Dialoguer par-delà les siècles

Penseur majeur de la première mondialisation du XVIe siècle et de la pensée métisse qu’elle a créée en Amérique, Serge Gruzinski propose dans cette Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne un essai dont la forme, innovante, épouse à merveille le fond d’un propos captivant et foisonnant. Un ouvrage magistral qui livre dans toute sa complexité l’histoire insaisissable des sociétés américaines aux premiers temps de la colonisation hispanique.


Serge Gruzinski, Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne. Fayard, coll. « Histoire », 286 p., 22 €


Cette Conversation se tient au croisement de deux désirs historiens qui sont plus qu’actuels. Celui de donner une voix à celles et ceux qui jamais, ou peu s’en faut, ne purent en avoir dans les histoires passées ; celui ensuite d’expérimenter d’autres écritures de l’histoire. C’est à ce carrefour que Serge Gruzinski se tient, bardé de ses recherches antérieures, qui font de lui une autorité mondiale sur l’Amérique renaissante autant que sur la première mondialisation contemporaine de la découverte du continent par les Européens.

Comment l’historien peut-il bien écrire à ce carrefour, d’où partent tant de questions et de savoirs ? À partir d’une démarche d’une originalité confondante de simplicité : la Conversation s’organise autour de dialogues qu’invente l’auteur avec un métis originaire de Tlaxcala, Diego Muñoz de Camargo, ayant vécu dans la seconde moitié du XVIe siècle – un « contemporain de Montaigne ». Le choix de cet interlocuteur est signifiant à tous égards, Tlaxcala étant l’une des cités de Mésoamérique dont les élites ont le plus collaboré avec les Espagnols, dès les premiers temps de la Conquête. Chronologiquement, l’adresse à un métis impose de situer le dialogue dans un décalage important par rapport à l’époque de Cortès et de la conquête de l’Amérique par les Espagnols : la Conversation entreprise par Serge Gruzinski se tient dans une Amérique déjà coloniale depuis quelques décennies.

Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne, de Serge Gruzinski

Cette société coloniale encore jeune est en filigrane l’un des sujets centraux du livre. La faire apparaître dans cette clarté tout en nuances est l’une de ses prouesses. Conversation avec un métis est de part en part un livre virtuose d’historien, dont la technique – on pourrait dire le métier – est entièrement au service de l’intelligibilité du propos. Car cette société tlaxcaltèque, palimpseste embrouillé et passionnant d’histoires violemment et récemment entrechoquées, voit sa complexité incarnée par Camargo, « fils d’un conquistador et d’une Indienne, il s’affiche et se pense toujours […] comme espagnol. Ce qui ne l’empêche pas d’épouser une dame tlaxcaltèque ». Le monde de Camargo est un monde où s’enlacent les identités, au sein de métissages qui remettent en cause les conceptions unilatérales de la Conquête comme moment de soumission univoque. Le notable de Tlaxcala défend dans ses écrits l’idéal d’une réciprocité parfaite entre Mexicains et Espagnols, tout en maintenant la distinction entre les deux groupes qui ne fusionnent jamais sous sa plume. Dépositaire d’un ethos aristocrate indigène, revendiquant son identité espagnole, Camargo apparaît sous la plume de Gruzinski constamment pluriel et, surtout, moins tiraillé par cette pluralité qu’impliqué par elle.

Certaines des pages les plus captivantes de la Conversation s’attachent à décortiquer la mémoire américaine démultipliée de Camargo. Les histoires y fusionnent, accolées aux mythes, informant l’arrivée des Espagnols en Mésoamérique du souvenir des Chichimèques, eux aussi « gens venus d’ailleurs » quelques siècles auparavant. Les dieux du panthéon tlaxcaltèque survivent à l’évangélisation de Camargo et de l’écrasante majorité des Américains contemporains, tour à tour grâce aux Grecs anciens, de Platon à Évhémère, ou à travers les intérêts antiquaires – nous dirions aujourd’hui archéologues –d u lettré de Tlaxcala. Les innombrables fils qui constituent Camargo et ses histoires se tissent ainsi au long d’un échange qui ne cesse de faire retour, sur lui-même autant que sur les intrications vertigineuses de ce que peut dire cette source.

Camargo, restitué, nous dit bien des choses qui interpellent avec force notre présent. D’un point de vue historiographique, Serge Gruzinski synthétise en creux une position personnelle, partagée avec bien d’autres auteur·es, sur cette première mondialisation dont il reste l’un des théoriciens principaux (Les quatre parties du monde, La Martinière, 2004) : « L’histoire globale n’est pas l’histoire des empires ». L’évidence apparente de la sentence masque l’aboutissement d’une pensée de quarante années, au cœur d’une historiographie mondiale entièrement renouvelée dans l’intervalle : l’attention aux circulations, aux connexions horizontales et à toutes les échelles interpénétrant le « local et le global », les ressorts complexes de la domination, coloniale ou non, les porosités entre soumissions, résistances et survivances, tout cela ressort de cette Conversation dans un propos délié faisant la part belle à l’introspection.

Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne, de Serge Gruzinski

« Nova Hispania Nova Galicia Gvatimala », carte de 1691 © New York Public Library

La démarche historienne s’accomplit en effet comme émergence de deux intériorités, qui fait douter en fermant le livre de l’identité de l’enquêté et de l’enquêteur : Gruzinski enquête autant sur Diego que Camargo défie Serge de s’engager autrement dans son écriture. De manière prosaïque : pourquoi avoir choisi le tu, la familiarité, pour s’adresser à Camargo dans les dialogues qu’élabore l’historien ? Sur le plan des imaginaires, le choix de télescoper régulièrement le jadis avec l’aujourd’hui, à travers des références à Game of Thrones, Yourcenar (L’œuvre au noir), ou aux « premiers de cordée » d’Emmanuel Macron, met au premier plan de la réflexion un engagement d’historien dans son point de vue autant que dans sa science. Au plan scientifique, justement, la forme du dialogue invite constamment Serge Gruzinski à penser les impasses de la recherche historique, dans leur fécondité – rarement aussi magnifiée –, mais également dans leur puissance de frustration : la subjectivité du chercheur apparaît proprement comme un atelier, où nous pénétrons pour voir à chaque instant ce qu’on ne peut pas faire dire aux sources, et ce qu’on peut en tirer dès lors qu’on s’en donne les moyens. Ce qu’invente le dialogue, parmi d’autres trouvailles, est ce stade intermédiaire entre la source et son commentaire, qui est ce qu’efface presque systématiquement l’écriture de l’histoire à l’issue de l’enquête.

Conversation avec un métis de la Nouvelle-Espagne ouvre ainsi un terrain nouveau, accessible, à partir duquel on pourra se confronter à un monde passé et lointain dont la compréhension a été profondément bouleversée ces dernières décennies. Connecté à l’Europe, à la Chine et à l’Asie, à l’Afrique, à sa propre histoire, il met notre présent en demeure de décloisonner certains schématismes sur les sociétés coloniales, les imaginaires et les identités qu’elles ont créés. Plus encore, il ne cesse de questionner l’écriture de l’histoire et notre rapport aux sources, traces de passés que peu d’historien·ne.s savent investir d’une telle imagination objective ou d’une science d’une telle finalité poétique. La familiarité formelle de Serge Gruzinski avec Camargo peut dès lors s’offrir, de manière plus fascinante encore, comme une familiarité incidente du lecteur avec ces deux écrivains dialoguant par-delà les siècles.

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