Dans son dernier ouvrage, Antoine Lilti fait plus qu’interroger la fabrique d’un imaginaire colonial. Retournant le récit de la découverte de Tahiti par les navigateurs européens à la fin du dix-huitième siècle, il se demande ce que la rencontre entre deux mondes signifie en mettant l’accent sur le point de vue des Polynésiens. Il poursuit ici une réflexion entamée sur les ambivalences des Lumières.
Au commencement de ce livre se trouve la fascination d’Antoine Lilti, titulaire de la chaire d’histoire des Lumières au Collège de France, pour le Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot. Ce dialogue philosophique, emblématique des Lumières, trouve son origine dans le récit à succès que Louis-Antoine de Bougainville tire de sa circumnavigation (1766-1769) et de son séjour dans le Pacifique. Le morceau de bravoure de son Voyage autour du monde (1771-1772) est inspiré par l’escale que le navigateur effectue au printemps 1768 à Tahiti. La description d’une « nouvelle Cythère », peuplée d’habitants heureux et hospitaliers, de femmes belles et libres, vivant en harmonie au sein d’une nature édénique, fonde un mythe durable, jusqu’aux productions du cinéma hollywoodien.
Le mythe a largement passé sous silence la violence endémique qui sévit dans les îles, l’histoire des migrations depuis l’Asie du Sud-Est qui ont conduit à leur peuplement, les échanges qui existent entre elles et l’un des aspects de cette rencontre : le voyage volontaire d’un jeune Polynésien, Ahutoru, qui accompagne Bougainville à son retour. Dans son manuscrit, Diderot s’intéresse moins à ce personnage réel qu’à des Tahitiens de fiction auxquels il donne la parole pour critiquer l’hypocrisie de la morale chrétienne et des lois occidentales, ou encore l’arrogance coloniale des Européens.

Pour des Européens éclairés, la rencontre avec l’Autre sert de fondement à la critique philosophique, mais elle n’est jamais envisagée de manière inverse. La rencontre apparaît fondamentalement asymétrique tant les Polynésiens font figure de simples objets au sein d’une conscience historique et anthropologique dont les révolutions s’opèrent à sens unique. Antoine Lilti se demande au contraire comment les Tahitiens – historiques et non de papier – ont vécu l’intrusion des Européens dans leur monde. Ahutoru, loin d’avoir été un protagoniste passif de la rencontre, fit preuve de curiosité et d’initiative en choisissant de s’embarquer avec les Français. Que peut-on savoir de ses motivations, de l’expérience qu’il tire de son voyage jusqu’en Europe, de son retour, promis par Bougainville, finalement avorté ?
Dans son enquête, Antoine Lilti ne se limite pas à l’histoire singulière d’Ahutoru. Son cas n’est pas unique puisque d’autres Polynésiens ont embarqué à la même époque sur des navires anglais, tels Tupaia ou Hitihiti qui naviguent dans le Pacifique avec James Cook ou Mai qui accompagne les Anglais jusqu’à Londres. D’autres ont suivi les Espagnols jusqu’à Lima, capitale de la vice-royauté du Pérou, avant de revenir dans le Pacifique pour accompagner des projets d’évangélisation. Tous ceux-là ne sont pas les seuls habitants de territoires lointains à être venus en Europe depuis le début de son expansion maritime et impériale : il y en eut plusieurs milliers. Au-delà de ces flux, il s’agit de comprendre des trajectoires individuelles, d’approcher des interactions complexes afin de s’affranchir de catégories trop générales, telles que « colonialisme », « domination », « résistance », qui peuvent écraser les ambivalences et les nuances du réel que souhaite appréhender Lilti.
L’auteur s’efforce de composer avec deux difficultés. Qu’il s’agisse de retracer un itinéraire singulier ou de brosser un portrait de groupe, on bute d’abord sur les mêmes lacunes documentaires, sur les silences archivistiques des « oubliés de l’Histoire » et des groupes subalternes. On ne peut, le plus souvent, raconter ces vies qu’à partir de sources européennes, par fragments, sans être en mesure de restituer la profondeur d’une existence. Et les biais de la tradition orale, collectée au XIXe siècle, recèlent bien des pièges.
En dépit du brouillage des frontières entre histoire et littérature, devenu aujourd’hui problématique, comme des séductions exercées par l’histoire contrefactuelle, Antoine Lilti refuse tout recours à l’imagination. Le parti pris narratif assume les vides et les discontinuités. Il faut faire avec un puzzle incomplet en maintenant les cadres d’une méthode historique qui croise et confronte des sources jamais univoques ou homogènes, fussent-elles toutes européennes : récits de voyages et livres de bord, journaux d’officiers, sources littéraires et philosophiques, pièces de théâtre, iconographie.
La démarche d’Antoine Lilti doit ensuite tenir compte des apports d’une riche tradition historiographique et ethnologique, internationale, dont l’appareil critique rend largement compte et qui est évoquée de manière très accessible. Après le temps d’une histoire des Grandes Découvertes empreinte d’une visée coloniale et maritimiste, les approches de l’anthropologie historique se sont voulues plus attentives à la « vision des vaincus », à l’instar de l’œuvre de Nathan Wechtel, ou soucieuses de faire apparaître le syncrétisme culturel à l’œuvre dans les sociétés coloniales, comme l’ont montré pour l’Amérique centrale les travaux de Serge Gruzinski ou de Carmen Bernand. Mais pour l’aire Pacifique atteinte plus tardivement par les Européens, nombre de travaux d’anthropologie d’inspiration structuraliste ont eu tendance à surestimer la cohérence culturelle des sociétés polynésiennes, situées hors de l’histoire, prisonnières de cadres de pensée mythiques à travers lesquels la rencontre avec les Européens aurait été interprétée.
Défendant une contextualisation large, faisant son miel d’une anthropologie plus pragmatique comme des acquis récents de l’archéologie, Antoine Lilti cherche à rendre compte des raisons d’agir et de penser des Polynésiens, mais aussi à restituer les logiques, les visions du monde qui sont à l’œuvre de part et d’autre. La rencontre suscite un effort d’intellection qui s’exprime des deux côtés, avec une intensité et des finalités variables.

Les demandes d’embarquement des Tahitiens témoignent d’une tentative d’utiliser les ressources politiques offertes par les Européens. Leur puissance militaire a été jaugée à l’occasion de premiers contacts rugueux, lorsque Samuel Wallis accoste sur le rivage de Tahiti, avant Bougainville, en 1767. Il peut alors s’agir de nouer de fructueuses alliances dans la perspective de guerres à mener ou de territoires à conquérir. De même que les offrandes sexuelles, davantage fondées sur la contrainte faite aux Polynésiennes par leurs proches que sur la liberté des mœurs, signalent-elles la volonté de profiter des ressources matérielles des arrivants, à travers des échanges de nature commerciale. En embarquant des Tahitiens, les Européens entendent quand à eux bénéficier de leurs services comme informateurs et intermédiaires lors de leurs voyages d’exploration.
Ils découvrent aussi, non sans réserve ou préjugés, la maîtrise que les Polynésiens ont de leur environnement, leurs savoirs astronomiques, nautiques et géographiques. Le beau chapitre 9 – « La carte de Tupaia » – expose comment ce grand prêtre, dépositaire de connaissances ancestrales, convertit celles-ci en une carte marine qui souligne la reconnaissance des savoirs locaux, mais aussi ses limites car son utilisation s’avère impossible pour le capitaine Cook et le savant Joseph Banks.
Les séjours d’Ahutoru à Paris en 1769 et de Mai à Londres en 1774 suscitent une vive curiosité et un engouement aussi spectaculaire que bref. En évoquant les tribulations des Tahitiens à la ville, à la cour, dans les salons ou dans les salles de spectacle, l’ouvrage d’Antoine Lilti interroge la rencontre interculturelle bien au-delà de la « plage » qui en est, selon Greg Dening, le lieu paradigmatique dans le Pacifique. Faute de pouvoir restituer les sentiments des insulaires, l’ouvrage questionne les ressorts de cette curiosité publique et du regard européen.
L’intérêt pour Ahutoru ou Mai, à Paris ou à Londres, relève de l’expérimentation savante ou esthétique, comme le montre le célèbre portrait de Mai peint par Joshua Reynolds en 1775. Une certaine conception des Lumières peut y reconnaître la manifestation d’une ouverture au monde, le goût pour l’altérité culturelle, l’aspiration aux progrès des connaissances scientifiques. Une lecture plus récente et plus critique y verrait moins l’expression d’un cosmopolitisme éclairé qu’un voyeurisme, précurseur des expositions coloniales et des zoos humains.
Mais ce qui ressort surtout, au-delà d’une curiosité éphémère et superficielle, c’est la déception. La rencontre finalement stérile est bientôt transformée par les Européens en « fables » philosophico-politiques, en spectacles exotiques recyclés par une industrie du divertissement naissante, aptes à nourrir les fantasmes du paradis perdu.
Antoine Lilti plaide pour une grille interprétative complexe et nuancée de cette « histoire commune », tissée d’incompréhensions mutuelles, d’équivoques, de malentendus. Imparfait et asymétrique, l’échange qui se noue à la fin du XVIIIe siècle lors d’un moment déjà impérial, mais pas encore colonial, transforme les deux protagonistes tout en jouant rapidement au détriment des insulaires.
La « communauté du monde » repose sur une sorte de dialogue de sourds et sur une illusion. Mais l’historien propose de dépasser cette aporie car son ouvrage montre qu’on peut tenter de rendre compte de la rationalité des groupes et des sociétés, de ces désirs d’apprendre et de comprendre qui fondent, malgré toutes les difficultés, notre commune humanité. Antoine Lilti nous invite à un universalisme des Lumières reconsidéré, moins sûr de lui, moins européocentré, humaniste, à tout prendre non dénué de promesses.
