquentes (puisque inhérentes au travail de ces agents d’influence), qu’ont-ils senti et compris de la Chine ?
Les passages les plus fascinants pour un lecteur non spécialiste du sujet sont ceux où l’histoire des corps s’approche au plus près des émotions dont les sources se font explicitement les relais : la Chine pue pour ces Européens, elle est inconfortable, son vacarme est assourdissant. Jusqu’aux couleurs des vêtements des Chinoises, trop exagérément criardes et dépareillées aux yeux d’Européens plus austères, qui en concluent à un possible daltonisme atavique chez les Chinois.
L’histoire par corps que promeut Clément Fabre se présente d’abord comme une histoire des sens, qui donne à saisir ce que l’historien n’ose dire si crûment : les Européens n’y comprennent rien, dès ces sensations entièrement biaisées, percluses de préjugés et de réflexes fondés sur la généralisation anthropologique et raciste. Le mystère de cette Chine qu’il faut selon eux forcer à s’ouvrir – cliché tenace rapidement démonté d’une Chine qui aurait été fermée plusieurs siècles à l’étranger – se fonde avant tout sur cette appréhension aveugle, sourde, insensible, des cultures et des corps chinois que les Européens tiennent à distance sans même s’en rendre compte.
Ce serait déjà faire beaucoup que de donner à mesurer cette distance, mais À l’ombre de la race cherche à penser les interstices : l’écart plutôt que la distance, nous apprend la conclusion. Clément Fabre retrace la façon qu’ont ces agents d’entrer en contact avec les Chinois, puisqu’il le faut – le commerce, la diplomatie, la science, l’évangélisation, etc. Dans une histoire qui va avec brio investiguer l’ordinaire et le quotidien des acteurs qu’elle étudie, on est souvent surpris de voir se dérouler le contact avec les Chinois : la langue, l’étiquette rigoureuse qui régit les relations, sont bien comprises et maîtrisées par nombre d’agents européens. Leur action n’est pas sans efficacité, alors même qu’elle demeure sans discontinuer « à l’ombre de la race », définie aussi par de nombreux biais.
Deux exemples, objets de passages remarquables dans l’ouvrage : celui de la fascination pour les pieds bandés des Chinoises ; celui de la sexualité de l’empereur. Dans les deux cas, la question sexuelle et la volonté farouche des médecins (dont Victor Segalen) de pénétrer l’intimité la plus cachée des Chinois ne se comprennent pas sans faire un sort aux fantasmes des Européens au sujet de la civilisation chinoise. Certains diplomates comme George Soulié de Morant et certains médecins publient des romans érotiques sur la sexualité de Cixi et de l’empereur dont elle fut la favorite avant de le renverser. Pour autant, le livre montre aussi comment tous ces hommes ont contribué à créer la science sinologique contemporaine tout en défendant les intérêts de leurs pays en Chine – le livre étudie une période qui se conclut sur la révolte des Boxers.

Plus on progresse dans le livre, plus le titre se délivre dans sa complexité. La race ombrage le regard européen sur la Chine, tant ces hommes manquèrent de clairvoyance sur les sociétés qu’ils rencontraient, décrivaient, avec lesquelles ils entraient en contact. Mais à l’ombre de la race, ils purent également trouver les outils pour forger une compréhension efficace – selon des intérêts impérialistes – de la culture chinoise.
« Deux manières de penser la différence des corps, relevant respectivement de la distance et de l’écart. Là où il s’agit, dans le premier cas, de constituer les corps en indices du fossé – fût-il culturel ou racial – qui séparerait les unes des autres différentes fractions de la famille humaine, et en piste privilégiée d’exploration et d’élucidation de cette diversité, il s’agit uniquement, dans le second cas, de déterminer les conséquences de différences corporelles dont l’explication et la généralisation importent moins que les incidences pratiques. »
Cette nuance introduite entre l’écart et la distance soutient toute l’entreprise du livre, elle permet de caractériser théoriquement ce qu’il décrit en pratique et en détail : les savoirs racistes et coloniaux cohabitent avec des pratiques qui les neutralisent, même s’ils ne les démentent pas. La race est là, distance conçue par les Européens pour se séparer des Chinois, mais elle importe moins que la mesure de l’écart entre ceux-ci et ceux-là, qui permet pratiquement d’agir en Chine.
De tous ces décalages vers les ombres, le livre tire une perspective de réflexion critique sur l’usage historique de la notion de race, qu’il invite à faire jouer dans un nuancier plus complexe pour mieux en saisir la pratique concrète par les acteurs. Sur le plan intellectuel, il invite également à faire un sort plus juste à la postérité de cette période de fondation de la sinologie, souvent oubliée aujourd’hui en dehors des cercles de spécialistes : c’est dans ce domaine que fut théorisée pour la première fois l’idée d’une théâtralité de la présentation de soi ordinaire, qui influença directement les travaux d’Erving Goffman.
De ce point de vue, le livre est aussi à lire dans le cadre du dynamisme des tenants d’une histoire mondiale qui permette à des espaces parfois délaissés par les publications savantes comme grand public de retrouver le chemin des consciences historiques : il y a une histoire à faire, et Clément Fabre en propose un jalon important, de la constitution de la Chine comme altérité formidable et mystérieuse pour l’Occident.
